Le chiffre ne peut ignorer la loi

La DEPP publie en même temps trois Notes d’information sur les effectifs de l’enseignement supérieur et leur évolution : cliquer ici. Ces Notes deviennent si rares qu’elles en sont d’autant plus délectables à lire. Je ne boude pas mon bonheur, et pourtant ! La Note 10.07 (Octobre 2010, Nicolas Bignon), « Projections des effectifs dans l’enseignement supérieur pour les rentrées de 2010 à 2019« , est décevante et pour tout dire inutile : pas de scoop. Plus gravement, elle ignore la loi sur l’école de 2005 et les lois de finances, celle de 2011 et son programme 150 « Formations supérieures et recherche universitaire » (cliquer ici et lire page 24) : « La loi sur l’école fixe pour objectif à l’horizon 2015 de porter la proportion de diplômés de l’enseignement supérieur à 50% d’une génération. Actuellement, ce pourcentage s’élève à 44,7% (2008) et la stratégie de performance mise en oeuvre ambitionne d’atteindre la cible de 50% dès 2012″.

Comment expliquer qu’une statistique projective ne prenne pas en compte les deux dates qui figurent dans la loi de finances (2012 et 2015) et ne se centre pas sur l’objectif des 50% : « Où en est-on du pourcentage de diplômés du supérieur dans les jeunes générations (d’ailleurs, d’où sort le taux de 44,7% pour 2008 ?) ? Quelle évolution peut-on prévoir » ?, « Les 50% vont-ils être atteints et quand » ? La Note n’explore en fait que deux types de données chiffrées : les effectifs inscrits dans les différentes filières de l’enseignement supérieur (cursus L, M, D des universités, IUT secondaire et tertiaire, CPGE, STS de la production et des services, écoles d’ingénieurs, écoles de commerce…), les taux de poursuite d’études des bacheliers dans chacune d’entre ellles. Elle bâtit un scénario tendanciel (poursuite des tendances observées dans les années récentes) et un scénario alternatif, misant sur des politiques plus attractives mises en oeuvre par les universités ; en fait, l’impact du scénario alternatif sur les effectifs des universités en 2019 est peu important.

Quelques données projetées pour 2019. Elles vont satisfaire toutes les filières car chacune d’entre elles, y compris l’université mais à une exception près, va gagner des effectifs au cours de la prochaine décennie. 1.349.976 étudiants inscrits à l’université (hors IUT) en 2009, 1.414.700 en 2019 (+4,8% en dix ans), mais une diminution des effectifs est prévue en licence : 743.695 inscrits en 2009, 736.800 en 2019.

Comment est expliquée cette progression encourageante des effectifs étudiants pour toutes les filières ? Elle prend en compte différents facteurs. 1. L’évolution démographique n’exercera pas d’influence : les effectifs des générations qui vont parvenir à l’âge du baccalauréat vont d’abord baisser puis remonter au niveau actuel (indicateur 1.4 des RRS 2010) ; la présence d’un nombre plus ou moins important d’étudiants étrangers à l’horizon 2009 n’est pas évoquée.

2. Le nombre de bacheliers est effectivement un facteur qui va jouer en faveur de la progression des effectifs, non parce que le taux de succès au baccalauréat va progresser (la projection le suppose stable dans la décennie qui vient ; il faut dire qu’il est déjà particulièrement élevé !), mais parce que la réforme de 2009 du baccalauréat professionnel va produire plus de bacheliers professionnels dont une partie va poursuivre des études, d’où un impact positif attendu pour les effectifs du supérieur, en particulier pour les STS.

3. Le taux de poursuites d’études après le baccalauréat. C’est aussi un facteur-clé, décomposé en deux éléments par la Note. Les choix d’orientation sont considérés comme constants dans le scénario tendanciel (d’où l’impact : « les effectifs de toutes les filières progressent ») et les taux de poursuites d’études selon le type de baccalauréat. Ceux-ci sont considérés comme tendanciellement à la baisse pour les bacheliers généraux et pour les bacheliers technologiques (tableau 2 de la Note) et à la hausse pour les bacheliers professionnels (à cause de la réforme du bac pro). Ce qui veut dire : dans les années récentes, les bacheliers généraux et technologiques ont été de moins en moins nombreux à poursuivre immédiatement des études supérieures dans l’une des 4 filières (université, STS, IUT, CPGE) et cela va continuer. Pourquoi ? Pas d’hypothèses formulées par la Note. Des chiffres : 99,7% des bacheliers généraux de 1990 ont poursuivi des études dans l’une des 4 filières ; le taux est descendu à 94,6% en 2000, à 86,9% en 2009 ; il devrait n’être plus que de 82,3% en 2019. Même érosion pour les bacheliers technologiques. Et globalement, tous types de bacs confondus : 87,5% de poursuites d’études en 1990, 74,3 en 2000, 69,3 en 2009, 61,7 en 2019. Cela paraît évidemment incroyable mais s’explique par une très grande faiblesse méthodologique de la Note : les taux de poursuites d’études dans les autres filières de l’enseignement supérieur (dont les facultés privées et les écoles paramédicales et sociales) ne sont pas pris en compte, faute sans doute de pouvoir être estimés.

