Licence et DUT, ponts et passerelles

Laurent Wauquiez, le nouveau Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, à l’instar de son prédécesseur, prend des libertés coupables avec les données statistiques. Ainsi ses déclarations au Parisien du 12 juillet 2011 comportent-elles des erreurs manifestes. Ce jeune homme, qui prétend qu’il « ne sera pas le ministre des affaires courantes » (Educpros, 13 juillet 2011), emprunte, tout droit, la voie de la statistique politique. Il n’est pas à la hauteur de sa fonction.

Quiz : jeu des 4 erreurs. « L’objectif est de remettre les étudiants au coeur de la licence. Le taux d’échec actuel, de 20 %, est beaucoup trop important. Un tiers des licences compte moins de cinquante étudiants en troisième année ! Ceux qui réussissent trois années d’études supérieures, pourtant, ont le plus grand mal à faire reconnaître ce diplôme par des employeurs. Il faut dire que la licence actuelle manque de lisibilité, et qu’elle est totalement hétérogène. Pour une même discipline, une licence s’obtient avec 800 ou 1200 heures d’enseignement« .

Pour la chronique d’aujourd’hui, à l’occasion du Pont du 14 juillet et de l’adoption de l’arrêté Licence par le CNESER, j’ai envie de parler des passerelles et des ponts. Une passerelle est un pont étroit, quelquefois bringuebalant, voire dangereux pour celle ou celui qui l’emprunte. Un pont, c’est solide, large. Je pense aux ponts de Normandie, de Millau (photo), de Porto sur le Douro (photo). L’article 9 de l’arrêté Licence mentionne seulement des passerelles.

« Afin d’assurer la fluidité des parcours entre formations, tant générales que professionnelles, la possibilité de réorientation à différentes étapes ainsi que l’accueil d’étudiants issus d’autres filières, les universités mettent en place des passerelles permettant aux étudiants de passer dans de bonnes conditions d’une filière à une autre, que celle-ci soit interne ou externe à l’établissement« .

Quels sont les ponts et passerelles qui existent entre le bac+2 et le bac+3 ? Pour les élèves de CPGE et de DUT, il y a des grands ponts : les poursuites d’études sont très majoritaires et sans qu’il soit, dans la plupart des cas, nécessaire de reculer d’une case, de recommencer un bac+2. Pour les élèves de BTS, les ponts sont plus étroits mais ils demeurent des ponts : la moitié environ des diplômés de BTS poursuivent des études ; ils sont largement présents dans les licences professionnelles. Les étudiants universitaires de L2 entrent en L3 par un grand pont ; l’arrêté adopté par le CNESER élargit d’ailleurs le pont ; la suppression des notes éliminatoires et la compensation annuelle vont favoriser mécaniquement l’accès au L3.

L’association des directeurs d’IUT (ADIUT) et l’union des présidents d’IUT (UNPIUT) ont la ferme intention de vouloir supprimer tout pont entre le DUT et la 3ème année de licence, d’assurer un « continuum » (… continuum cher à la CPU) entre le bac+2 et le bac+3. La France n’est-elle pas le pays qui a eu l’idée du LMD, reprise par le processus dit de Bologne ? Supprimer sans vergogne le pont et combler la vallée. C’est un des 4 volets du projet de réforme porté par l’ADIUT et l’UNPIUT, avec un fort appui des 115 IUT (EducPros du 13 juillet 2011) : « des IUT au service du développement social et économique des territoires qui portent le grade de Licence, une structure fédérale régionale garante de l’autonomie de gestion et de la responsabilisation, des programmes pédagogiques garantis au niveau national pour chaque spécialité et la mise en place d’une structure nationale de certification des IUT« .

Le toupet des deux associations est immense ! Ils ne proposent, ni plus ni moins, que de créer une deuxième licence au sein de l’université. Rappelons que les IUT sont et ne sont qu’une des composantes de l’université. Ils n’avaient pas réussi à faire adopter leur projet de « licence technologique ». Sortir par la porte et rentrer par la fenêtre. Ils rouvrent ainsi la guerre avec les universités (chronique : « IUT : la guerre est déclarée« . 54 chroniques sur les IUT). L’occasion est bien choisie : ils ont immédiatement compris que les présidents d’université, qui ont eu l’irresponsabilité de s’abstenir sur l’arrêté Licence, allaient s’emmêler les pinceaux à vouloir faire croire que la licence à 1500 heures minimales pouvait conduire au marché du travail.

