Ciel ! Que de compétences !

Avec la réforme projetée de la licence, le diplômé sera « blindé » de compétences. L’article 6 du projet d’arrêté précise en effet que la « formation assure à l’étudiant l’acquisition d’un ensemble de connaissances et compétences diversifiées : des compétences disciplinaires, en premier lieu dans la ou les disciplines principales, mais aussi dans des disciplines connexes et, le cas échéant, dans des disciplines d’ouverture ; des compétences linguistiques… ; des compétences transversales ou génériques… ; des compétences préprofessionnelles« . Ciel ! Que de compétences !

L’arrêté et les référentiels de formation prescrivent fort peu de choses en matière de compétences disciplinaires. Inquiétant (chronique : « les référentiels ne constituent pas des programmes de formation« ). Par contre, ils sont prolixes en matière d’acquisition de compétences linguistiques, transversales ou génériques. Premier exemple : le référentiel de la licence de droit. « Savoir s’exprimer par écrit et par oral sur un sujet juridique dans au moins une langue étrangère, notamment en anglais »… « Communiquer de façon orale et écrite en français dans le registre linguistique (scientifique, soutenu, familier) adapté au contexte de la communication et aux interlocuteurs »… « Utiliser une messagerie ; pratiquer des logiciels courants ; utiliser les outils bureautiques pour la rédaction et la préparation de documents ; maîtriser son identité numérique ».

Second exemple : celui du référentiel de la Licence d’histoire. « Faire preuve des aptitudes suivantes : communiquer oralement en français et dans au moins une langue étrangère en utilisant de façon appropriée le vocabulaire scientifique de la discipline »… « Lire et analyser des textes scientfiques ou des documents originaux dans sa propre langue et dans au moins une langue étrangère »… « Utiliser l’information et les technologies de communication ». Surprenant pour une licence d’histoire : aucune aptitude en langue ancienne (dont le latin) n’est exigée.

Ces développements sur les compétences transversales sont Intéressants, mais il en découle plusieurs questions. Les compétences non disciplinaires doivent-elles acquises au sein du socle minimum de 1500 heures ? Ou doivent-elles être acquises et validées par un système de certification hors diplôme disciplinaire ? Les enseignants qui vont permettre l’acquisition de ces compétences doivent-ils être des enseignants-chercheurs ?

Mon analyse est la suivante. Trois ensembles de compétences doivent être validées pour l’obtention du titre de licence : compétences en langue française, dans une langue étrangère, en bureautique et Internet. Les apprentissages qui conduisent à l’obtention de la certification dans ces trois champs doivent se situer en dehors de la formation disciplinaire, ne pas être inclus dans le socle minimal de 1500 heures, ne pas donner lieu à l’attribution de crédits ECTS, être entièrement en dehors du système de compensation des notes.

Ces apprentissages de compétences transversales ne doivent pas être pris en charge par des enseignants-chercheurs ; ce serait là un gaspillage de leurs compétences et de leur temps. Il faut donc imaginer l’intervention de plusieurs corps de professionnels, internes ou externes à l’université. Des PRAG et des PRCE y participeraient bien entendu mais aussi des BIATOSS des services informatiques, de communication ou d’enseignement à distance, pourraient intégrer, à temps partiel, tel ou tel de ces corps.   

Deux de ces trois certifications existent déjà : le C2i (Certificat Informatique et Internet) et le CLES (Certificat de compétences en Langues de l’Enseignement Supérieur). Il faut en inventer un troisième : le CLAF, Certificat de compétences en LAngue Française. L’idéal serait bien sûr que les bacheliers aient acquis ces trois certificats avant de poursuivre des études supérieures. Mais la réalité est incontournable : de très nombreux étudiants, entrés à l’université, ne possèdent pas une maîtrise suffisante en expression écrite et orale, dans la langue française et dans une langue étrangère. La certification, au terme d’un processus d’apprentissage, remédie à ces graves lacunes.

La mise en oeuvre d’apprentissages linguistiques et informatiques existe déjà dans des universités. Des structures ad hoc ont été créées : un seul exemple, les Centres de ressources de langues (CRL) de l’université de Strasbourg. Ils permettent une mutualisation : le pire, économiquement, serait en effet que chaque licence habilitée organise ses propres enseignements pour l’acquisition de ces compétences transversales.

