L'homme Maffesoli

Michel Maffesoli est professeur de sociologie en Sorbonne, sociologie du quotidien et de l’imaginaire. Le 9 février 2010 à 18 heures 30, il a ou a fait envoyer par son centre de recherche au google group des sociologues de l’enseignement supérieur, une « sottie » de 43 pages, « disponible en 150 exemplaires sur papier velin ». Le titre : « Notes sur la grippe « cochonne », sous-titre, « Tempus tacendi, tempus loquendi« , complétée par un plaidoyer « Pro domo, Urbi et Orbi« . J’ai cru, un moment, à un canular de premier ordre. Je pense en définitive que ce texte est authentique. Le voici donc en fichier attaché.

Plus de six mois après sa promotion au second échelon de la classe exceptionnelle des professeurs par la section 19 (sociologie et démographie) du CNU, Michel Maffesoli, membre nommé de cette section, a donc décidé que le temps de la parole était venu. La date n’est pas anodine : le 9 février, Gilles Ferréol, lui-même promu à la classe exceptionnelle des professeurs au printemps dernier, a été élu président de la section 19, section recomposée après la démission de 24 de ses 36 membres.

Michel Maffesoli jubile, avec raison : sa promotion contestée a été validée par le ministère ; la section nouvelle, composée d’anciens et de nouveaux nommés, d’élus non démissionnaires, de membres cooptés, a élu un de ses « alliés objectifs » à sa tête. Le petit fils d’immigré italien peut être fier : il est désormais le maître des qualifications aux fonctions de maître de conférences ou de professeur, des promotions, et bientôt des évaluations de tous les enseignants-chercheurs sociologues.

Michel Maffesoli est un homme de pouvoir et de réseau (mais qui ne l’est pas, qui ne tente pas de l’être ?) : il est désormais le maître de la sociologie française. Il a, par ailleurs, été renommé au Conseil d’administration du CNRS. Le professeur de la Sorbonne a atteint les plus hauts sommets de la reconnaissance : membre de l’Institut Universitaire de France, multiple médaillé par les pouvoirs publics, professeur fort régulièrement invité à l’étranger, docteur honoris causa de plusieurs universités étrangères (et ce n’est pas fini, annonce-t-il), auteur d’un nombre conséquent de livres et de publications, traduits à l’étranger (liste complète de ses oeuvres en fin de sottie), producteur insatiable de docteurs en sociologie et d’habilités à diriger des recherches.

Mais le plus grand sociologue français vivant et en activité n’en est pas moins un homme. Il veut atteindre le maximum de la paie possible pour un professeur d’université ; promu au second échelon de la classe exceptionnelle au printemps dernier, il en atteindra l’indice le plus haut quand il partira en retraite dans deux ans, à l’âge de 68 ans. Je reconnais là la saine satisfaction d’une ascension sociale réussie.

Les « Notes sur la grippe « cochonne » dévoilent l’homme Maffesoli, l’intellectuel brillant, le penseur libre. L’écrit est enlevé, intelligent, amusant, décapant, polémique, truffé de citations savantes, touchant souvent là où ça fait mal. J’ai ri et souri, à plusieurs reprises, en le lisant. Mais, au final, cet opuscule m’a donné froid dans le dos. Non parce qu’il révèle un ego surdimensionné, non parce qu’il met en scène un homme controversé et qui jouit de l’être, mais parce que j’ai peur de ce que cet homme va faire de son pouvoir, désormais sans opposition au sein de la section 19, sur la sociologie académique et les enseignants-chercheurs de la discipline.

Ce que dit Michel Maffesoli des 600 signataires de la pétition qui ont demandé la démission de tous les membres de la section 19, ce qu’il dit des organisations syndicales démontre un mépris et une hargne inégalés, une jubilation à humilier. L’homme n’est pas à une contradiction près : il avoue qu’il n’a jamais voté de sa vie pour reste libre ; mais ça ne le dérange pas du tout d’avoir été promu par une section composée majoritairement d’élus ; cracher dans la soupe de la démocratie représentative ne l’émeut pas du tout.

Parvenu au faîte du pouvoir et des honneurs, le sociologue, un temps marginalisé, s’affaire à marginaliser tous ceux qui ne sont pas de son avis. Michel Maffesoli rejette ainsi, sans vergogne, la valeur du « respect ». Je crains fort que, dans ce monde de relativisme des valeurs, il ne fasse beaucoup d’émules.

Michel Maffesoli, vous êtes intelligent et écouté. Je vous invite à lire ou à relire le livre de Richard Sennett : « Respect. De la dignité de l’homme dans un monde d’inégalité ».Vous n’avez pas le droit de pousser l’irrespect des autres à des sommets aussi pervers, même dans une « sottie ».

Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Je n’avais jusqu’à présent aucune opinion sur vos travaux et sur votre personnalité. Elu au CNU dans les années 90, j’ai voté, à l’instar d’une forte majorité de la section 19, en faveur de votre promotion à la 1ère classe des professeurs. Aujourd’hui, vous m’avez poussé, définitivement, je le crains, dans le camp de ceux qui ne méritent pas mon respect parce qu’ils ont franchi des limites inacceptables. Je regrette sincèrement de ne plus pouvoir prendre en compte les enseignements de Sennett.

Professeur Maffesoli, faites preuve de respect envers vous-même et envers les autres. Présenterez-vous des excuses aux 600 signataires de la pétition qui demandait la démission des membres de la section 19 ? J’en doute mais j’apprécierais. Répondrez-vous au blogueur que je suis, une espèce que vous méprisez ? Peu importe ! Evitez cependant un courriel me traînant dans la boue ; votre collègue Tacussel m’a déjà envoyé deux messages orduriers en juin dernier parce que j’avais osé contester, parmi les premiers, le principe de l’auto-promotion.

Lire les 8 chroniques que j’ai consacrées, sur mon blog du Monde.fr, à l’histoire de la section 19 du CNU entre juin 2009 et février 2010 : cliquer ici.

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