Julien, apprenti. Du BEP au Master

Jeudi 24 novembre 2011, Nuit des IUT, IUT Louis Pasteur, Schiltigheim, université de Strasbourg. Je suis invité par Karim, enseignant-chercheur (département Génie industriel et maintenance, GIM), chargé de la communication et responsable local de l’enquête nationale sur le devenir des diplômés de DUT. Je discute au cours de la soirée avec des étudiants, des anciens, des parents et des enseignants.

Karim me confirme les recrutements dans les différentes filières de DUT. « Notre objectif prioritaire est de faire réussir nos étudiants. Nous savons que les bacheliers professionnels ont peu de chances de réussir. Mais nous nous efforçons d’en recruter quelques-uns chaque année et nous les accompagnons de près pour qu’ils réussissent. Nous mobilisons des étudiants de baccalauréat scientifique pour aider les bacheliers professionnels et ça marche. Evidemment, cela demande beaucoup d’énergie ».

Je discute avec Julien, un ancien (photo). Il me raconte sa trajectoire. A 14 ans, il n’est pas un foudre scolaire et n’a aucun projet professionnel. Il est donc « orienté » vers un BEP, un BEP technique car c’est un garçon. Il ne sait plus trop pourquoi il a choisi la maintenance. Un hasard ? Le déclic se fait : il devient passionné par ce qu’il apprend. Le BEP en poche, Julien choisit de continuer en bac pro. Il le réussit et veut poursuivre ses études en DUT Génie industriel et maintenance. L’IUT Louis Pasteur parie sur lui et le met en situation de réussir grâce, en particulier, à la mise en apprentissage durant deux ans.

Julien. « J’ai compris tout de suite que je n’avais pas les bases théoriques pour suivre la formation. Des bacheliers scientifiques m’ont aidé à rattraper mon retard. Mais ils n’avaient jamais fait de dessin industriel, n’avaient jamais travaillé sur un plan. Je pouvais donc les aider aussi. J’ai pris confiance en moi, j’ai beaucoup travaillé et j’ai réussi le DUT ».

Julien ne s’est pas arrêté là. Il n’a pas candidaté à une école d’ingénieurs car trop peu d’écoles accueillent des apprentis. Il poursuit en licence professionnelle à l’Université technologique de Compiègne. Il en a été plutôt déçu : il obtient le diplôme, mais estime n’avoir guère progressé en compétences, largement parce qu’il n’a pu être apprenti durant l’année.

Julien a appris la mobilité : il a quitté l’Alsace pour l’Oise. Il bouge encore. Il est recruté en master professionnel en apprentissage Fiabilité et maintenance à l’IUT de Melun-Sénart. Il est donc depuis deux mois en M1. « Content » ? « Oui, mais c’est dur ! Les cours sont fort intéressants et j’arrive à suivre sans problème. Ce qui est dur, c’est que je suis apprenti (j’y tenais absolument) …en Alsace, mais dans une autre entreprise que celle où j’étais pour le DUT. Il y a les temps et les coûts de déplacement (Julien gagne 55% + 5% % du SMIC). Heureusement, le rythme est : un mois en cours de master, un mois dans l’usine ».

L’usine ? Elle lamine l’aluminium. Julien travaille en maintenance préventive, sa planification : la placer au meilleur moment et s’organiser pour respecter les délais annoncés à la production. On parle « laminage ». En 1967, j’ai eu la chance de participer, comme jeune sociologue, à une enquête sur les transformations du travail à Usinor-Dunkerque. J’apprends énormément de choses sur le laminage de l’aluminium. Julien aime son métier. Il va réussir son master. Il est heureux du parcours qu’il a pu réaliser malgré une « orientation forcée » en BEP. Au terme de son Master, il aura travaillé quatre ans en apprentissage. Il sait que c’est un atout pour être recruté.

Il faut retenir plusieurs leçons de ce parcours d’excellence. Les bacheliers professionnels peuvent réussir des études supérieures s’ils ont un projet, s’ils sont mis dans les conditions de la réussite (accompagnement serré), s’ils mènent leurs études en apprentissage. Actuellement, ils sont trop peu à pouvoir réussir un tel parcours : ils sont trop rarement pris dans les filières sélectives ; la plupart d’entre eux échouent s’ils entrent en licence universitaire.

Les Instituts d’enseignement supérieur, projet que porte ce blog, répondent à ce défi : faire progresser le taux d’accès et de réussite des bacheliers professionnels dans l’enseignement supérieur en apprentissage. Davantage de bacs pros dans le Sup, c’est la condition sine qua non pour parvenir à l’objectif de 50% de jeunes diplômés du Sup dans les nouvelles générations.