L’organisation des 3 certifications, nécessaires pour la validation de la licence et donc pour la poursuite d’études, pose deux autres questions fort sensibles1. Faut-il externaliser les structures manageant les compétences linguistiques et informatiques ? Des centres de formation privés et agréés pourraient-ils se positionner sur le marché ? 2. Des droits d’inscription, additionnels aux droits d’inscription définis par arrêté ministériel, pourraient-ils être prélevés par les universités, au nom de leur autonomie, de leurs responsabilités et compétences élargies. Je suis partisan de droits spécifiques pour les enseignements conduisant aux 3 certifications, droits votés par le conseil d’administration. Les boursiers en seraient exonérés.

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Une réponse à “Ciel ! Que de compétences !

  1. Marie

    Bonjour,

    J’ai trouvé votre analyse particulièrement instructive et je me permets d’intervenir car mon expérience personnelle montre que ces « compétences » ne sont pas reconnues.
    J’ai fait une licence d’anglais/allemand à parts égales et constate avec étonnement qu’elle remplissait tous les « nouveaux » objectifs souhaités. Pendant ces 3 ans, j’ai en effet étudié 4 langues (anglais, allemand au niveau universitaire et j’ai bénéficié de bases pour du russe et de l’italien), j’ai passé mon C2I (obtenu avec 19 de moyenne) et suivi des cours d’expression française en 1ère année.

    Cette licence m’a apporté tellement de compétences et de préprofessionalisation que je me suis réorientée en master dans le domaine de l’info-com.
    Je m’inquiète comme vous du temps qui sera nécessaire à l’intégration de ces compétences dans la licence. Mon expérience m’a montré que cet éparpillement nous empêchait de travailler vraiment dans notre champ de prédilection…

  2. Didier

    Bonjour,

    Deux réflexions :
    1) Si ces certificats sont obligatoires pour avoir une licence, comment/pourquoi les faire payer en sus des droits d’inscription ?
    2) Je suis enseignant-chercheur et j’ai été engagé pour monter le C2i dans un département d’IUT il y a 3 ans. On cherche (et ce n’est pas simple) à intégrer au maximum dans la formation ce C2i afin que les étudiants ne s’aperçoivent pas (ou le moins possible) qu’ils le passent. Il me semble que c’est une volonté nationale d’ailleurs, tout le contraire d’une externalisation donc. La mutualisation existe pour uniformiser au niveau de l’Université, idée d’épreuves etc. en revanche.

  3. @Marie. D’accord avec vous. L’éparpillement en licence est trop grand et « empêche de travailler vraiment son champ de prédilection ». Je suis sûr que vous avez choisi votre master pour l’approfondir. Bon travail

    @Didier. Ma chronique se situe dans le contexte d’une licence à 500 heures par an, soit un volume horaire bien moindre qu’un DUT. Les 3 certifications envisagées prennent en compte cela : il faut les sortir des 500 heures, pour que les enseignements liés au coeur d’un métier soient significatifs.

    Pourquoi faire payer ces certifications alors qu’elles seraient obligatoires ? Votre remarque est fort pertinente. En fait, je suis pour une augmentation significative des droits d’inscription avec exonérations pour les boursiers. Les droits faibles d’inscription sont un cadeau de la Nation aux enfants des familles aisées. Il ne faut pas oublier que l’enseignement supérieur est un investissement collectif (l’Etat doit donc en assurer la charge principale), mais c’est aussi un investissement individuel rentable ; normal alors, il me semble, que l’individu assume sa part du financement. Contrairement à ce qui se dit, l’augmentation des droits d’inscription est un facteur de démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur.

  4. vincent92

    « je suis pour une augmentation significative des droits d’inscription avec exonérations pour les boursiers. Les droits faibles d’inscription sont un cadeau de la Nation aux enfants des familles aisées ».

    Les boursiers sont déjà exonérés de frais d’inscription, ce qui n’empêche pas certains d’entre eux de galérer pour payer leur loyer, le montant étant souvent insuffisant.

