Présider et diriger Bordeaux 3

Mardi 2 novembre 2010. Monsieur Carrein m’attend à l’aéroport pour me conduire à l’université Michel de Montaigne. Le président de Bordeaux 3, Patrice Brun, m’a invité pour animer un débat sur « la LRU, la gouvernance des universités, les responsabilités et compétences élargies : points forts, points faibles, opportunités, menaces ». Suite à plusieurs chroniques critiques de ce blog sur la prime des présidents, leur pouvoir de veto, leur devenir après mandat, Patrice Brun avait pris le temps de réagir. J’ai publié le 22 août dernier son texte « Les présidents d’université entre réalités et fantasmes« , sous le titre « Défense des présidents » : cliquer ici. Pour le professeur d’histoire ancienne, le problème essentiel n’est pas le pouvoir du président. « Le vrai débat doit se situer ailleurs. Depuis trois ans, on demande toujours plus à l’université… Ce n’est pas un « toujours plus » que les présidents demandent, c’est un équilibre entre les charges et le potentiel. A mon sens, il a été rompu ».

Patrice Brun a manifesté contre la LRU mais il ne la pourfend pas constamment ; en ancien syndicaliste expérimenté de l’UNSA, il en fait un usage fort pragmatique. Il n’est pas et ne sera pas un monarque autoritaire, absolu et isolé. Il aurait pu se comporter en démagogue dans une université de Lettres, Langues, Sciences humaines et sociales (cliquer ici), qui monte d’instinct au créneau contre les réformes, le LMD, le CPE, la LRU, le statut des enseignants-chercheurs, la mastérisation de la formation des enseignants, la retraite à 62 ans, 67 ans… C’est dans ces circonstances qu’il faut pouvoir compter sur une équipe.

Patrice Brun a tenu à me faire discuter, à loisir durant deux jours et demi, en face à face ou à table, avec des vice-présidents statutaires ou délégués, son directeur général des services. A ma demande, j’ai pu également rencontrer un ancien président, Frédéric Dutheil, des responsables de service ou chargés de mission (communication, cellule d’aide au pilotage, observatoire, BAIP, Plan Campus), et aussi des personnels syndicalistes. Et bien sûr, j’ai pu faire des photos, moins nombreuses que je ne l’aurais voulu car… la pluie était au rendez-vous.

J’ai pu voir et ressentir que l’université était dirigée par un président et par une équipe, solidaire, soudée, collégiale et conviviale. Composition de l’équipe : cliquer ici. Photo : Maialen Lafite, VP déléguée à la vie universitaire et à la culture et chef de cabinet, Jean-Paul Jourdan, au centre, VP Conseil d’administration, Patrick Baudry, VP Conseil scientifique. Ce doit être ainsi car un président ne peut tout faire et être partout. La preuve : Patrice Brun était en Chine une partie de la semaine précédant mon séjour (développement des diplômes professionnels), a dû, en milieu de semaine, gérer un blocage des étudiants et suspendre les cours une journée. 2 novembre : dès mon arrivée, il quitte le Comité technique paritaire pour s’entretenir avec moi, puis déjeuner ; dans l’après-midi, cérémonie d’ouverture de l’année académique avec les 3 autres universités bordelaises et de remise des prix de doctorat, participation au débat que j’ai animé, dîner en ville avec 5 ou 6 collègues. 3 novembre : départ très matinal en Hongrie pour parfaire le montage d’un programme Erasmus Mundus ; ce jour-là une assemblée des étudiants, réunie sur le parvis, a demandé et obtenu la banalisation des cours pour une journée. Les présidents ne comptent pas leur temps, même si une partie de celui-ci est consommée en représentations plus ou moins utiles ou contraintes. Leur charge de travail est importante et… leur prime, me dit Patrice Brun en souriant, est largement méritée.

L’équipe à la tête de Bordeaux 3 est née vers 2005, en large opposition au président en exercice, Singaravelou (il n’a pas de prénom) ‘CV sur EducPros), élu en 2004, à la suite du mandat de Frédéric Dutheil. A l’automne 2007, la LRU impose l’élaboration de nouveaux statuts, l’élection de conseils LRU (elle a lieu en février 2008) et celle d’un nouveau président. Les résultats de l’élection au Conseil d’administration, désormais seul électeur du président, sont serrés, la liste soutenant le président en exercice l’emportant de peu dans le collège des professeurs et celle du PAR (Pour une Autre Représentativité), conduite par Patrice Brun, l’emportant largement dans le collège des maîtres de conférences. Le président sortant, contre l’attente de l’opposition qui pense que le VP du CA sortant est le « dauphin », demande d’être confirmé dans ses fonctions (les personnalités extérieures participent donc aux votes). Le scrutin donne un score de 14 à 14 ; sa voix de président comptant double, Singaravelou est élu et poursuit son mandat de cinq ans jusqu’à la fin, dans un grand isolement, me dit l’équipe de direction actuelle.

