La statistique publique en péril

Nouvel épisode de crise dans la statistique publique portant sur l’Education. Le 2 novembre 2011, INTERSTAT, collectif de syndicats de l’INSEE et des Services statistiques ministériels, publie un communiqué indigné : « l’indépendance de la DEPP mise à mal : le débat faussé sur l’Education nationale« . « Il ne peut se faire sans statistique… La rétention d’information est une atteinte à la démocratie… L’indépendance de la statistique publique est un combat de tous les jours ». Des rétentions contestables, des faits incontestables appuient l’argumentation d’INTERSTAT.

Une partie de la presse relaie le communiqué. Plus surprenant et cela démontre la gravité de la crise : une Fédération de parents d’élèves, certes classée à gauche (FCPE), envoie un courrier au Ministre Luc Chatel (18 novembre 2011). « Monsieur le Ministre, la FCPE vous demande instamment de procéder à la publication de toutes les notes et rapports retenus, afin que l’indispensable débat public puisse être mené en toute transparence, sans blocage d’information d’aucune sorte et qu’aucune voix ne puisse laisser croire à des manipulations ou distorsions de données ou de chiffres« . Je n’ai pas connaissance de la réponse du ministre, si réponse il a daigné faire.

Je partage l’indignation d’INTERSTAT et de la FCPE. Le combat pour une statistique publique de qualité, indépendante des Ministres et transparente, est aussi le combat de ce blog ouvert en janvier 2009. Il attache une importance désisive aux données. Dans l’A propos, j’écris : je suis « partisan de l’utilisation de statistiques rigoureuses dans la prise de décision, en particulier de celles qui concernent les inégalités sociales« . Depuis cette date, je ne cesse de m’indigner.

Le 2 mars 2009, je publie une chronique intitulée : « Politique et statistique« . J’y décris « cinq types de dérives des politiques vis-à-vis des organismes statistiques publics (INSEE, DEPP…) ». « Les ignorer, ne pas leur commander des enquêtes pourtant indispensables, ne pas faire l’effort pour comprendre et mémoriser les résultats qu’ils produisent, empêcher la publication de leurs résultats, les laisser dépérir… La statistique publique, indépendante du politique, doit être défendue d’arrache-pied« . Pour chacune de ces dérives, je donne des exemples.

Je ne prête pas alors attention à une autre dérive : la communication des ministres sur les chiffres. Communication hâtive sans que les données aient été officiellement publiées. Communication manipulatrice et tronquée : présentation de chiffres positifs pour valider leur politique. Communication relayée par la presse à sensation, par des journalistes incompétents (enquête DGESIP sur le devenir des diplômés de master). Communication sur des données provisoires et incomplètes et qui s’avèrent en définitive fausses (chronique à suivre sur les effectifs des universités). On trouvera de multiples exemples de cette dérive devenue systématique dans Pécresse et Wauquiez-Motte.

Le 6 avril 2009, dans la chronique « Mammouth dégraissé« , je m’inquiéte de la restructuration de l’administration centrale des deux Ministères (Education nationale et MESR) : « L’affaiblissement en effectifs de la DEPP et l’éclatement de la production statistique sur l’enseignement supérieur (les statistiques sur les CPGE et les STS restant à l’Education nationale) procèdent d’un choix politique très contestable et risquent fort d’affaiblir durablement voire de tuer toute production statistique de valeur« .

Les ministres « trompent énormément ». Pourquoi celles et ceux à qui ils devraient donner le bon exemple ne feraient-ils pas la même chose ? Sans vergogne. La logique managériale et gestionnaire devient la panacée imposée aux universités. Des services de pilotage se mettent en place. Des indicateurs voient le jour. Les chiffres prolifèrent, par exemple dans les bilans sociaux (chroniques « Statistiques« ). Mais la communication institutionnelle diffuse trop souvent, à tous vents et sur tous les nouveaux supports médiatiques, les seuls « bons » chiffres (chroniques récentes sur la communication).

Logique alors que des situations deviennent ubuesques. Un communiqué récent de Laurent Wauquiez-Motte, le 1er partout, tente d’éteindre l’incendie (les universités, passées aux RCE, courent le risque d’un désastre financier). Faux répond le Ministre : seulement 8 établissements sont dans le rouge. Lesquels ? Le ministère s’embrouille (chronique : « le ministère saborde la LRU« ). Un ministre, qui a fait 9 ans d’études supérieures en continu qui ont coûté 230.000 euros à l’Etat, ne serait pas capable de compter jusqu’à 8 ?

