Rogner, sabrer des dépenses

La plupart des universités n’ont plus le choix : pour leur budget 2012, qui doit être « en équilibre » et « sincère », elles sont obligées de rogner les dépenses, d’en sabrer voire d’en annuler certaines. Cette chronique dresse un inventaire à la Prévert des mesures d’économie. Ne sont pas seulement concernées les « petites universités », cas révélé par le dossier de Camille Stromboni dans EducPros : « Budget 2012 : deux universités (Pau et Bretagne Sud) en situation critique« .

Les marges de manoeuvre, créées par le passage aux responsabilités et compétences élargies et tant vantées par la communication ministérielle, n’existent plus. Toutes les chroniques du blog sur les RCE. Pour éviter d’aller dans le mur financier, de ne plus pouvoir payer les salaires des personnels en fin d’année civile, il faudra voter un budget de vaches maigres. Pourquoi et comment ?

Pourquoi ? Les difficultés financières des universités sont congénitales des RCE. Le ministère, à partir de 2009, leur a transféré toutes les charges en oubliant de financer certaines d’entre elles. Des contentieux existent : « au moment du passage aux RCE, nous avons été carottés de 15 postes d’enseignants. Impossible de les récupérer. Une preuve récente ? La rallonge de crédits (14,5 Mns €) pour compenser la surcharge salariale induite par le glissement vieillesse technicité (GVT).

Comment faire des économies ? Inventaire à la Prévert. 1. Puiser dans les réserves, diminuer le fonds de roulement. Laurent Wauquiez n’a-t-il pas récemment attaqué le « trésor » des universités, équivalent selon lui à 1,5 Md€, soit moins de 2 Mns€ par université ? Certes, Laurent le 1er partout n’a jamais travaillé dans une entreprise mais il pourrait au moins comprendre que les universités ont besoin de trésorerie car les rentrées de ressources s’étalent tout au long de l’année. Rappelons que, pourtant libres et responsables , elles n’ont pas le droit d’emprunter pour faire face à leurs fins de mois ! Laurent Wauquiez ne sait-il pas qu’elles ont déjà puisé dans leurs réserves et réduit leurs fonds de roulement pour boucler les budgets des années précédentes et celui de 2011 ?

2. Geler… une partie des ressources, des postes, des primes. 2.1. Geler des ressources. Les universités ont été contraintes en 2011, sur décision du ministère, de geler une partie de leurs dépenses (chronique : « La CPU enfin clairvoyante« ). Les crédits « gelés » peuvent ne pas être « dégelés » ; ils peuvent purement et simplement être « annulés ». Intéressants ce diktat ministériel, cette entorse manifeste aux RCE !

2.2. Geler des postes. Pau et Bretagne Sud ne sont pas les seules universités à y recourir. La mesure est simple à mettre en oeuvre : les supports budgétaires rendus disponibles par les départs en retraite, les mutations, les démissions, les décès sont « gelés ». Combien ? Olivier Sire, pour Bretagne Sud, en annonce une vingtaine. Si 10 postes en moyenne sont gelés dans chaque université, ce sont 800 postes en moins pour l’ensemble. Le solde net de postes de fonctionnaires pourrait donc diminuer dans l’enseignement supérieur par la décision des universités elles-mêmes !

2.3. Geler des engagements. Des universités libres et responsables se sont engagées dans la revalorisation des primes des personnels BIATOSS, dans le cadre d’ailleurs d’une politique nationale de revalorisation. Pour boucler le budget, il n’est pas trop difficile de reporter à plus tard la progression prévue du montant des primes. Les BIATOSS sont minoritaires au CA et n’ont qu’une voix consultative au CTP local. Plus tard, ce peut être aux calendes grecques !

3. Moins de postes d’ATER à mi-temps, de Primes d’excellence scientifique (PES), de Contrats doctoraux. Les RCE, c’est la disparition des crédits fléchés. Les universités sont libres et responsables pour décider l’enveloppe financière induite par le nombre et le niveau des PES et des contrats doctoraux. Elles peuvent la réduire plus ou moins. Recruter des ATER à plein temps est moins coûteux que recruter deux ATER à mi-temps ; tant pis pour les docteurs qui comptaient sur un 1/2 poste. Dans les temps durs, il n’ y a pas de petites économies. Les petits ruisseaux font les grandes rivières.

4.1. Fermer des formations. Chaque diplôme de l’offre de formation induit des coûts (postes, heures complémentaires, investissements et frais de fonctionnement). Ce blog dénonce depuis sa création la pléthore et l’illisibilité de l’offre de formation. Je suis favorable à la réduction de l’offre. Mais celle-ci heurte de front les intérêts « moraux » des enseignants. « Même si nous n’avons que peu d’étudiants en licence de tchèque, il serait inadmissible de ne pas mettre au concours le poste du professeur parti en retraite ».