4. Le taux de réussite au diplôme. Les projections d’effectifs dans les cycles de master et de doctorat dépendent des taux de réussite en licence, du taux de poursuite d’études après la licence, du nombre d’années passées en M et en D. Curieusement, la Note fait une impasse sur ce quatrième facteur, ce qui affaiblit à mes yeux sa portée prospective.

En définitive, cette Note d’information ne répond pas à la question soulevée par la loi : quid du taux actuel et futur de jeunes qui obtiendront un diplôme du supérieur ? Il dépend du taux de jeunes qui obtiennent le baccalauréat, puis du taux de bacheliers qui poursuivent des études supérieures, puis enfin du taux de succès dans les formations qui conduisent à un premier diplôme (le DUT, le BTS, la licence). La Note ne fait aucune allusion au taux de bacheliers dans une génération et à son évolution ; elle fait état des taux de poursuites d’études des bacheliers mais oublie la poursuite d’études en dehors des 4 filières (licence universitaire, BTS, DIT, CPGE) ; enfin, elle ignore l’incidence du taux de succès. Je pense que cette Note a mobilisé inutilement des énergies.

De plus, cette Note n’éclaire pas les objectifs fixés par la loi de 2005 et par les lois de finances. C’est un comble ! Autant j’ai pris l’habitude de critiquer l’usage politique (partial, partiel ou incompétent) de données statistiques, autant j’estime que c’est le politique, éclairé par des conseils scientifiques indépendants, qui doit fixer le cahier des charges des institutions statistiques, les données à receuillir, leur calendrier. Je me pose donc des questions. Qui a commandé cette Note de projection des effectifs dans l’enseignement supérieur à l’horizon 2019 et pourquoi ? Nicolas Sarkozy ? François Fillon ? Valérie Pécresse ? Luc Chatel ? Michel Quéré, directeur de la DEPP ? Patrick Hetzel, directeur de la DGESIP ? ou personne ? Cette Note est-elle le fruit d’une absence de pilote dans les services statistiques du ministère ? J’attends une Note qui réponde aux vraies questions. Le chiffre ne peut ignorer la loi.

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Une réponse à “Le chiffre ne peut ignorer la loi

  1. étudiant frustré

    Vouloir arriver à 50% de diplômés du Supérieur est une folie du même genre que celle de 80% d’une classe d’âge au niveau bac. Actuellement, on croit qu’il suffit d’avoir un diplôme pour avoir un emploi, ce qui conduit à un affaissement du niveau moyen du bac et de la licence pour satisfaire cet objectif comptable. Le diplôme est alors vu comme une fin en soi, si bien que nous avons des masses de jeunes diplômés qui se retrouvent sur un marché du travail inadapté pour eux, ne trouvant que des contrats précaires ou du chômage.

    La vraie solution serait de raisonner en termes de taux d’emploi et de revenus d’une classe d’âge, le diplôme étant alors un moyen d’arriver à ces objectifs et non un but. On aurait ainsi des enseignants, des programmes et des formations qui ne délivreraient plus de la théorie générale mais destineraient à des métiers.

    Avoir 50% d’une classe d’âge diplômée à bac+3 est une illusion symbolique déconnectée de la réalité économique du pays.

  2. pdubois

    @étudiant frustré (c’est pas joli comme pseudo !). Merci pour votre analyse critique. La chronique porte sur un objectif inscrit dans la loi de 2005 et dans la loi de finances de 2011 et d’abord sur cela : il serait logique et indispensable que la statistique fournisse des données par rapport à cet objectif. Un peu de cohérence !

    Vous avez cependant raison de vous poser la question : pourquoi cet objectif de 50% et non 45% ou 55% ? La proportion de cadres et de professions intermédiaires (niveaux auxquels accèdent traditionnellement les diplômés du supérieur) dans la population active est bien inférieure à 50%. L’hypothèse de la loi de 2005 et également des débats européens est qu’en élevant le niveau de qualification de la main-d’oeuvre, les emplois qualifiés vont suivre. C’est une hypothèse forte qu’on ne peut rejeter d’un revers de main !

    Dans l’immédiat, vous avez raison. La sur-diplômation conduit à des déclassements (un bac+3 devient employé ou ouvrier) au moins temporaires et concernant surtout les « plus faibles » sur le marché du travail. Lire avec profit (peut-être !) la chronique intitulée : « les facteurs d’insertion des diplômés ».