Pause cigarette. Je discute dehors avec un parent. il est venu à la Nuit de l’IUT parce que sa fille Jessica expose ses photos sur un stand. « Je ne sais pas trop ce qu’elle fait comme études mais elle bosse très bien« . Nous allons voir Jessica : « je suis en 2ème année de Gestion des entreprises et des administrations (GEA) ; ça me plaît ; j’aime bien la comptabilité ». Pas de contrat d’apprentissage, pas encore de projet professionnel précis. Les photos (publiées sur Facebook, m’a dit le père) n’ont rien à voir avec les études. Elles sont projetées sur des petits MAC portables. Jessica y travaille avec une copine et un copain, le spécialiste des effets, des poses de 3 minutes. A l’IUT, on n’est jamais isolé. C’est comme une « grande famille ».

Le stand d’a-côté expose aussi des photos. Maxence est impatient de m’expliquer sa passion pour l’argentique, en blanc et noir. Labo « photos » à la maison, les masques, les filtres, les bains, les produits… le coût. Les études ? « Je suis en 2ème année de DUT GIM et apprenti dans une entreprise de maintenance de la région, spécialisée dans la gestion de la maintenance assistée par ordinateur. « Si je n’avais pu être apprenti, je n’aurais pas fait ce DUT ».

Le travail ? « J’observe qu’on fait aujourd’hui plus de maintenance pour les entreprises tertiaires que pour les entreprises industrielles. Celles-ci disparaissent une à une. Maintenance des ascenseurs, du chauffage, de la climatisation… Les entreprises industrielles sont plus « cool » que les grandes entreprises tertiaires. Celles-ci ont chacune leur logiciel de maintenance et nous sommes donc obligés d’avoir un poste de dispatching des appels que nous recevons de nos clients ; c’est une perte de temps ». Maxence est déjà dans le coup : il pense rationalisation de l’organisation.

Je me dirige vers le bar. Snack et bière artisanale de Schiltigheim. Atmosphère de fête. 6 à 7 étudiants, inscrits dans des DUT différents, aux manettes pour servir. Des boute-en-train. Ils plaisantent avec des enseignants. L’IUT, une « grande famille » ! « Une photo collective pour le blog » ? « Oui ! On la fera circuler sur Facebook ». Encore et encore Facebook ! L’orchestre de rock se met à jouer, sono à fond.

Commentaires fermés sur Julien, apprenti. Du BEP au Master

Classé dans C. Grand-Est (Alsace Lorraine Champagne-Ardenne)

Une réponse à “Julien, apprenti. Du BEP au Master

  1. toto

    Cher M. Dubois,

    J’appelle cela simplement l’excellence républicaine : que la république donne à chacun les moyens de réussir au maximum de ses capacités. La république ne sait plus faire. A quand le retour des « hussards noirs » de la république qui se décarcassaient pour que leurs meilleurs élèves puissent réussir (sans sélection par l’argent en leur trouvant des bourses) ?

    Je pense que cela n’a rien à voir avec vouloir à tout prix que 50 % d’une classe d’âge ait un niveau licence, ce qui entraînera un nivellement par le bas comme quand J.P. Chevènement voulait que 80 % d’une classe d’âge ait le Bac. Quelle valeur a le Bac aujourd’hui ? Quelle valeur aura la licence demain ? Le Bac des année 80 ?

    Cordialement.

  2. PR27

    @toto : j’ai le sentiment, sans être spécialiste de la question, que votre position reporte le problème vers l’évaluation de ce qu’est « le maximum de ses capacités ». Deuxième sentiment : beaucoup de personnes qui regrettent la foule à l’université généraliste sont plus discrets sur les parcours précis qu’ils proposent à cette foule. Quand on parle de 50% au niveau licence, il me semble maintenant entendu chez les politiques que ça inclut les BTS et DUT, sous toutes leurs formes, et que ce sont ces dernières doivent qui doivent augmenter en nombre et en proportion. Ma traduction de votre propos : vous souhaitiez que 60%, voire 70% des jeunes français ne dépassent pas le bac ? Autrement formulé : pour celle partie centrale des générations, préconisons nous le bac-2 ou le bac+2 ? Quant à la valeur du bac, je dirais : peu importe. Régler le curseur de sa difficulté contourne la question, c’est le niveau réel des élèves qui me semble être le bon thermomètre…

  3. laurence

    Je crois que l’on oublie souvent que dans les instituts universitaires de technologies, il y a une sélection sévère à l’entrée (selection sur dossier). C’est un des principaux critères de difference avec l’Université (mise à part médecine, pharmacie…). L’université est tellement envieuse des ces instituts qu’elle fait tout pour détruire ces filières qui donnent l’exemple depuis longtemps dans le domaine de la professionalisation…Merci de laisser définitivement ces filières faire leur travail en évitant de les remettre en cause tout les quatres matins par des prétendues IES…

  4. Alpha

    @ laurence
    plusieurs intervenant sur ce blog ont déja dit que la sélection à l’entrée des DUT industriels (dont GIM et autres « génies » ) est un mythe qui date des années 90. Celle ci est très faible, et je ne suis pas sur que les étudiants dont les dossiers sont exclus aient eu le bac dans leur majorité.