4.2. Des formations payantes. Augmenter le montant des droits d’inscription pour se donner une marge de manoeuvre budgétaire est impossible pour les universités. Elles sont responsables mais non libres. Des universités ont donc créé des Diplômes universitaires (DU) adossés à des diplômes nationaux, en particulier en master. Elles respectent donc la réglementation des DU. C’est une manoeuvre habile et qui peut être « rentable » : l’étudiant peut ne faire que le master, mais il peut être convaincu que le DU payant lui apportera des compétences additionnelles, voire décisives pour l’accès à l’emploi. Politique identique pour les étudiants bénéficiant d’un contrat doctoral : Paris Ouest Nanterre La Défense a décidé qu’au-delà d’un seuil de revenus parentaux, ils devraient payer les droits d’inscription. Ce qui n’était pas le cas jusqu’alors.

5.1. Réduire le volume des heures complémentaires (HC). Un président expliquait en CA, dans les années 80, la « loi » des HC : chaque nouveau diplôme oblige à créer des postes d’enseignants-chercheurs, mais, ceux-ci étant insuffisants pour assurer l’ensemble des cours et des TD, des heures complémentaires sont créées en parallèle. Pas facile aujourd’hui de sabrer le volume d’HC. Celles-ci, dans le contexte d’une détérioration relative du pouvoir d’achat des enseignants depuis 40 ans, constituent une part significative du revenu d’un nombre important d’enseignants et non seulement des enseignants-chercheurs « non produisants ». Plus difficile aujourd’hui qu’il y a trois ans : les heures complémentaires d’enseignement sont « défiscalisées ». Dans le cadre des référentiels de tâches, de plus en plus d’enseignants rechignent à accepter des primes pédagogiques ; ils préfèrent faire des TD pour avoir des heures défiscalisées.

5.2. Retarder à l’année suivante le paiement des heures complémentaires effectuées, non seulement aux vacataires mais également aux enseignants-chercheurs. Ce cas m’a encore été signalé vendredi dernier dans une université de province. C’est évidemment faire de la cavalerie, mais ça permet de passer le cap de la fin d’année.

5.3. Encore et toujours les heures complémentaires. Des doctorants de l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense protestent car, contrairement aux engagements qu’ils avaient eus, la direction de l’université ne leur permet pas de faire des activités complémentaires d’enseignement (chronique : « Economies sur le dos des doctorants« ). A quand les heures complémentaires faites bénévolement ? [Courriel du 25 octobre, 20 heures 46 envoyé par l’un des vice-présidents de Paris Ouest Nanterre La Défense : « le cas des avenants est en passe d’être réglé grâce à un effort des UFR et des Écoles Doctorales, qui ont accepté de compenser la mauvaise gestion de deux UFR qui ont fait signer un nombre d’avenants bien supérieur à leur quota de l’an dernier« ].

5.4. Les heures complémentaires affectées à un Compte Epargne Temps. Ce dispositif, mis en oeuvre par l’université Pierre Mendès France de Grenoble, n’est pas en soi une mauvaise idée. « Les heures complémentaires au-delà du service d’enseignement ne sont pas payées ; elles sont mises sur un CET et pourront être utilisées pour partir en retraite plus tôt ». Reculer pour mieux sauter à terme dans le trou financier ! Une fausse bonne idée de plus !

6. Surseoir à la formation des personnels. La formation tout au long de la vie est un droit des personnels BIATOSS. Elle est la condition de leur plus grande efficacité et d’un travail plus honorable. On ne peut dès lors que s’inquiéter de la baisse d’activité des formations « enseignement supérieur » de l’ESEN. Chronique : « Une école de cadres pour le SUP« .

Autres mesures d’économie ? Aux lecteurs du blog de témoigner. Actualisation 25 octobre, 23 heures 25. Marianne est la première lectrice à lister 10 mesures identifiées pour rogner ou sabrer les dépenses. Lire ses 3 commentaires.

Commentaires fermés sur Rogner, sabrer des dépenses

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Une réponse à “Rogner, sabrer des dépenses

  1. Marianne

    Autres « solutions » deja mises en oeuvre suivant les cas
    1) deja mentionne dans ce blog : moduler le service des non produisants et leur faire faire des HC gratuites
    2) recruter des prags a la place d’ECs.
    3) Aussi deja mentionne sur ce blog, recruter des contractuels payes au tarif prag-prce avec un contrat de 600H ou 800H (au choix) a la place d’EC ou de prag
    4) Monter des formations en alternance (tres en vogue dans les IUT) qui financent le cout des autres formations
    5) Inciter les EC a se financer eux memes a l’aides de contrats et donc reduire la dotation des labos (memes classes A+)
    Sinon, geler des postes a cause de la fongibilité asymétrique est-ce que cela ne revient pas a supprimer des postes de fonctionnaires?