Les IUT se portent-ils bien ? Ils sont en fait fort inquiets. Un maître de conférences, enseignant dans un DUT GEA (Gestion des entreprises et des administrations) me faisait, la semaine dernière lors d’un déjeuner, un tableau sombre de la situation dans son département : recours au fin fond de la liste complémentaire pour pourvoir la capacité d’accueil de 6 groupes, abandon d’un tiers des effectifs au cours de la 1ère année, plagiat qui se généralise pour la confection des dossiers. Ce MCF ne voyait qu’un point encourageant : les étudiants qui franchissent le cap de la 1ère année sont sauvés et réussissent, poursuivent tous leurs études.

Deux licences donc dans l’université ? La licence réformée par le nouvel arrêté, la licence portée par les IUT ? Ce serait trop simple. On peut faire plus compliqué ! Depuis 1999, il existe une licence appelée professionnelle. C’est un diplôme dont tout le monde se félicite et dont les effectifs croissent chaque année. La plupart des licences pros sont portées par les IUT, une minorité par les Unités de formation et de recherche (UFR). Un point faible régulièrement signalé par le comité de suivi de la licence pro : elle accueille des diplômés de DUT et de BTS en masse, et trop peu d’étudiants de 2ème année de la licence générale.

Je dis donc et redis que la « Pécressette », adoptée par le CNESER, est inconséquente, irresponsable, assassine. Et j’accuse les organisations étudiantes de s’être laissé berner par la réforme laxiste des modalités de contrôle des connaissances, du stage non obligatoire, des référentiels. La réforme aurait dû créer des ponts entre la 2ème année de licence et la licence professionnelle. Pire, elle ne crée même pas des passerelles. La licence professionnelle n’est mentionnée qu’une fois et sans aucun contenu concret dans le projet d’arrêté, à l’article 24. « Le comité de suivi est chargé de conduire une réflexion sur l’articulation entre les licences et les licences professionnelles, ainsi qu’entre ces formations et les autres filières relevant du cycle conduisant au grade de licence« .

Existe-t-il des passerelles organisées entre la 2ème année de licence et la licence professionnelle ? Non ! Les étudiants de 2ème année de licence peuvent évidemment postuler à une licence professionnelle, organisée dans le cadre d’un IUT. Soit ils ne sont pas sélectionnés pour des raisons tout à fait légitimes (ils n’ont pas le niveau dans les matières techniques et professionnelles), soit on leur demande de reculer d’abord d’une case, faire le DUT 2. Ce n’est pas cela une passerelle ! Et c’est ainsi que les étudiants ayant emprunté le chemin de la licence générale se retrouvent peu nombreux en licence professionnelle.

Une anecdote personnelle pour finir. J’ai créé en 2003 une licence professionnelle dans mon UFR d’appartenance, grâce au soutien d’enseignants de BTS d’un lycée proche de l’université et de quelques collègues. Au bout de cinq ans, nous avions réussi à ce que des étudiants de L2 de l’université constituent entre un tiers et un quart d’une promotion d’une quarantaine d’étudiants. Aujourd’hui, après mon départ en retraite fin 2008, les trois dernières promotions n’ont accueilli aucun étudiant de L2 de l’université. Les collègues enseignants-chercheurs – je ne leur jette pas la pierre ! – préfèrent enseigner en 3ème année de licence générale et orienter les diplômés de licence vers les masters en crise d’effectifs. Entre les licences et les masters, c’est un « pont-autoroute » qui existe !

Commentaires fermés sur Licence et DUT, ponts et passerelles

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Une réponse à “Licence et DUT, ponts et passerelles

  1. Marianne

    Leger petit detail : les IUT ne disent pas qu’ils vont rester au sein des universites…est-ce qu’on est pas en train de voir emerger ces fameux colleges universitaires qui sortiraient des universites?
    D’ailleurs dans cette affaire on parle de negociations avec le ministere pas la CPU…
    On regroupe ca avec les BTS, on appelle ca PUP et le tour est joué. Bien sur rien a voir avec les IES….Je crois que vous allez encore vous arraccher les cheveux. Bonnes vacances!

  2. stephane

    @pierre

    cher pierre votre conclusion est paradoxale, les diplomés de licences pro sont appreciés par les employeurs, elles accueillent IUT et BTS (et quand vous y étiez 25% de L2). Et c’est ces formations qu’on veut tuer (avec les DUT)… Pensez bien que la colere gronde dans les IUT sur ces reformes ni fait ni à faire. Le plus grave c’est le comportement de petit fonctionnaire (excusez moi du terme) de vos collegues qui ont bien compris leur interet… Pourquoi envoyer des L2 en LPro pour 1 an alors qu’on peut les faire patienter 1 an en L3 pour les garder encore 2 ans dans des master moribonds….

