Démission d'un directeur d'UFR

Arnaud Mercier, 41 ans, professeur en information et communication, directeur de l’UFR de Sciences Humaines et Arts de l’université Paul Verlaine de Metz, a annoncé à ses collègues, par courriel le 4 mai 2010 qu’il présenterait sa démission au Conseil le 7 juin. Il n’aura fait qu’un demi-mandat. Il n’est pas fréquent qu’un directeur de composante démissionne et surtout qu’il le fasse savoir publiquement. Sa longue lettre de démission a été communiquée au groupe Google de discussion des sociologues de l’enseignement supérieur. Je suis entré en contact, par mail et par téléphone, avec Arnaud Mercier. Je le remercie sincèrement des compléments d’information qu’il m’a donnés et de sa confiance.

Le débat de fond est le suivant : faut-il supprimer la fonction de directeur d’UFR, directeur élu par un conseil, et la remplacer par une fonction plus adéquate, celle de directeur des études, personnel de catégorie A de la fonction publique et nommé par le directeur des services de l’université. Les arguments avancés par Arnaud Mercier pour sa démission me font pencher pour la seconde solution. Elle devrait être appliquée le jour où les universités seront seulement dédiées aux masters et aux doctorats et où les Instituts d’enseignement supérieur (IES) seront créés. Le lecteur sait que cette réforme de fond de l’enseignement supérieur est le projet porté par ce blog !

Mais revenons au parcours d’Arnaud Mercier, à ses responsabiités et aux raisons de sa démission. La carrière est fort belle et la personne fort dynamique ; pour les photos, utiliser les moteurs de recherche ! « Je suis devenu directeur d’UFR parce que des collègues m’y ont poussé dans un contexte de crise des vocations. J’avais critiqué l’absence d’ambition et une certaine passivité du directeur d’UFR en place. Les collègues estimaient aussi que c’était mieux d’avoir un professeur à la tête de l’UFR (4.000 étudiants) qu’un maître de conférences et, de plus, j’avais une sorte d’aura liée à ma nomination comme délégué scientifique à l’AERES pour ma discipline. Et surtout, j’avais envie de réaliser des projets ; je voulais faire revivre de « R » d’UFR ». Arnaud Mercier démissionne, tant pis pour la décharge de services d’enseignement et la prime administrative liée à la fonction : « je touche une prime d’environ 5.000 euros et je ne dois faire que 64 heures, mais j’en fais en fait 150, soit 86 heures non rémunérées ».

Le bilan après deux ans et demi de mandat. Le positif. « J’ai relancé les associations étudiantes disciplinaires » (il y a 9 départements disciplinaires dans l’UFR), réussi à leur attribuer des locaux et quelques moyens. « J’ai amélioré le cadre de vie ; il y a désormais des canapés dans la salle des professeurs. L’assemblée générale des personnels a été réunie de nouveau. J’ai cherché à réorganiser les flux de circulation pour éviter que les gens n’entrent par l’endroit où étaient entreposées les poubelles ». Faut-il un enseignant-chercheur pour s’occuper et réussir cela ? Je pense évidemment que non !

Et les échecs ? « J’ai supporté de moins en moins les contraintes bureaucratiques venant du centre de l’université : l’imposition d’un logiciel non performant pour les emplois du temps, la contrainte du calendrier annuel ; j’ai été convoqué en CA parce que je refusais d’appliquer à l’UFR un calendrier inapplicable ; la personne qui s’en occupait a perçu une prime de pénibilité pour ce travail ; ça n’a pas empêché sa démission ». « La logique d’ensemble de l’université ne nous laisse quasiment aucune marge de manoeuvre et nous met souvent dans la situation de gestionnaire applicatif de mesures que l’on condamne plus qu’on ne les approuve ». Faut-il qu’un enseignant-chercheur passe une partie de son temps pour régler des problèmes logistiques ? Evidemment non !

Mais ces raisons d’une démission ne sont pas essentielles. Arnaud Mercier a très vite fait un diagnostic de « mort » des composantes dans un contexte de plus grande centralisation, centralisation souhaitée par le MESR, par l’AERES et qui va se poursuivre avec la naissance de l’université de Lorraine le 1er janvier 2012. « Les UFR ont été évidemment consultées pour la fusion des 4 universités lorraines, mais les directeurs n’ont guère été écoutés. Avec les collègues des UFR de Nancy 2, nous souhaitions créer, pour faire contrepoids aux sciences, une grande UFR de Lettres, langues, arts, sciences humaines et sociales, UFR forte de 13.000 étudiants. On nous l’a refusée, nous disant qu’il fallait respecter les grands domaines définis nationalement (d’un côté les lettres et langues, de l’autre côté les sciences humaines et sociales) et qu’il ne pouvait être question de créer une université dans l’université fusionnée ». 