  2. Marianne

    J’en oublie :
    7) favoriser la formation des etudiants « par eux memes » via des logiciels style Maple Teaching Assistant ou des formations en ligne (QCM, autres) et en echange supprimer des TD/TP pour faire des economies
    8) Diminuer le volume TD/TP et en echange augmenter le volume des tutorats (heures assurées par des etudiants bac+45, bac+5 payes 15E de l’heure)
    9) Mutualiser les enseignements generaux de differentes filieres

  3. Marianne

    10)Recruter des etudiants non europeens a qui on peut faire payer le prix fort pour faire des études

  4. Christophe

    Réquisitionner les distributeurs de boissons et nourritures?

  5. anne sperat

    Et Bordeaux 3, qui en LEA 1ére année, n’assure que 2 heures d’anglais à ses 1200 étudiants nouvellement inscrits,qui doivent bien regretter d’avoir choisi cette formation en premier voeux sur POSTBAC! Quand ma fille s’est inscrite en LEA anglais italien personne ne nous a dit qu’il n’y aurait pas de cours d’anglais…!!!
    Je ne suis que parent d’étudiant et je connais mal le fonctionnement des universités mais je suis scandalisée de voir que la fac de lettres de Bordeaux ne parvient pas à recruter de profs d’anglais pour ses étudiants de première année, pendant qu’on se félicite ailleurs d’avoir obtenu des crédits dans le cadre des projets innovants pour la recherche.

  6. stephane

    11 Gérer correctement les locaux et augmenter le taux d’occupation de ceux ci.
    12 Utiliser les locaux plus de 26 semaines dans l’année.
    et faire cours le lundi et le vendredi
    13 Utiliser les outils informatiques à la place des outils papier (et non en plus de ceux ci) afin d’augmenter la productivité.
    14 Arreter de passer des marchés public pour acheter des fournitures au double du prix du marché.
    15 Augmenter le ratio HC(a41€) /H statutaire (a 160€)
    16 s’occuper serieusement des etudiants afin que chaque étudiant devienne un diplomé (ce qui reduira le nombre d’etudiants tout en maintenant le nombre de diplomés constant, et qui par ailleurs evitera un enorme gachis humain)

  7. PR27

    @anne sperat : je ne peux être que scandalisé comme vous, selon ce que vous rapportez. Le pire, c’est qu’il y a un appel à projets innovants pour la *pédagogie* en cours (au moins Wauquiez fait aussi bien que Pécresse : parution début novembre, date limite début décembre), et que cela ne va probablement nullement financer la résolution de problèmes de base mais des petites choses très ponctuelles. S’il y a 10 projets qui chacun concerne 200 étudiants, ça sera joli vu de loin. Il s’agira aussi certainement de crédits pour « amorcer la pompe » (pardon, des « opérations pilote ») et ensuite, vogue la galère de la généralisation et de la diversification des sources de financement.

  8. Isabelle

    continuer à recruter des étudiants pour occuper des emplois pérennes en tant que technicien ou administratif, même s’ils ne connaissent pas le métier, comme dans les BU – économie sur les salaires et mise à mal du métier

    et si l’on supprimait le partenariat public-privé – ouste les entreprises privées de nettoyage, de gardiennage, d’espaces verts… qui coûtent si chers

  9. Marianne

    @Isabelle : pour la suppression des entreprises de netoyage prive ca a déjà été fait il me semble à paris 6

  10. J.-F. Balaudé

    En tant que directeur de l’une des deux UFR visées par le VP de Paris Ouest que vous citez en 5.3, je me contenterai de faire remarquer deux choses: 1. la notification par la présidence du nombre d’avenants alloués aux UFR est parvenue le 5 octobre, après que les cours du S1 avaient commencé, un bel exemple de bonne gestion à n’en pas douter; 2. la présidence ne fait pas de distinction entre avenants d’enseignement pour les doctorants de Nanterre et pour les doctorants normaliens s’inscrivant à Nanterre. Or, ceux-ci négocient leur venue avec des directeurs de thèse, et évidemment pas avec les directeurs d’UFR, qui sont toutefois heureux de les accueillir, parfois en assez grand nombre (7 dans mon UFR) puisqu’ils sont financés par le ministère (circulaire Hetzel du 16-03-10). Mais cela, la présidence de Paris Ouest va jusqu’à le contester, à la surprise du reste de la DGESIP, et des directions des études des deux ENS…

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  12. Rosalie

    17 créer des ACERU Assistant Contractuel d’Enseignement et de Recherche permettant l’embauche de docteurs qualifiés à mi-temps enseignement/recherche avec un service de 250h de cours! (proposé au CA d’Orléans, vote remis à plus tard, le CTP n’ayant pas été consulté avant)

  13. Rosalie

    En séance, il me semble que la notion de mi-temps (référence aux 1607h), présente dans le texte envoyé aux élus, ait disparu de la version finalement discutée en CA… Mais qui a dit que le service d’un enseignant-chercheur devait être pour moitié de l’enseignement et pour moitié de la recherche ?

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