Pour un Corps unique en Licence

Je remercie très sincèrement les contributeurs/trices au débat sur la mise en place, par l’université de Bordeaux 1, de la modulation, à la baisse ou à la hausse, du service d’enseignement (lire les commentaires dans la chronique : « Bordeaux 1 invente les heures complémentaires non payées« ). J’observe que les arguments avancés (« pour » ou « contre ») sont recevables et légitimes. Oui, l’enseignant-chercheur a une double mission d’enseignement et de recherche ; il est payé pour cela et il est choquant que celui qui ne fait pas de recherche puisse faire beaucoup d’heures complémentaires, de plus « défiscalisées », pour améliorer son revenu.

Oui, la solution de modulation inventée par Bordeaux 1 est hautement criticable pour les arguments que j’ai avancés dans la chronique. J’en ajoute un nouveau que je n’avais pas relevé dans la décision du CA du 6 juillet 2011. En fait les enseignants-chercheurs qui ne « font pas de recherche reconnue » ont le choix entre faire 96 heures de TD non rémunérées ou avoir une diminution de charge d’enseignement s’ils présentent et mettent en oeuvre un projet de recherche ! De qui l’université de Bordeaux 1 se moque-t-elle ?

Au mieux, la décision de Bordeaux 1 sera fort mal appliquée. Elle le sera de manière inégalitaire selon les composantes et selon les individus. Au pire, elle va déstabiliser, désunir, assassiner la cohésion des équipes pédagogiques et plus largement l’ensemble du corps professionnel des enseignants-chercheurs. Les résultats de la recherche sont le fruit d’un travail collectif : tout le monde l’admet. On insiste trop peu sur le fait que les résultats de l’enseignement (accompagnement, suivi et réussite des étudiants) sont aussi le fruit d’un travail collectif. La décision de Bordeaux 1 fait voler en éclat les équipes pédagogiques. Chacun pour soi !

Plusieurs commentaires posent la question-clé. Pourquoi en est-on arrivé là ? La réponse à cette question n’est évidemment pas simple. Il faut prendre en compte l’ensemble de la période historique, celle qui commence avec la loi Faure de 1968, loi qui accorde l’autonomie aux universités, en particulier en matière pédagogique (les modulations de service existent depuis cette date).

Depuis plus de 40 ans, le revenu des enseignants-chercheurs s’est détérioré eu égard à celui des cadres du secteur privé pour plusieurs raisons, dont une essentielle : leur carrière démarre dix ans plus tard qu’au début des années 70. Primes en tous genres et heures complémentaires ont été, ne sont qu’un palliatif pour faire progresser le revenu.

Heures complémentaires diaboliques. Mais pourquoi celles-ci existent-elles ? Là aussi la réponse à la question n’est pas simple. L’offre de formation a continûment progressé en volume depuis les années 70 avec la création presque incessante de nouveaux diplômes. Les arrêtés de 2002 (LMD) ont achevé de faire exploser l’offre. Le potentiel enseignant n’a évidemment pas suivi (je dirais : « heureusement », car l’offre pléthorique est un non-sens et un gaspillage financier). Et donc, pour faire face aux nouvelles charges d’enseignement, il a fallu ouvrir le robinet des heures complémentaires.

Des causes et des effets… Des enseignants-chercheurs ont été suppliés, voire contraints de faire des heures complémentaires pour faire face à une offre de formation croissante (c’est particulièrement clair dans les IUT avec la création des licences professionnelles). Ils se sont mis à faire beaucoup d’heures et ont délaissé progressivement la recherche.

Et puis bien sûr, il y a les effets pervers, de plus en plus manifestes, de l’évaluationnite, de la quête de ressources contractuelles pour la recherche, de la pression à publier, de la course à l’excellence. Normal que les enseignants-chercheurs, qui se sont inscrits dans ce modèle et qui n’en sont pas forcément récompensés financièrement, craquent, ne supportent plus ceux qui « se font du blé » à coup d’heures complémentaires. Impossible – et heureusement – que tous les enseignants-chercheurs soient « labellisés excellents ». Ne peut-on simplement leur demander de faire leur travail « honorablement », i.e. avec honneur pour eux-mêmes et pour les autres ?

Que faire ? Poser des rustines, comme celles inventées par Bordeaux 1, ne peut qu’aggraver la situation et accentuer la crise dans chacune des universités. Il ne sert plus à rien d’essayer de réformer. Il est trop tard. Il faut révolutionner le Supérieur, sortir de l’université le 1er cycle de l’enseignement supérieur, la Licence (chronique « Hollande doit révolutionner le SUP« ). Celle-ci agonise et la réforme Wauquiez d’août 2011 est l’ultime coup de poignard qui va la tuer. Il est de temps de créer des Instituts d’enseignement supérieur, organisant la licence en 3 ans et en deux voies, une voie conduisant à l’université et une voie professionnelle permettant l’accès au marché du travail.