    Mais nombre d’étudiants non-boursiers, qui sont loin d’être tous des étudiants « aisés », en sont réduits à choisir entre continuer d’habiter chez papa-maman (surtout en région parisienne, vu le prix des loyers!) ou à travailler pour financer leurs études et leur loyer, la dernière alternative étant source de forte augmentation du taux d’échec. La question des frais d’inscriptions est effectivement un choix de société : veut-on encore plus de « Tanguy » ? Pour ma part, je trouve normal qu’un étudiant aspire à prendre son indépendance, ce qui commence par l’indépendance financière.

  5. pierrev.laurent

    « L’organisation des 3 certifications, nécessaires pour la validation de la licence et donc pour la poursuite d’études, pose deux autres questions fort sensibles. 1. Faut-il externaliser les structures manageant les compétences linguistiques et informatiques ? Des centres de formation privés et agréés pourraient-ils se positionner sur le marché ?
    2. Des droits d’inscription, additionnels aux droits d’inscription définis par arrêté ministériel, pourraient-ils être prélevés par les universités, au nom de leur autonomie, de leurs responsabilités et compétences élargies. Je suis partisan de droits spécifiques pour les enseignements conduisant aux 3 certifications, droits votés par le conseil d’administration. Les boursiers en seraient exonérés. »

    Siégeant dans un CEVU, ayant fait partie d’un service commun organisant le CLES, je m’inscris en faux sur la pertinence d’une externalisation pour deux raisons : 1) il ne faut pas déresponsabiliser les universités via une externalisation ; 2) considérant que la formation et la certification doivent faire un tout, à mettre en œuvre tout le long des parcours, l’externalisation et son coût acterait une discrimination socio-culturelle (qui va bien au-delà des boursiers).
    Bien sûr, la préparation aux trois certifications représente un coût qui incombent aux universités (et non aux familles) ; pour la réduire, il faut la mutualiser au-dessus du périmètre des UFR via un opérateur unique (université ou PRES). D’ailleurs, il est primordial que les enseignements en option soit définis en dehors du champ des UFR pour permettre une véritable mutualisation.
    Les UV strictement disciplinaires doivent-ils faire 1 500 h ou 1 200 h ? Cela n’est pas vraiment la question. Ce n’est pas un problème quantitatif mais qualitatif. Ce qui compte c’est la qualité de la mise en cohérence des apprentissages disciplinaires (savoir, savoir-faire, savoir-être).
    Personnellement, je suis partisan pour une approche pragmatique selon les disciplines considérant qu’il faut à tout prix faciliter, dans la mesure du possible, les doubles compétences (l’inscription à deux licences). Sur le marché du travail comme celui de la recherche, la double compétence (voire plus) prendra de plus en plus d’importance.

  6. @Vincent 92. Vous avez raison de dire que certains étudiants non-boursiers ne sont pas à l’aise financièrement. Certains sont obligés de travailler pour payer leurs études (j’ai discuté avec 5 ou 6 d’entre eux qui tiennent des jobs de vacances ici à Strasbourg) et/ou de continuer à vivre chez leurs parents. Avec la crise qui est devant nous et non derrière, les Tanguy vont se développer.

    Néanmoins, je suis partisan de droits d’inscription pour les 3 certifications. Il y a plusieurs solutions. Le recours à un prêt bancaire remboursable après l’obtention du premier emploi pose des problèmes. On pourrait imaginer que l’étudiant paie des droits d’inscription une fois un emploi obtenu (versement de son premier salaire à une fondation universitaire par exemple).

    @pierrev.laurent. J’ai également siégé dans un CEVU qui devait prendre position sur les droits d’inscription au CLES. J’ai plaidé pour des droits d’inscription, mais je n’ai pas été suivi !

    Bien sûr, je ne suis pas par principe en faveur d’une externalisation des 3 certifications. A noter cependant que la réforme de la licence, centrée sur la validation de compétences, ne prévoit pas l’installation dans l’université de centres de bilans de compétences ! Il existe des CBC publics qui font leur boulot. L’université ne doit pas forcément tout faire !

    D’accord avec vous pour la mutualisation des 3 certificats : c’est le moindre mal. Se pose alors la question de la construction d’emplois du temps qui aillent aux étudiants de toutes les composantes !

    Pas d’accord avec vous pour dire qu’on peut faire de la qualité avec un volume annuel réduit d’heures.

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