Et le « R » d’UFR ? « Je n’ai pas réussi à le faire ressusciter ». Logique ! Les directeurs d’UFR ont perdu le contrôle des postes, des profils, des recrutements, des redéploiements, surtout dans une UFR qui comprend neuf disciplines. Le pouvoir appartient désormais aux écoles doctorales et aux centres de recherche labellisés qui les composent : aujourd’hui, on recrute un chercheur (un bon ou un excellent « publiant ») et incidemment un enseignant-chercheur pour la fonction d’enseignement. Par ailleurs, « les crédits des labos ne sont plus dans les budgets des UFR » ; il n’y a pas de mutualisation possible de la recherche vers les innovations pédagogiques. Les directeurs d’UFR n’y peuvent mais. Puisque la recherche n’est plus dans les fonctions du directeur d’UFR, il est inutile que ça soit un enseignant-chercheur qui occupe la fonction.

Bien sûr, la démission d’Arnaud Mercier est liée à d’autres facteurs que ceux évoqués ci-dessus. « Les responsabilités vont aux responsabilités » ! Et les responsabiltés, Arnaud Mercier n’en manque pas ! « Je m’éclate comme un fou à créer cette licence professionnelle webjournalisme totalement inédite en France sous cette forme. Je reprends plaisir à faire de la recherche depuis que j’ai un peu (pas assez justement à mon goût) repris contact avec la recherche pour diriger le programme de 100.000 euros que j’ai décroché pour un observatoire du webjournalisme, et enfin, à l’AERES, j’ai la chance d’avoir quelque convictions à défendre dans la façon de concevoir les comités, de conduire les expertises, qui m’ont valu globalement la reconnaissance de mes pairs pour une certaine forme d’intégrité des expertises, et j’ai là l’impression d’avoir la possibilité d’apporter ma touche personnelle dans un dispositif certes très contraint, mais une touche personnelle quand même ». Et ce n’est pas tout, Arnaud Mercier enseigne à Sciences Po et à Genève.

Trop de responsabilités : il faut un jour en éliminer et se recentrer sur ses missions d’enseignement et de recherche. Arnaud Mercier dans sa lettre de démission et sans langue de bois : « ma décision est très liée à une accumulation de responsabilités et que tout ceci est devenu au sens propre du terme : insupportable. Il me fallait donc faire des choix et j’ai éliminé ce qui était le moins gratifiant à mes yeux car le plus frustrant dans la capacité à agir sur le cours des choses« .

A 41 ans, Arnaud Mercier a l’avenir devant lui. Il prendra, c’est sûr, d’autres responsabilités dans sa vie professionnelle. Peut-être, sans doute, dans une autre université. Il est aujourd’hui professeur à Metz; auparavant, il avait « fait » le maître de conférences à Nice. La mobilité ne lui fait pas peur et c’est une compétence encore trop rare chez les enseignants-chercheurs !

Toujours est-il que cette démission doit entraîner un vrai débat, un débat en urgence : qui doit diriger composantes de formation dans les universités fusionnées et dédiées aux seuls masters et doctorats ? Il est devenu encore plus clair pour moi que ça ne doit pas être des enseignants-chercheurs mais être des directeurs des études non-enseignants ! Merci, Arnaud Mercier, et bon vent !

Commentaires fermés sur Démission d'un directeur d'UFR

Classé dans Non classé

Une réponse à “Démission d'un directeur d'UFR

  1. PR27

    En effet, beaucoup de logistique à gérer. Oui, les EC aimeraient se consacrer plus à leurs missions premières.

    …mais si c’est pour faire diriger les composantes par des managers qui n’ont pas une connaissance profonde de l’enseignement et la recherche, je suis assez inquiet. C’est très cohérent avec la businessisation des universités. J’ai été responsable dans l’industrie, j’ai des contrats ANR et OSEO avec l’industrie, mais je ne veux pas d’un manager à la tête des composantes !

  2. La conception d’un nouveau diplôme et de son contenu (puisqu’il n’y a plus de « maquette nationale ») revient aux enseignants, bien sûr. Mais est-ce la fonction d’un enseignant-chercheur de trouver des salles pour ce diplôme, d’établir le calendrier et les emplois du temps, de recruter d’éventuels vacataires et de les faire payer dans les délais, de contrôler la présence de ses enseignants, d’attribuer le budget – photocopies, non ! Les directeurs de composantes gèrent ce type de problème pour un nombre de diplômes élevé, managent les personnels administratifs et règlent les conflits entre eux ; et les questions de recherche leur échappent totalement. Ne vaut-il pas mieux confier la gestion des formations à des directeurs d’études ? Je le crois.