Dans ces IES, il y a un corps professoral unique – celui des agrégés recrutés par concours national -, un corps d’enseignants ne faisant pas de recherche (c’est déjà le cas des agrégés dans les classes supérieures des lycées et dans les universités). Charge d’enseignement pour les agrégés des IES : 384 heures par année (soit un peu moins que la charge des agrégés en classes supérieures des lycées – indicateur 9.11 des RERS 2011). Fort logiquement, le corps de maîtres de conférences est, avec la création des IES, mis en extinction. Débattre !

Commentaires fermés sur Pour un Corps unique en Licence

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Une réponse à “Pour un Corps unique en Licence

  1. theobroma

    Cette solution pose quand même pas mal de questions. Si le corps des maîtres de conférences est mis en extinction et si les enseignants-chercheurs en L sont remplacés par des enseignants agrégés, qui fera la recherche actuellement effectuée par les maîtres de conférences et dans quel cadre universitaire ? Et que deviennent les maîtres de conférences actuellement en poste ?

  2. Renaud

    La proposition a le mérite de la clarté… Il a manqué à la réforme de l’Université de Madame Pécresse un vrai débat de fond sur les finalités de l’Université. L’autonmie est un moyen de faire passer la dissociation entre les universités d’enseignement ou les filières de formation et les université et filières de la recherche. On va inéluctablement vers les IES (sans le dire, sous la forme ce collèges universitaires, et sans cohérence). Mais il fallait le dire clairement, en faire un objectif clair et assumé d’une politique universitaire, en mettant sur la table les tenants et aboutissants : politique de diplômes, carte des formations, statut des enseignants de IES, rémunération, statut et carrière des chercheurs, etc… Aborder ces question, c’était faire de la haute et de la bonne politique… mais on a préféré ne pas parler de ce qui fâche.

    Faut-il faire une thèse pour ne faire que de l’enseignement en 1er cycle? à voir… A quoi cela sert-il de faire de la recherche en sciences humaines sans moyens, sans rémunération, sans incitation, sans carrière (combien de postes de professeurs sont offert à la voie longue ? et là le système américain ou allemand est bon, car il récompense au mérite). On a intégré très facilement les assitants sans thèse dans le corps de MCF… mais peu est fait pour promouvoir les bons MCF, qui devrait presque tous finir professeurs au regard d’un dossier de recherche (certains MCF publient plus que certains professeurs). Une bonne gestion des ressources humaines est de savoir récompenser, promouvoir, dynamiser son personnel, et l’Université (comme l’administration de gestion – sauf celle du pouvoir et de la dirigeance -) ne sait pas (ne veut pas) le faire.

    On ne sort de l’ambiguité qu’à son détriment. Et nous sommes dans l’ambiguité. La réforme Pécresse fait faire le « sale boulot » aux université corsetées par les contraintes financières… et on évite ainsi de se poser la question de fond, et on dilue les problèmes…

    L’Université méritait une politique gaullienne sur le long terme, et non pas seulement une réforme institutionnelle de pouvoir et de structure, et quelques subventions de projets pour les sciences dures.

    Quel gâchis…

    Aux univeristaires, à leurs syndicats et associations d’élaborer et de porter un projet pour l’université du XXI siècle.

  3. Thomas

    A titre personnel je crois qu’il serait illusoire de penser que des professeurs agrégés du secondaire seraient plus compétents que des MCF simplement parce qu’ils ont passés un concours. D’autant plus qu’en droit la sélection par une université est un concours entre candidatures de qualifiés. Et qu’une personne qui devient MCF a probablement fait des TDs pendant des années. D’autre part, hormis en droit et science politiques et économie-gestion il n’y a pas d’agrégation dans le supérieur. Donc le recrutement des professeurs des universités souffre des mêmes lacunes soulevées pour les MCF dans les autres domaines.
    Enfin, la France s’est illustrée par son incapacité à faire confiance à l’université et à créer en permanence des institutions à côté du système universitaire. or, l’internationalisation veut qu’on se rapproche d’un modèle unique d »université globale et non une multiplication de nouveaux cycles.
    Le problème de la formation universitaire n’est pas le niveau de l’enseignement qui est bien supérieur à beaucoup de grandes écoles de commerce ou d’ingénieur. D’ailleurs vous observerez que même Sciencepo fait appel aux universitaires formés à l’université (MCF compris) pour effectuer des enseignements. Le problème de notre système universitaire est celui de l’orientation-sélection et des moyens de l’université à travers la question des frais de scolarité trop inégalitaires.

