Luc Ferry : "le CAS"

Professeur des universités en philosophie, Luc Ferry n’a pas dispensé ses cours à Paris VII Denis Diderot au cours de l’année 2010-2011, bien que sa convention de délégation n’ait pas été renouvelée par le Conseil d’administration de l’université (chronique : « Luc Ferry et Michel Maffesoli« ). L’ancien ministre a donc été payé depuis octobre 2010 pour un travail qu’il n’a pas effectué. Il se retrouve donc en faute. Aux dernières nouvelles, Matignon devrait rembourser à l’université les salaires versés et perçus indûment. Le problème se résoudrait ainsi à l’amiable. Mais rappel : le Conseil d’administration de Paris VII n’a pas renouvelé la délégation. Malgré le « beau geste » du premier ministre, Luc Ferry demeure dans l’illégalité par rapport à son statut d’enseignant-chercheur. Il le resterait à la rentrée 2011… sauf si le CA de Paris VII changeait d’avis ou si le CNRS l’accueillait en délégation. C’est un bruit qui court également. Copinage politique. Un pas de plus dans l’inégalité de traitement entre les enseignants-chercheurs.

Mais que fait donc Luc Ferry depuis 2004 ou 2005 ? Il est président délégué du Conseil d’Analyse de la Société. Le CAS a été créé par décret du 8 juillet 2004, pour « éclairer les choix politiques du Gouvernement, par l’analyse et la confrontation des points de vue, lorsque les décisions à prendre présentent des enjeux liés à des faits de société ». N’est-ce pas la fonction du Conseil économique, social et environnemental (CESE) ? et/ou d’un Conseil existant : Centre d’analyse stratégique, Conseil d’analyse économique, Conseil d’orientation des retraites, Conseil d’orientation pour l’emploi ?

Composition du CAS : « 32 personnalités de tous horizons, choisis en fonction de leur compétence ». Rien que du beau monde. Organigramme : un staff léger. Dernières actualités : François Fillon confie au CAS une mission sur les jeunes. Un rapport devrait être remis en novembre 2011. Un rapport de plus sur une question tout à fait originale et qui n’avait jamais été explorée ! Et aussi 2 interviews données en 2011 par Luc Ferry.

L’activité du CAS : des rapports (sept depuis 2004), des notes (onze, écrites par telle ou telle personnalité du CAS), des séminaires (combien en 2010 et en 2011 ?). On pourrait penser que ces rapports, ces notes sont consultables en ligne. Les françaises et les français ne peuvent qu’être intéressés par la révolution du livre numérique, le combat contre l’illettrisme, les matériaux pour une politique de civilisation, le service civique, les nouveaux défis du syndicalisme, les nanotechnologies, l’euthanasie. Les rapports les plus anciens peuvent effectivement être consultés gratuitement.

Ce n’est pas le cas pour les rapports les plus récents : ils sont devenus des livres, publiés aux Editions Odile Jacob et signés par Luc Ferry. L’ancien ministre de l’éducation nationale touche-t-il des droits d’auteur sur ces livres, élaborés dans le cadre du CAS ? Je suis bien évidemment choqué par le mélange des genres : un Conseil, rattaché au premier ministre, pour une mission d’intérêt en principe public, n’a pas à être utilisé à des fins de valorisation personnelle.

Luc Ferry s’est donc construit une superbe niche professionnelle. Il n’enseigne pas à l’université depuis des lustres mais il continue à être payé comme professeur. Il préside un Conseil qui ne devrait pas exister (c’est le CESE qui devrait tenir lieu de Conseil d’analyse de la société). Il perçoit une indemnité de fonction (en sus de son salaire). Il auditionne des personnalités qui ont beaucoup de choses à dire et à proposer : il mène ainsi des enquêtes à bon compte ! Il s’en approprie les résultats dans des livres qu’il signe lui-même. Je ne sais pas si un professeur d’université a déjà réussi une aussi belle opération !