  3. PR27

    Merci de cette réponse. Peut-être ai-je le privilège (?) d’être dans un ancienne article 33 (ecole ingé interne), où le directeur de composante a quelque pouvoir (même si ça se perd au profit de dieu lointain) . Nombre des aspects que vous évoquez sont gérés par la secrétaire général… Chez nous le directeur de composante gère un nombre important d’arbitrages à fort impact et fait aussi de la politique (au bon sens), pas juste de l’administration. Probablement une exception, si vous le dites…. merci en tout cas pour ce blog !

  4. Nostalgie

    Ah le bon vieux temps où Pierre Dubois, directeur d’une licence pro venait m’engueuler à propos d’une salle ou d’un problème administratif… tu aurais préféré un administratif ?
    amitiés, un – toujours – directeur d’UFR

  5. « La mobilité ne lui fait pas peur et c’est une compétence encore trop rare chez les enseignants-chercheurs » Comment peut-on oser écrire pareille absurdité ???! Regardez d’un peu près les statistiques d’entrée sur poste. Avec une moyenne d’âge oscillant entre 30 et 35 ans (c’est à dire déjà avec une « vie de famille »), les enseignants-chercheurs sont contraints de tout plaquer pour aller s’enterrer (pour nombre d’entre eux, statistiques officielles toujours) dans des IUT de province (qui sont les seuls postes avec un taux de rotation suffisant). IUT de province ou « petites universités » qu’ils s’efforceront de quitter quelques années plus tard pour prendre un poste plus « prestigieux », soit une nouvelle mobilité. Si vous n’êtes pas convaincu par l’exemple des jeunes McF, j’ai des tonnes d’exemples à vous citer d’ATER, de Post-doctorants qui, eux-aussi, sont bien plus que mobile,n et acceptent là encore de tout plaquer pour passer 2 ou parfois 3 ans loin de leur famille et de leurs (en général très) jeunes enfants. En revanche, je connais mal les statistiques officielles sur la mobilité des « professeurs d’université », hormis bien sûr leur mobilité vacancière qui les mène à courir le monde de colloques en charges d’enseignement ou de recherche dans des universités situées si possible du côté ensoleillé de notre monde.
    Quant à savoir s’il faut ensuite accepter d’être mobile tous les 3, 4 ou 5 ans, il y a effectivement nombre d’entreprises qui ont acté ce principe. France Télécom est l’une d’entre elles. Les résultats sont patents.
    Mais il y a une chose qui, plus que tout le reste, me plonge dans un rogne noire, c’est l’idée même que la mobilité soit, comme vous l’écrivez, « une compétence ». Voilà qui est au mieux un non-sens et au pire le symptôme d’un babil pseudo-managérial qui évite de penser (ou que vous reproduisez sans même vous en rendre compte). La disponibilité, l’écoute sont des compétences. En aucun cas la mobilité. Je vous invite à ouvrir un dictionnaire étymologique. Le cas échéant, enseignez-moi à être mobile.
    Salutations énervées mais nonobstant cordiales d’un McF qui fut un temps mobile et aspire à ne plus l’être (ou alors donnons-nous les moyens d’une mobilité « à l’américaine », du genre de celle qui vous accompagne financièrement, qui prend en charge votre déménagement, vous trouve une maison sympa pas loin d’une école également accueillante pour vos enfants, qui parfois même s’efforce de trouver un nouveau boulot à votre conjoint(e) … mais il ne m’a pas semblé que ces aspects soient mis en avant dans votre billet.

  6. Styrene

    Les composantes n’ont plus la responsabilité des doctorats. Cette responsabilité est en effet passée aux écoles doctorales. Cette évolution peut se comprendre par le fait que la formation des doctorants d’une même discipline se fait souvent dans plusieurs lieux, particulièrement en sciences : une UFR « ordinaire », une école d’ingénieur, voire un centre propre du CNRS ou une grande UMR ayant son propre bâtiment…. Il faut donc une structure plus vaste pour que, dans une discipline donnée, il n’y ait qu’une politique en matière de formation doctorale.
    Concernant le directeur de composante : seul un enseignant-chercheur de préférence de rang professoral a l’autorité nécessaire vis-à-vis de ses collègues. Mais il doit être aidé par un personnel administratif suffisamment autonome pour que le directeur puisse se concentrer sur l’essentiel comme l’a indiqué PR27.