    100% d’accord avec vous : le diplôme n’est pas un but en soi. Il est devenu une condition nécessaire mais non suffisante pour accéder à un emploi du niveau de son diplôme. Il faut un diplôme et une expérience professionnelle : il faut que les étudiants acquièrent cette expérience professionnelle au cours de leur cursus (d’où l’intérêt des formations en alternance).

  3. PR27

    Et encore, c’est sans compte le rapport Browne sur les frais d’inscription que Benoist Apparu, ministre de l’ESR en 2012, commande. Ouf, j’ai fait un cauchemar, les projections d’effectifs commençaient à ressembler aux techniques de yield management qui déterminent les prix des billets d’avion à chaque instant.

  4. Olivier

    50% d’une classe d’âge avec un bac+3 ? Autant dire que faire des études ne servira plus à rien dans le système d’enseignement supérieur actuel. Les premiers cycles vont connaître dans les dix ans qui viennent ce que le lycée connaît depuis plus de vingt ans parce que les politiques et l’Education nationale refusent de remettre à plat les premiers cycles, la dichotomie universités-grandes écoles ainsi que la formation continue….

    Les spécialistes focalisent tous sur des emplois qualifiés mais…

    … ils oublient que certains jeunes dans les collèges ne sont pas forcément attirés par les études et que, pour eux, rien de positif est proposé par l’EN… Ils oublient sciemment tous les métiers accessibles avec un CAP dans le domaine de l’artisanat, qui constituent une part non négligeable du tissu économique local, offrent à de réelles opportunités professionnelles, y compris au niveau de la création d’entreprise.
    Question : pourquoi nos spécialistes de l’éducation ne veulent pas admettre que certains jeunes ne veulent pas ou ne peuvent pas faire des études ? Pourquoi les métiers artisanaux sont-ils autant oubliés ? Par qui une image POSITIVE de l’artisanat et de la création d’entreprise est-elle véhiculée aujourd’hui dans ce pays?

    … ils oublient les effets psychologiques à long terme du déclassement social de beaucoup de salariés ayant un bac+5 (tous ne seront pas cadres…), ses effets négatifs en terme d’investissement personnel dans l’entreprise et d’image qu’ils donneront de leurs parcours professionnels à leurs enfants : « à quoi bon faire des études pour arriver à ça ? », question qui commence à trotter dans la tête de beaucoup de trentenaires, leurrés parce qu’ils croyaient que les diplômes étaient le moyen de s’élever socialement…
    Questions : ce sujet intéresse-t-il vraiment nos décideurs, sociologues, économistes, politiques ? Auraient-ils peur d’analyser les conséquences psychologiques et culturelles résultantes de l’état de l’enseignement supérieur public (universités), des politiques de recrutement totalement cloisonnées de certaines entreprises et du poids excessif du diplôme d’origine dans les évolutions professionnelles ? S’interrogent-ils sur l’origine psychologique et culturelle de ce cloisonnement (autrement dit, le système dual d’enseignement supérieur génère-t-il un esprit de caste au seul profit des grandes écoles)? Croyez-vous franchement que tout cela incite beaucoup de jeunes l’envie de « se défoncer » au travail, de s’investir dans l’entreprise, d’avoir confiance dans l’avenir ? Parce que sur ce point, on touche peut-être aux vrais fondements du malaise des jeunes générations.

    … ils semblent aussi oublier qu’il y aura de moins en moins de trajectoire uniforme en matière de carrière et que la logique formation-emploi-retraite (dans l’ordre) et d’ores et déjà terminée (ce n’est pas à venir dans dix ans, c’est déjà une réalité)… Personne n’est plus assuré de devenir cadre et de le rester. On ne progresse plus dans l’entreprise aujourd’hui comme hier, on évolue en mieux ou en moins bien selon les cas. Et la question de la formation continue est dorénavant centrale dans un contexte où les individus changeront à la fois d’entreprises et de secteur d’activité…
    Question : pourquoi les réformes menées par l’EN ne touchent-elles jamais la formation continue ?

    Quant au statut cadre (spécifique à la France et inconnu dans le reste de l’Union européenne), il serait peut être bon de le supprimer au vu des évolutions économiques et sociales actuelles (d’ailleurs, sans vouloir polémiquer, le statut cadre en entreprise est aussi un des moyens utilisés aujourd’hui par les DRH pour contourner la durée légale du travail…).

    La priorité n’est pas à 50% d’une classe d’âge à bac+3, l’urgence est de remettre à plat tout l’enseignement supérieur ET la formation continue. Une fois réformés, on pourra alors peut-être commencer par envisager d’avoir 50% d’une classe d’âge à bac+3, pas avant.