Mais revenons sur la situation de Luc Ferry avant le 1 0ctobre 2010, date de la fin de sa convention de délégation ou de détachement. Pour que son salaire lui soit payé durant cette période antérieure, la mise à disposition auprès du CAS n’a pu se faire que dans le cadre d’une telle convention, tout à fait prévue par le statut des enseignants-chercheurs de 1984, révisé 2009. Une question demeure : pendant 5 ans (convention de 2005 à 2010), le CAS (ou les services du premier ministre) a-t-il versé à l’université l’équivalent de la totalité du salaire, ou une partie de celui-ci ou rien du tout, ces trois possibilités étant prévues par le statut ? S’il s’avérait que l’université n’avait rien perçu en échange de sa mise à disposition, Luc Ferry aurait réussi un autre beau tour de force !

Bref, le CAS de Luc Ferry est un cas qui devrait être étudié dans toutes les écoles doctorales. Je suis sûr qu’il serait fort éclairant pour les doctorants, docteurs, post-doctorants, ATER. Au fait, depuis sa nomination à Paris VII Denis Diderot, combien de doctorants Luc Ferry a-t-il encadrés ? Combien de thèses soutenues ? Et si les précaires de Paris VII en philosophie et sciences politiques lui envoyaient aujourd’hui des copies et des mémoires à corriger ?

Commentaires fermés sur Luc Ferry : "le CAS"

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Une réponse à “Luc Ferry : "le CAS"

  1. Jérôme

    Vive la redondance ! Connaissez-vous aussi le CAS, le Centre d’Analyse Stratégique ? http://www.strategie.gouv.fr/

    Mise en abîme intéressante, le CAS a publié une note de veille sur l’insertion difficile des docteurs, oui, ces mêmes docteurs sous-employés et mal payés par ces mêmes universités !
    http://www.strategie.gouv.fr/content/note-de-veille-189-les-difficultes-d%E2%80%99insertion-professionnelle-des-docteurs

    L’ironie…

  2. PolyMorphe

    Copinage quand tu nous tiens… En plus dans l’organigramme on constate que le secrétaire général du CAS est Dominique Fillon, frère cadet du Premier Ministre… Ca sent le placard doré à plein nez…

  3. Merci pour cet éclairage.
    Comment savoir pour les droits d’auteur ?

    Concernant Dominique Fillon, je ne suis pas sure qu’il s’agisse du frère, musicien de profession.

  4. paradoxe

    Il est intéressant de noter que le CAS, Conseil d’Analyse de la Société ne comporte, parmi ses membres, aucun sociologue (!!!), un seul anthropologue, pas de politiste, mais de très (trop) nombreux philosophes!!!

  5. « Combattre l’illettrisme » est disponible sur la fnac.com.
    Et contrairement à la couverture disponible sur le site du CAS, le nom de Luc Ferry y apparait en belles et grosses lettres http://livre.fnac.com/a2446335/Luc-Ferry-Combattre-l-illettrisme?Origin=EVENE_CULT

  6. paradoxe

    Je remarque que j’ai oublié les démographes et les psycho-sociologues… par contre, il y a (en plus des philosophes) des économistes et des juristes en sur-représentation : drôle de vision de ce que doit être une « Analyse » de la « Société ».

  7. copyleft

    Le beau geste de Luc Ferry? Il me semble que ces salaires indûment perçus seront « remboursés » par le contribuable, non?

  8. mabherve

    Luc Ferry prétend Que le Consil d’Analyse de la Société est l’héritier du Commissariat Général au Plan, alors que c’est le Centre d’Analyse stratégique qui l’est
    Luc Ferry déclare en effet au Parisien « Dans mon cas, je préside depuis 2005 le Conseil d’analyse de la société (CAS), qu’on appelait autrefois le Commissariat au Plan » (sur http://www.leparisien.fr/politique/luc-ferry-il-n-y-a-rien-d-amoral-ni-d-illegal-12-06-2011-1490425.php) ce qui est faux, ne serait que pours des raisons de calendrier : le Conseil d’Analyse de la Société é été créé en 2004 alors que ce n’est qu’en 2006 que le Commissariat au Plan est remplacé par le Conseil d’Analyse Stratègique
    Cela relève soit d’une intention volontaire de tromper le public, soit d’une méconnaissance d’autant plus surprenante que les deux Présidents des ces deux Conseils, aux sigles malencontreuseùment identiques, siègent chacun au sein de l’autre Conseil
    Tout cela qualifie pour être une référence en matière d’éthique !