Instituts d'Ens. Supérieur (2)

Deuxième chronique sur les « Instituts d’Enseignement Supérieur » (IES). Retour sur l’histoire des universités. L’IES est un nouvel établissement d’enseignement qui prend place entre le lycée (qui perd donc ses CPGE et ses STS) et l’université (qui se consacre donc aux seuls enseignements de master et de doctorat et à la recherche). L’IES organise le premier cycle de l’enseignement supérieur, le cycle de licence en 3 ans.

1. Créer un nouvel établissement d’enseignement supérieur n’est pas une nouveauté dans l’histoire des universités. 2. La concurrence entre l’université et d’autres établissements d’enseignement supérieur est également un fait ancien.

L’université médiévale est un nouvel établissement d’enseignement qui se substitue aux écoles des chapitres des cathédrales. Chaque université est créée par une bulle pontificale (puis viendra le temps des universités créées par les rois) ; elle se dote de statuts, précisant les droits et les devoirs des élèves et des maîtres. L’université n’a pas forcément et immédiatement de locaux dédiés à l’enseignement. Les étudiants pauvres (pas forcément pauvres d’ailleurs) sont accueillis dans des collèges créés par des cardinaux, des princes, des rois ou… des congrégations religieuses (chroniques : « Collèges parisiens » et « Les Collèges de Bologne« ).

Surgissent, dès l’époque médiévale, des conflits entre les Collèges (certains sont richement dotés) et l’Université (fort démunie de locaux). Les Collèges ne contentent plus d’accueillir, de loger et de nourrir les étudiants, mais elles leur fournissent des bonnes conditions d’études – les bibliothèques -, organisent « la vie étudiante ». Progressivement, certains d’entre eux, surtout les collèges des congrégations, prennent en charge des enseignements, concurrençant l’université, celle-ci n’assurant plus que son rôle légal, la « collation des grades ».

Au début de l’ère moderne, l’université, qui a perdu son aura à la fin du Moyen-Age, s’enferme dans ses conservatismes, peine à s’approprier la redécouverte des auteurs anciens, à s’impliquer dans la Renaissance. François 1er n’hésite pas : il crée le Collège Royal (aujourd’hui Collège de France) et y finance des chaires pour enseigner le grec, l’hébreu, l’arabe…

Mais le pire est encore à venir pour l’université. Elle est confrontée à la Réforme et à la Contre-Réforme et y perd son unité pour ne pas dire son âme : enseigner tous les savoirs, inventer des savoirs nouveaux et vérifiés. Les universités adoptent la religion de leur prince, universités de la réforme et de la contre-réforme. En France, dans le royaume des rois catholiques, il n’y a pas le choix ! La contre-réforme passe par un renouvellement des enseignements et par un approfondissement de l’enseignement de la foi. Les Jésuites en sont chargés. L’attaque contre l’université est frontale : à partir de la seconde moitié du 16ème siècle, les collèges jésuites réussissent le tour de force d’accaparer le premier cycle de l’enseignement universitaire, le quadrivium et le trivium, cycle qui conduit à l’obtention du baccalauréat, diplôme nécessaire pour accéder aux enseignements de licence et de doctorat (chronique : « les collèges jésuites« , l’exemple de Reims).

L’université poursuit son rôle de collation des grades. Mais insistons : dès l’ère moderne, l’université a perdu de fait son premier cycle d’enseignement. L’Institut d’Enseignement Supérieur est donc, quelque part, une répétition de l’histoire ! L’université des 17ème et 18ème siècles s’enferme dans ses conservatismes, cherche, cependant et quelquefois avec succès, à inventer de nouveaux savoirs en médecine, en droit, en sciences (chronique « Galilée« ). Mais elle est confrontée à la création d’établissements plus dynamiques, souvent concurrents (Académies royales et premières grandes écoles).