En mars 2009, en plein contexte de grève étudiante et enseignante, le même CA (sans les personnalités extérieures cette fois) élit Patrice Brun par 14 voix contre 7 à son adversaire ; « les membres du CA soutenant le VP CA sortant ont cru trop facilement à leur victoire ; ils n’ont pas fait une réelle campagne ». Le professeur d’histoire grecque est élu président pour 3 ans seulement, comme le veut l’article L712-2 du Code de l’éducation : « le mandat du président, d’une durée de quatre ans, expire à l’échéance du mandat des représentants élus des personnels du conseil d’administration ». En 2012, Patrice Brun, qui aura alors 58 ans, pourra postuler à un second mandat de quatre ans.

Le président de Michel de Montaigne n’a pas suivi une trajectoire classique pour devenir président d’une université dans laquelle il a fait ses études. Agrégé d’histoire, professeur des universités spécialiste de l’histoire de la Grèce, il a d’abord enseigné 15 ans en collège avant de rejoindre l’Université au Mans, puis à Tours, puis enfin à Bordeaux 3 en 2002. Il a été élu président sans avoir été vice-président ou directeur de composante ; il n’avait été élu qu’au conseil scientifique puis au CA en 2008. Par contre, ses responsabilités ont été celles d’un syndicaliste adhérent à un syndicat autonome l’UNSA (élu au CNESER, au CTPU, au CNU). Un de ses CV en ligne : celui sur AQUI.

Et l’équipe de direction ? Sa composition est fixée par l’article 9 des statuts de l’université (cliquer ici). C’est une prérogative du président que de proposer ou de désigner les personnes qui composeront son équipe. Cinq vice-présidents statutaires proposés et élus par leur conseil (VP CA, VP CS, VP CEVU, VP Biatos, VP Etudiant). J’ai oublié de photographer Jean-Yves Coquelin, VP CEVU ! Sept vice-présidents délégués proposés et élus par le CA, des chargés de mission désignés (le CA est cependant informé). Les vice-présidents statutaires ou délégués, proposés par le président, ont une forte chance d’être élus : élection à la majorité absolue aux 2 premiers tours et à la majorité relative au 3ème. Le mode de scrutin favorise une équipe soudée autour du président. A lui de décider s’il propose comme VP quelqu’un élu sur la liste concurrente. Photo : Thomas Rambaud, Directeur général des services.

Les statuts conformes à la loi LRU ne disent rien de la possibilité pour le président de « renvoyer » un de ses vice-présidents statutaires ou délégués ; de même, le président ne peut être destitué par le CA. Le président doit faire un rapport annuel d’activité mais la loi ne prévoit pas de le soumettre à un vote.

Au cours de la table ronde, je défends l’idée d’un élargissement du corps électoral qui donnerait plus de légitimité aux présidents : les faire élire par les élus de tous les conseils, conseils centraux, conseils de composantes et conseils de laboratoires de recherche (sur la légitimité, chronique : « Rencontre entre Beretz et Marrelli« ). Je défends également l’idée d’un rapport d’activité suivi d’un vote de confiance ou de défiance, une telle possibilité étant, en principe, plus démocratique. Dans la situation actuelle de gouvernement LRU, législatif et exécutif sont confondus ; le président et son équipe ont un pouvoir fort. A dire vrai, même avant la loi LRU, les présidents qui le voulaient avaient les moyens de contrôler leur conseil d’administration. L’article que nous écrivions en 2005, Stefano Boffo et moi, me semble ne pas avoir pris une ride : « La faiblesse de l’instance législative dans les universités : le cas de la France et de l’Italie » (cliquer ici).

Un constat et un avis. Le site de Michel de Montaigne ne donne pas d’informations sur l’ordre du jour des conseils et des commissions, sur les débats et les décisions prises. Les actualités de la page d’accueil n’y réfèrent pas. Rien non plus dans Organisation, dans l’Espace presse, dans les 3 dernières Lettres électroniques (« Président » et « Conseils » ne figurent d’ailleurs pas dans les rubriques à gauche). Autrement dit : ce qui débat et décide de Bordeaux 3, de ses activités, de ses formations, de ses recherches, de son avenir est caché derrière un « rideau ». Patrice Brun est partisan d’une très grande transparence : il faut trouver un moyen de communiquer sur la gouvernance de Bordeaux 3. Ce serait bien, en particulier, de mettre en ligne le rapport d’activité annuel, présenté par le président au CA.

Commentaires fermés sur Présider et diriger Bordeaux 3

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Une réponse à “Présider et diriger Bordeaux 3

  1. Coquelin Jean-Yves

    Un détail : l’ancien président de l’université Michel de Montaigne Bordeaux 3 se nomme Singaravelou (sans prénom) et non Pierre Singaravelou qui est son fils.

  2. pdubois

    Merci Jean-Yves. La correction est faite.