  4. Damien

    @Renaud
    « On va inéluctablement vers les IES (sans le dire, sous la forme ce collèges universitaires, et sans cohérence). »

    Si les IES ont pour projet de remplacer à la fois IUT, STS et premier cycle universitaire, non, je n’irais pas jusqu’à dire qu’on n’y va « inéluctablement ».
    La réforme proposée par Pierre Dubois constitue un ensemble cohérent (à ce qu’il me semble), mais chaque morceau pris séparément ne l’est pas forcément. Actuellement, on peut voir se profiler des collèges universitaires, éventuellement avec une large majorité d’enseignants non chercheurs. Mais pas de réunion sous un même institut (non universitaire) des filières courtes et longues, pas de modification des effectifs des deux filières, pas de réel programme national, pas de sélection… On est très loin des IES.
    Je ne sais pas si les IES sont une (ou la) solution, mais il est clair que le gâchis peut continuer encore longtemps.

  5. Marianne

    @Thomas pour ce qui est de la non existence de certaines disciplines a l’agrégation je peux citer l’exemple de prag de maths qui sont souvent recrutes pour enseigner de l’informatique « de base ». En IUT, les cours d’expression-communication sont aussi assurés par des agreges de lettres. Bref dans les IUT ou on recrute régulièrement des prag on a trouvé le moyen de contourner la non existence de certaines disciplines en allant vers la discipline la plus « proche ». De plus on regarde le dossier des candidats et on privilégie ceux qui par leurs études (ingénieurs par ex) ou leur expérience professionelle ont pu toucher a la discipline (par ex expérience dans l’industrie ou le privé de manière générale)
    Par ailleurs, le recrutement d’un MCF peut etre sujet a certaines derives type « localisme » par exemple ce qui n’est pas le cas pour l’agreg.
    Dans certaines disciplines, les MCF recrutes sont d’ailleurs systematiquement agreges.
    Ceci dit je ne suis pas pro IES a fond. Je suis d’accord avec le premier commentaire fait plus haut. En effet que fait-on des MCF actuels?
    Et qui fera la recherche des MCF actuels? Comment se positionne la recherche et quels moyens lui donne t-on?

  6. PR27

    @Damien : la perspective que vous jugez probable en 4 n’est pas celle exposée par JY Le Déaut (sous-traitant hollandais pour l’ESR, dans la mesure où :

    – restreindre la recherche à 20 villes en France est qualifié de non souhaitable
    – le regroupement des CPGE, BTS et univ est qualité de souhaité et prévu (comment, c’est une autre question)

    Cette perspective est aussi celle avancée depuis longtemps par de nombreux VP de conseil régionaux PS chargés de l’ESR.

    Je ne vends rien ici, je dis juste qu’il pourrait y avoir une inflexion par rapport aux extrapolations que nous pourrions faire de la période pécressienne (la dame qui, avant, soi-disant, donnait de l’argent et maintenant en prend – pour de vrai).

  7. Damien

    @PR27
    « – le regroupement des CPGE, BTS et univ est qualifié de souhaité et prévu (comment, c’est une autre question) »

    Faute de comment, je dois dire que je reste très dubitatif sur cette éventualité. Politiquement, ce ne serait pas la première fois qu’un projet souhaité et prévu (voire même décidé) ne se réalise finalement pas devant les oppositions.
    Oh, on pourra peut-être créer une (n+1)ème coquille qui « fédérera » BTS, CPGE et universités (ou adapter les PRES). En général, on commence comme ça, ce qui a l’avantage de créer de nouveaux titres, et pourquoi pas de nouvelles rémunérations. Mais je ne vois pas le « système prépa » (profs + IGs) laisser comme ça indépendance, pouvoir et argent.

