La sociologie, de Charybde en Scylla

La sociologie ne cesse d’indigner. Brave bête, elle est toujours disponible pour fournir « Le » mauvais exemple. En voici un à la page 166 du livre « Controverses Valérie Pécresse / Axel Kahn » (chronique du 26 mai 2011). Le président de Paris Descartes : « Le jeune du « 9-3″ dont la scolarité a été moyenne est effaré lorsque, dès le premier cours de sociologie, il entend disséquer le processus par lequel Emile Durkheim a peu à peu créé les bases de l’indépendance des sciences sociales par rapport à la psychologie. Beaucoup sont d’emblée dégoûtés, ils n’accrochent pas ».

Et elle en donne de mauvais exemples, la sociologie ! Elle persévère même ! Ainsi pour les promotions attribuées le 20 mai 2011 par la section 19 du CNU. Une affaire d’auto-promotions avait fait scandale en 2009 et avait conduit à la démission d’une forte majorité des 36 membres. La section recomposée par cooptation a pourtant récidivé cette année. 5 membres de ce CNU ont osé dénoncer cette pratique de l’auto-promotion (leur lettre de protestation). 5 sur 36, c’est beaucoup moins de protestaires qu’il y a deux ans. La peur s’est installée dans la corporation des enseignants-chercheurs. Peur de condamner des auto-promotions. Peur de protester contre une qualification non obtenue. Peur de dénoncer des recrutements par copinage.

Et tout simplement peur de s’exprimer publiquement pour ne pas s’attirer de mesures de rétorsion, d’injures, de menaces. Je n’ai pas été épargné quand j’ai traité de la pratique du copier-coller d’un professeur de sociologie, quand j’ai dit ma honte face aux propos haineux de Michel Maffesoli dans sa sottie « Notes sur la grippe cochonne« . Claude Dubar a eu le courage de montrer comment le système maffesolien a conduit « la sociologie à en être arrivée là ». Aujourd’hui, c’est Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS, qui ose, dans une longue note critique, pourfendre le dernier livre du professeur de la Sorbonne, Sarkologies. Pourquoi tant de haine(s) ?  Livre « prétexte pour exprimer une pensée profondément réactionnaire, anti-républicaine et même antidémocratique« … « Comment ne pas se sentir ridiculisé par cette pseudo-sociologie ?… C’est en ce que Michel Maffesoli prétend être un sociologue, former de futurs sociologues et diriger des recherches en sciences sociales qu’il nous pose problème et, pour tout dire, qu’il nous fait honte ».

Et le plagiat ? Quelques nouvelles du professeur plagiaire, vice-président de la 19ème section du CNU. Il a participé à la session de printemps, session de qualification aux fonctions de maître de conférences et de professeur. Il n’a pas démissionné du CNU, comme la rumeur en avait couru ; il aurait par contre prévenu la direction des ressources humaines du ministère qu’il serait « empêché » pour la session d’appel. A-t-il démissionné du CA de son université, Rennes 2 ? La section disciplinaire de ce CA a-t-elle instruit son cas ? Le contrevenant a-t-il été exclu de l’Association française de sociologie (AFS) ? Son nom figure toujours dans le répertoire des membres ; il est toujours membre du bureau du RT 10 Sociologie de la connaissance, dont le responsable vient d’être promu « professeur classe exceptionnelle » par la section 19 dont il est membre.

Pendant ce temps, l’AFS prépare son 4ème congrès à Grenoble (juillet 2011). Sera soumise au vote une seconde version de la charte déontologique. Dans cette version, il est dit : « le plagiat est inacceptable. Quand les sociologues emploient des données obtenues antérieurement par d’autres chercheurs, ils doivent reconnaître et citer explicitement la contribution des chercheurs initiaux. De même quel que soit leur domaine de travail, les sociologues citent explicitement les auteurs auxquels ils se réfèrent ». On lira avec intérêt le commentaire 3 : Dominique Raynaud observe que le plagiat est qualifié, dans la charte, d’inacceptable et non de faute professionnelle grave ; « il me paraît souhaitable d’être à la fois plus explicite sur (a) la définition des comportements frauduleux, (b) sur la qualification déontologique de la fraude et (c) sur les voies d’établissement de la fraude ». Je ne crois pas pour ma part qu’une charte déontologique puisse avoir un quelconque effet sur les comportements frauduleux en sociologie.

Il y aura à l’automne des élections pour renouveler les sections du CNU ; le prochain CNU aura une nouvelle mission : évaluer tous les enseignants-chercheurs. Quelle sera la composition de la section 19 sociologie-démographie, sachant que le ministère garde une prérogative importante : celle de nommer une partie significative des membres de chaque section. Il n’est pas impossible que le ministère nomme, comme il l’a fait pour ce CNU en fin de mandat, des maffesoliens (mais non Maffesoli lui-même atteint par la limite d’âge ; il est né le 14 novembre 1944). Tout pourrait donc continuer bien tranquillement. « Circulez, il n’y a plus rien à voir ». La sociologie n’est plus. De Scylla en Charybde.

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Une réponse à “La sociologie, de Charybde en Scylla

  1. Frédéric

    L’auto-promotion a lieu dans d’autres sections du CNU, en section 10 par exemple et cette année encore mais personne ne la dénonce. A l’automne auront lieu de nouvelles élections (il est temps), mais il s’agit d’un renouvellement de dupes : les listes sont complètement verrouillées et il est fort à parier que la majorité des membres actuels seront reconduits, sans surprise. Et ainsi de suite. Le CNU est un archaïsme, au sens le plus littéral du terme. Et je ne suis pas le seul à avouer qu’il me fait honte.

  2. Rappelons quand même que ce comportement n’est pas obligatoire: les membres des sections 25 et 26 ont voté en début de mandat, il y a 4 ans, une motion par laquelle ils s’engageaient à ne pas donner de promotion ni de congés de recherche (CRCT) au membres du CNU, élus ou nommés. Engagement qui a été intégralement respecté.
    Oui, on peut le faire, il suffit de le vouloir. Evidemment, ça demande un peu d’esprit civique.

  3. pdubois

    Je vous approuve de mener la lutte contre le plagiat : c’est devenu de plus en plus nécessaire avec les étudiants, et tous les enseignants devraient être informés des moyens de les déceler.

    Mais le plagiat des enseignants est bien plus grave, c’est une ”faute professionnelle” qui devrait être systématiquement sanctionnée si elle est avérée, signalée si elle est détectée.

    Je vous exprime mon appui dans tous les combats que je vous ai lu mener dans les cas de cet enseignant sociologue élu vice-président de commission nationale, et aujourd’hui dans le cas de Maffesoli qui a eu la responsabilité de diriger et de faire octroyer un doctorat à la pythonisse-étoile de l’astrologie, avec l’argument que la sociologie doit suivre l’esprit du temps (au lieu d’en faire des analyses critiques argumentées).

    Vous pouvez faire état de mon message et de mon soutien si vous le jugez utile. Avec ma sympathie, et les encouragements d’un ancien…

    Michel Debeauvais, professeur émérite de l’Université de Paris 8

  4. mado

    A propos, avez vous vu que le directeur de collection des éditions Apogée, celui là même qui a publié le fameux livre sur Morin de ce professeur de sociologie si controversé pour ses pratiques de plagiat, est devenu comme par hasard membre du labo de recherche du professeur dont il a édité le livre? Il suffit de regarder sur internet où il en fait de la publicité. Si ça c’est pas un renvoi d’ascenseur entre « amis » de longue date, alors qu’est ce que c’est??
    Et ainsi va la vie, rien ne s’arrête, tout se tranforme et tout continue comme avant….