    Effectivement, les universités sont très jalouses et font tout pour affaiblir leurs IUT. Ce qu’elles n’ont malheureusement pas compris, c’est que ce que recherchent les étudiants en IUT ils ne le trouvent pas à l’université (enfin je veux dire l’université « noble » qui ne se compromet pas avec la technique ou les entreprises). Supprimons les IUT, et ces étudiants iront voir ailleurs (ecoles privées postbac qui s’empresseront de monter des bachelor à BAC+3 pour récupérer ce public). En affaiblissant leurs IUT elles se privent d’atouts considérables et jouent contre elles memes. Ainsi l’a voulu la LRU.

    alpha

  5. pdubois

    Ces quatre commentaires sont un fort bon exemple de ce que j’entends (et souhaite ardemment) par « blog coopératif ». Deux critiques fortes de Toto et de Laurence et ce sont PR27 et Alpha qui répondent à leurs critiques. Les IUT : il y a là matière à débat.

    Quel avenir pour les IUT ? Comment se baser sur leurs points forts incontestables pour faire progresser la qualité des formations universitaires dans leur ensemble, des devenirs professionnels des diplômés. Les tensions entre les IUT et leur université de rattachement entraînent plus de régressions que de progrès. Je milite pour ma part pour la création d’Instituts d’enseignement supérieur dont les IUT, les STS et les CPGE pourraient être le fer de lance. C’est, il me semble, la conditions sine qua non pour sauver la licence universtiaire qui agonise chaque jour davantage.

  6. Damien

    « C’est, il me semble, la conditions sine qua non pour sauver la licence universitaire qui agonise chaque jour davantage. »

    Encore faut-il que cet objectif soit perçu comme important. Or certains commentaires me font penser que pour leur auteur, le devenir des 40 % de bacheliers (en gros) qui vont à la fac (et qui ne pourraient pas être absorbés en IUT, STS ou CPGE) a nettement moins d’importance que la préservation de leur petit pré carré, et surtout que d’avoir le dessus dans le petite guerre qui les oppose à l’université.

    Les universités font tout pour détruire les IUT d’après laurence et Alpha ? J’enseigne en fac et ni moi ni mes collègues proches ne font rien contre les IUT (les DUT forment en gros la moitié de nos effectifs en L3 et M). Mais une fois cela dit, quel est l’intérêt de discuter ?

  7. pdubois

    @ Damien. « Quel est l’intérêt de discuter ? » De discuter de quoi ? Je n’ai pas compris !

    Plusieurs raisons à cette chronique sur Julien. La première raison est, bien sûr, celle de son itinéraire. Une raison sous-jacente tient aux données statistiques : je me suis toujours intéressé aux « minorités statistiques », à celles qui échappent aux facteurs explicatifs.

    Untel réussit un bon parcours à l’université et pourtant il cumule sur lui tous les facteurs « handicapant » recensés (origine sociale populaire, bac professionnel, bac obtenu en « retard », pas de mention) ; j’ai toujours dit à mes étudiants d’essayer de mener des entretiens auprès de types « Untel ». Comment peut-on échapper aux « déterminants » recensés ?

    Même pensée hier en participant à une soutenance de thèse sur les carrières des femmes et des hommes dans l’enseignement supérieur, thèse évidemment centrée sur les discriminations à l’égard des femmes. Dans mon optique, plutôt que de ressasser les mêmes banalités, pourquoi ne pas interviewer des femmes recrutées « jeunes » et ayant accdé rapidement au grade de professeur. Il y a certainement des choses à comprendre dans leur trajectoire « réussie ».

  8. Marianne

    @Dubois pour avoir vu dans ma thématique des femmes qui sont passées profs jeunes et qui réussiseent bien, le determinant qui me semble essentiel est l’appartenance à un « bon réseau relationnel » permettant de faire carrière. Ce qui est exactement le meme critere que pour les hommes!
    Tout la question est alors de savoir comment s’insérer dans le dit « bon réseau »….

  9. alpha

    Pour damien

    Bien sur que la plupart des collegues ne font rien contre les IUT. Mais ce n’est pas le cas des universités, qui tronquent les credits ou mette en place de telles usines a gaz administratives que plus aucune initiative ne peut emerger

    Ca genere par exemple ce genre de communiqué :

    Cliquer pour accéder à AEF_157492_2-11-2011_adiut_unpiut_mobilisation.pdf

    A toulouse, un projet vise a repartir les differents dept d’IUT dans les UFR de toulouse. Dans un site delocalisé a 100km de toulouse, plusieurs dept dependraient de plusieurs UFR differentes. Les EC se verraient impos d’etre rattaché a de Vrais labos (sous entendu « a toulouse bien sur »). Que pensez vous qu’il va arriver a ces sites délocalisés ?