  8. François

    Il me semble qu’on ne peut avoir un débat sérieux sur ce sujet sans tenir compte de la discipline concernée. La question de fond est celle de l’intérêt de la formation par la recherche, ou au moins par des enseignants ayant simultanément une pratique de la recherche.
    Si on se limite aux années de licence, la proximité avec de tels enseignants présente par exemple un intérêt très différent pour un étudiant en mathématiques et un étudiant en histoire.
    Le professeur d’histoire peut expliquer à ses étudiants son sujet de recherche actuel (« L’évolution de la corporation des xxxx dans tel pays de l’année xxxx à l’année xxxx ») et leur tenir la main pour traiter un sujet voisin, en changeant un ou plusieurs paramètres ( corporation zzzz – années yyyy), ce qui constituera le support d’une possible excellente formation.
    L’étudiant en mathématiques arrivant en licence ne comprendra généralement pas un traitre mot du sujet de recherche de son professeur. Ce qu’il faut, c’est qu’il ingurgite le plus rapidement possible suffisamment de mathématiques pour être en mesure de comprendre un sujet de recherche qui, par définition, doit se situer aux limites de la science connue. Le fait que le professeur qui lui enseigne ce minimum vital soit en même temps un chercheur ne présente pas grand intérêt.

  9. Le blog se veut coopératif : vous participez de cette coopération pour les infos, les remarques, les critiques, les nouvelles questions : merci.

    @ merci à Renaud de redire qu’il ne sert à rien de faire des petites réformettes et qu’il faut penser poltiquement l’avenir de l’enseignement supérieur. Pas toujours facile ! Tous les lobbies sont à l’affût pour dégainer contre les réformes trop ambitieuses pour eux

    @ Damien. C’est fort sympa de considérer que les IES, portés par ce blog, tentent de constituer un système cohérent qu’il ne faut pas considérer « morceau » par « morceau ». Je partage évidemment cet avis

    @ Theobrama et @ Marianne. Deux questions clés que vous faites bien de poser pour la cohérence du système IES. Que deviennent les MCF « réels » si le corps est mis en extinction ? Qui sont les « forces vives » pour la recherche si les enseignants de licence ne font plus de recherche.

    Mettre un corps en extinction signifie qu’on ne recrute plus de MCF et qu’il y aura encore des MCF « jusque de dans 30 ans ». En 2010, il y avait un peu plus de 38.000 MCF. Les « sorties » progressives du corps s’opéreront 1. par départs en retraite, 2. par promotion dans les corps des profs (dès la création des IES pour les MCF HdR ; rapidement pour ceux qui sont proches de pouvoir soutenir une HdR – congé sabbatique d’une année pour ceux-ci afin d’accélérer le passage à prof), 3. Par incitation financière à passer dans un autre corps de la fonction publique, 4. Par organisation d’un concours interne d’agrégation pour enseigner en IES, 5. Par affectation d’office dans les IES pour les autres.

    Qui fera la recherche ? Les professeurs devenus plus nombreux du fait de l’intégration rapide de MCF HdR ou proches de l’HdR) et ayant une charge d’enseignement plus faible (retour aux 75 heures de CM annuelles), les jeunes agrégés des IES qui viendront faire leur doctorat, voire un post-doctorat, dans les centres de recherche pour pouvoir être promus professeurs, des agrégés des IES non docteurs qui viendraient épauler des projets de recherche (en congé sabbatique d’une année). Autres idées ?

    @ Thomas. Vous avez raison : il ne faut pas confondre « agrégés » et « agrégés ». Les enseignants des IES sont agrégés dits du secondaire (dans le futur : « agrégés du 1er cycle de l’enseignement supérieur). L’agrégation du supérieur dans certaines disciplines est bien évidemment supprimée par la révolution des IES. Ouille, les lobbies !

    @ François. Différenciation intéressante. Pas besoin d’enseignants-chercheurs en licence IES pour enseigner les bases de la recherche en maths. Mais pourquoi en faudrait-il en histoire et dans les sciences molles. Les recherches sont devenues également pointues dans ces disciplines et je ne suis pas sûr que les étudiants de licence soient intéressés et se forment bien si, par exemple, on leur parle dans les détails des représentations, qu’ont les romanciers français du 19ème, du moyen-âge. Je caricature à peine !

    @ Merci Stéphane pour le lien. Il a enclenché une nouvelle chronique : les enseignants chercheurs des IUT : des intermmittents ?

  10. Ma pratique quotidienne me fait largement douter de l’enseignement par la recherche, pour la recherche et par des enseignants chercheurs en cycle Licence.

    Il faut en finir avec le mythe de l’enseignant chercheur (EC). Beaucoup d’EC n’ont plus d’activité de recherche ou font semblant en cosignant des articles pour que le patron du laboratoire ne se fasse pas trop étrier par l’AERES. Que les véritables enseignants chercheurs enseignent en master recherche et encadrent des (vrais) doctorats.

    Finalement, je préfère de loin les EC qui ne font plus de recherche (abstraction faite de l’injustice fondamentale de la charge d’enseignement EC=192h et PRAG=384h) que les jeunes MCF qui ne se consacrent qu’à la partie recherche pour passer PR.