L’agonie est prononcée par la Révolution : les universités sont fermées. De nouvelles « Grandes écoles » sont créées. Et vint Napoléon. Il institutionnalise, par la création des lycées, l’enseignement public conduisant au baccalauréat ; il institutionnalise ainsi l’invention organisationnelle produite par les Jésuites deux siècles et demi plus tôt. L’université a perdu définitivement son premier cycle.

Et l’université ? Elle continue à délivrer le grade de bachelier. Mais elle est devenue l’Université Napoléonienne, dirigée par un grand chancelier nommé par l’empereur. Ce n’est pas une université qui enseigne et qui recherche. Tout au long du 19ème siècle, les « vrais » enseignements se font dans des Ecoles spécialisées.

Quand la 3ème République recrée les universités à la fin du 19ème, les universités au sens médiéval et contemporain du terme (des universités qui enseignent et qui recherchent), il est trop tard. Les écoles spécialisées se sont installées durablement dans le paysage de l’enseignement supérieur, écoles publiques ou écoles privées. Un point sur lequel il faut attirer l’attention : les universités de la première moitié du 20ème siècle délivrent (outre le baccalauréat) deux grades et seulement deux grades (la licence et le doctorat).

Il faut attendre la première moitié des années 60 du 20ème cycle pour que l’enseignement supérieur soit organisé en 3 cycles. Le nombre des étudiants n’est pas alors très important : l’université peut y faire face. La question ne se pose pas alors d’enseigner le 1er cycle dans un établissement autre que l’université. L’histoire de cette seconde moitié du 20ème siècle sera racontée dans la prochaine chronique, histoire des occasions manquées d’autonomiser le 1er cycle dans un établissement à part.

2ème série d’arguments pour la création d’IES publics. L’université ne doit plus enseigner les 3 cycles de l’enseignement supérieur ; c’est devenu trop compliqué et le 1er cycle licence est durablement et définitivement affaibli (chronique : « ils fuient l’université« ). Au début de l’époque moderne, l’université a perdu son 1er cycle d’alors (les études menant au baccalauréat) et Napoléon l’a définitivement acté par la création des Lycées. La création d’un nouveau type d’établissement (les Instituts d’Enseignement Supérieur) n’est donc pas une « première » historique. L’histoire peut se répéter !

Les écoles privées d’enseignement supérieur existent et il faudrait être fort naïf pour demander et obtenir leur disparition. Par contre, l’Institut d’Enseignement Supérieur public a vocation à regrouper dans un seul et même établissement tous les enseignements de 1er cycle de l’enseignement supérieur public, quel que soit leur ministère actuel de rattachement. Il faut être franc : cela amènera de belles bagarres entre ces ministères, de longs conflits entre les professions organisées titulaires d’un diplôme d’Etat ! Mais c’est un prix à payer pour rendre lisible et attractif le 1er cycle de l’enseignement supérieur public.

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Une réponse à “Instituts d'Ens. Supérieur (2)

  1. Merci pour ces rappels historiques. En résumé l’histoire de l’université est faite de réforme et de contre-réforme, de rassemblements et d’éclatements, de grandeurs et de misères. J’ai plutôt la sensation que nous sommes sur une dynamique d’éclatement et de misère, et d’un enseignement supérieur de plus en plus morcelé et irréformable. J’espère me tromper bien entendu. Mais quand ça devient trop éclaté, n’est pas la meilleure occasion pour tout remettre à plat ? J’attends avec impatience votre analyse des 40 dernières années de l’université.

  2. @Rachel. « Réforme et Contre-Réforme » : dans le contexte de votre phrase, cela laisse croire (peut-être) qu’un peu plus d’investigations historiques sur le 16ème siècle vous serait nécessaire ? La chronique n°3 sur l’IES, c’est pour mardi prochain : « deux occasions manquées de créer l’IES ! » Cordialement. Pierre

  3. Pierre, certainement. Mais j’ai déjà tant de mal à comprendre notre période contemporaine … J’aimerais bien vous (re)lire sur l’étape des années 60 et la construction de l’université que je connais actuellement. Ça devait être plutôt sympa de vivre et d’être jeune à cette époque, non ?