Précaires, pauvres et maltraités

Actualisation 4 février 2011. Négociation sur la situation dans agents non titulaires de la fonction publique. Communiqué de la FSU : « le gouvernement doit entendre nos revendications » (cliquer ici).

20 janvier 2011, premiers rassemblements et manifestations de l’année. Une large intersyndicale de l’enseignement supérieur et de la recherche a ciblé plusieurs revendications (chronique du blog). ”Exigeons les emplois nécessaires. Imposons la résorption de la précarité. Refusons le budget de pénurie“. A Strasbourg, l’intersyndicale a lancé une invitation à une « Conférence de presse ouverte« , dans un des amphis du Collège doctoral européen (CDE). Une trentaine de syndicalistes étudiants, enseignants, BIATOSS sont présents, ainsi que des représentants du collectif des contractuels et vacataires de l’université (CONVACS). Les journalistes des Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA), de 20 Minutes, de l’Agence Education Formation (AEF) se sont excusés. Blogueur mais non journaliste, je suis présent et le représentant du SNESUP me remercie même pour cela ! 16 photos de la conférence.

Plusieurs tendances sont observées et dénoncées. La précarisation progresse dans l’Education nationale, à tous les niveaux d’enseignement, y compris dans le primaire jusqu’ici épargné. Elle ne concerne plus seulement les personnels administratifs et techniques ; elle gagne le coeur du métier : l’enseignement. Dans les écoles, il n’y a plus seulement des EVS et des AVS. Dans le 93, certains postes de remplaçants sont déjà confiés à des précaires. Les emplois de « titulaires remplaçants » sont pratiquement tous supprimés.

Le vivier de précaires va s’élargir : étudiants qui auront raté le concours de recrutement de professeur des écoles mais qui auront obtenu le master « enseignement », étudiants de Master 2 « enseignement » qui fourniront des stagiaires à « bon compte ». Les emplois étudiants « à l’ancienne » (maîtres d’internat et d’externat avec un contrat de quelques 20 heures par mois) disparaissent. Dans les universités, les « emplois étudiants » se substituent à des postes pérennes de fonctionnaires, dans les bibliothèques en particulier. Les représentants de l’UNEF et de Sud Etudiant contestent ces évolutions, insistant par ailleurs sur le fait qu’elles creusent les inégalités sociales entre les étudiants.

Les salariés précaires sont de plus en plus maltraités par l’administration, à ce point que certains syndicalistes parlent d’une paupérisation croissante. Personnels précaires en voie de « paupérisation » ou pauvres, c’est-à-dire percevant un revenu mensuel inférieur au seuil de pauvreté : 949 euros par mois en 2008 pour une personne seule, selon l’INSEE (« qui sont les pauvres en France ? », article de l’Observatoire des inégalités. Pire. Ces personnels précaires et pauvres ont des conditions de vie dégradées (accès difficile au logement, à la santé, au crédit parce qu’ils ont des revenus faibles et instables…), en partie parce qu’ils sont fort mal gérés par l’Enseignement supérieur et la recherche : simulacres de contrats de travail signés, parfois, des semaines après la prise effective du travail, incertitudes croissantes sur le renouvellement des dits « contrats », paies non mensualisées et versées plusieurs mois après les heures effectuées ; le recours à des « avances » sur salaire n’est qu’un pis-aller. Les déplacements ne sont pas défrayés ; leur coût « mange » une bonne partie du salaire ; il s’ensuit des démissions. Ces situations sont qualifiées d’inadmissibles, d’insupportables par les syndicalistes. La nouvelle gestion des ressources humaines dans l’éducation nationale est pire que dans le secteur privé ; il n’existe pas d’inspection du travail ; il faut aller au tribunal administratif pour contester et c’est compliqué.

La précarisation n’en a pas fini de faire des dégâts. Des chefs d’établissement, qui auront la possibilité de recruter directement et sous la pression de « primes de résultats » en voie de création, se laisseront aller au plus facile : externaliser des tâches jusque là effectuées par des fonctionnaires, diminuer les coûts de personnel par le recrutement de précaires mal payés et corvéables à merci.

Combien de précaires dans l’académie de Strasbourg ? Un syndicaliste avance le taux de 5 à 10% pour les collèges et lycées. 5 à 10% ? « La population est fluctuante, le recrutement permanent ». Combien dans l’université ? Bien davantage. La recherche elle-même n’est pas épargnée par la précarisation. Le représentant du SNTRS CGT (sur la photo ; mes excuses pour la confusion avec le SNCS !) explique qu’elle est même devenue « structurelle », avec la multiplication des appels à projets, la contractualisation sur « budget d’Etat », la diminution des fonds stables récurrents. Moins de postes mis au concours et plus de contractuels : des post-docs qui s’enchaînent les uns derrière les autres, des techniciens et des ingénieurs de recherche partis en retraite et qui sont remplacés par des jeunes diplômés à qui on fait miroiter une titularisation de plus en plus improbable. Combien de non-titulaires dans la recherche ? Entre un quart et un tiers des effectifs si on calcule en ETP (équivalent temps plein), environ 40% si on calcule en nombre de personnes concernées au cours d’une année. « En quatre ans, le volume de contractualisation a été multiplié par deux ». Combien de précaires, « pauvres » au sens de l’INSEE ? Nul ne sait

Que faire ? Exiger des postes de titulaires, ou tout au moins le recours à des CDD mensualisés pour les vacataires payés à l’heure, à des CDI pour les contractuels « historiques », à la titularisation sur des postes de fonctionnaires pour ceux qui occupent des fonctions pérennes. Pour y parvenir, il faut évidemment des budgets qui soient à la hauteur des besoins : ce n’est pas le cas. Par ailleurs, les précaires sont isolés les uns des autres. Ils ne s’intègrent guère à la communauté scolaire car ils sont quelquefois « balladés » d’un établissement à l’autre. Ils ne sont évidemment pas syndicalisés et leur mobilisation est difficile car beaucoup d’entre eux ont peur de se faire remarquer ; c’est vrai en particulier dans les universités et dans la recherche.

La lutte pour la satisfaction des revendications est difficile mais elle est payante : à l’université de Strasbourg, les personnels BIATOSS contractuels ont obtenu les mêmes conditions que les titulaires en matière de salaires et de primes. Alors ? Il me paraît évident qu’il y aura d’autres manifestations en 2011 et 2012. La politique d’emploi menée depuis quelques années dans l’Education nationale, l’enseignement supérieur et la recherche a assez duré. Il faut s’indigner et s’engager ! Lire également sur Rue 89 le témoignage d’un vacataire parisien.

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