    Pour les passereles L2 – Lpro, croyez bien que les pressions sur les Lpro sont conséquentes pour en accueillir (des L2) mais il n’y a qyue peu de candidats et il faut bien l’avouer ils ne sont pas au niveau (meme d’un BTS), et par ailleurs vos collegues preferent les envoyer en L3 puis M1&2. Je passe sur le recrutement massif de Lpro dans certains master (moribonds egalement) , recrutements qui a terme signeront l’arret de mort de ces memes lpro qui forment correctement les étudiants.

    Aujourd’hui on marche sur la tete, la raison principale ? Il y a une telle pression sur la recherche et les publi associées que la formation des etudiants passe au second plan, l’important c’est que le master survive (par tous les moyens) … Car de sa survie depend existence de postes d’Enseignants chercheurs publiants. Quand a la reforme (sic) de la licence, vous avez raison, elle aurait du s’appuyer sur une reflexion globale sur le cycle licence (L, dut, licences pro, PUP, IES …). Mais l’objectif inavoué n’est peut etre pas celui d’une reforme efficace….

  3. Marianne

    Assez d’accord avec vous le but de la pecressette n’est sans doute pas que les choses marchent mieux mais de faire un effet d’annonce avant les élections
    A mon avis le but est que les IUT sortent de l’universite (pourdevenir les PUP). Le premier cycle de l’universite classique sera laissé a des vacataires ou assimiles (cf votre chronique sur les contrats precaires) et les EC vont essayer de consever des besoins d’enseignement pour conserver leurs postes

  4. PR27

    Quel que soit le bien (ou mal, en l’occurrence) fondé de la réforme, je trouve ces démarches discréditées par l’absence d’expression claire et honnête de la vision du ministère. Sommes nous paranos ? Il me semble inadmissible de devoir sans cesse décoder, rétablir la vérité et deviner les agendas cachés. Le ministère mène les gens à la baguette, virage après virage, comme des toutous. On met les régions en concurrence, on refuse des mois de travail parce que ça déplaît au « jury international » (sur des critères politiques cachés définis par le roi). C’est bon, on en a soupé, dehors cette mauvaise équipe !

  5. François

    Bien que cette rubrique traite des licences, je voudrais faire part d’une remarque sur les masters.
    Un récent article du Figaro http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2011/07/14/04016-20110714ARTFIG00405-israel-nouvel-eldorado-des-start-up.php fait l’éloge de l’inventivité et du dynamisme des ingénieurs israéliens, affirmant que ce pays a le record du nombre d’ingénieurs par habitant.
    Cherchant à valider cette affirmation, je suis tombé dans un rapport israélien sur cette phrase intéressante :
    « The two-tier curricula are often structured as a more mass-oriented bachelor’s, and a more selective or elite master’s degree ».
    Cette phrase s’applique parfaitement aux enseignements supérieurs américain et israélien. Si on élimine les étudiants étrangers (presque inexistants en Israël, allant jusqu’à 40% dans les masters scientifiques américains) on trouve les chiffres suivants :
    pourcentage des jeunes générations ayant un bachelor scientifique : USA 5,6%, Israël 7,3%, France 8% (pour la France : licences + fin de 1ère année d’écoles d’ingénieurs),
    pourcentage ayant un master scientifique : USA 1,2%, Israël 2,1%, France 6% (pour la France : 30 000 ingénieurs + 24 000 masters scientifiques; 15 à 20% d’étrangers; classe d’âge de 750 000).
    Ceci confirme donc une singularité française, au moins pour les disciplines scientifiques et techniques : l’hypertrophie du niveau master (100% des ingénieurs et bientôt 100% des professeurs). Il est intéressant de remarquer que cette singularité est inconnue de médias français : Le Monde de l’Education a même écrit récemment dans un éditorial intitulé « Matière grise en jachère » : « La France ne mastérise qu’une frange étroite de sa jeunesse ».
    Pensez-vous que, dans un contexte de forte concurrence internationale, faire aller jusqu’au master 75% des licenciés scientifiques (ce que ne semble faire aucun autre pays) soit un investissement judicieux ?

  6. étudiant furstré

    Il faut ajouter que dans le cas d’Israël, la forte immigration – en particulier à la fin de l’URSS – amène une main-d’œuvre très qualifiée, formée dans les pays occidentaux.

  7. laurence

    Monsieur Pierre Dubois est un grincheux qui n’a rien compris à l’interet des IUTs pour le système universitaire français pitoyable avec son système LMD moribond générant essentiellement des chomeurs …la retraite s’impose Mr Dubois