Second exemple, celui de l’université de Toulouse 2 Le Mirail. Son président, Daniel Filâtre, pense pouvoir ester en justice pour diffamation par France 2 (émission Complément d’enquête). De multiples chiffres, la plupart critiques, sont cités par les journalistes. Chiffres mensongers, répond le président ! Quelles sont les données réellement validées pour les parcours de formation (taux de succès) et pour le devenir professionnel des diplômés ? Je n’en ai trouvé que quelques-unes sur le site de l’Observatoire universitaire (et pas les plus essentielles pour le débat en question) : d’ailleurs ni France 2, ni le Président ne s’y réfèrent. Les commentaires à la chronique démontrent des incompréhensions profondes. Pourquoi les observatoires universitaires se décarcasseraient-ils si tout le monde s’en fout ?

Et François Hollande et les spécialistes « Education » de son équipe de campagne, qu’en pensent-ils ? Ils ne me semblent pas très bavards et très préoccupés par la question. C’est pourtant la période pour penser l’observation et l’évaluation du système d’Education ! Quelques suggestions fondées sur mon expérience d’universitaire, ayant enseigné la lecture et le commentaire de tableaux statistiques en licence ainsi que la sociologie de l’emploi et du chômage (« c’est quoi un chômeur ? »), ancien directeur d’Observatoire et blogueur « trublion ». Les données statistiques rigoureuses sont absolument nécessaires. Elles doivent être élaborées, collectées, analysées et publiées en toute indépendance des statisticiens. Les dérives de ces dernières années me conduisent à l’exigence de faire sortir des ministères leurs services statistiques propres.

L’indépendance politique et la transparence exigent que ces services soient rattachés à un Conseil indépendant. Je pense pour ma part au Conseil national de l’information statistique (CNIS) : le conseil scientifique d’une section spécialisée du CNIS devrait avoir pour mission de valider le programme annuel de la DEPP réunifiée et consolidée en effectifs, chacune de ses publications. Il devrait en assurer, directement et en toute indépendance, la diffusion, sans que le(s) ministre(s) ne puissent faire de la rétention d’informations. A débattre !

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Une réponse à “La statistique publique en péril

  1. Mais pourquoi toutes les statistiques ne sont-elles pas centralisées à l’INSEE?
    Les stat c’est compliqué, la preuve c’est que d’aucuns disent qu’on peut leur faire dire n’importe quoi, ce qui est vrai et faux…
    Alors confions toutes les stat publiques à l’INSEE, il y a déjà beaucoup de données de bases, un souci de cohérences dans les descripteurs ce qui permet de croisés un maximum d’informations.
    Il devrait être interdit à l’INSEE de faire commerce avec les statistiques publiques,(comme aux US: Freedom Of Information act). On a déjà donné en payant notre impôt!

  2. @ Jacques. Merci pour ce commentaire qui pose des questions de fond.

    « Centraliser toutes les statistiques à l’INSEE » ? La question mérite réflexion. L’INSEE a réussi jusqu’ici à garder une indépendance scientifique et politique dans la collecte, le traitement, l’analyse et la publication de données statistiques dans de fort nombreux champs. Il est vrai également que les services statistiques des différents ministères font quelquefois double emploi avec ceux de l’INSEE. Enfin, l’INSEE s’est régionalisé et mène des études régionales davantage ciblées sur les territoires (là aussi, il existe des doublons avec les études des observatoires liés aux régions).

    Tous les observatoires publics sont soumis à des restrictions budgétaires (RGPP oblige) et donc à des réductions d’effectifs. L’INSEE, Institut que les pays étrangers nous envient, peut sans doute mieux résister que les services statistiques ministériels.

    Je proposais pour ma part de rattacher la DEPP au CNIS. La rattacher à l’INSEE, à débattre ! Ce serait en tous cas bien mieux que la situation actuelle.

    Faire du commerce avec les statistiques publiques ? Il faut nuancer ! Toutes les enquêtes de l’INSEE sont consultables en ligne gratuitement. Les publications imprimées sur papier sont payantes comme c’est le cas pour toutes les revues. Supprimer les publications « papier » ? à discuter sérieusement. Quant aux entreprises, aux collectivités territoriales, aux particuliers qui demandent à l’INSEE un travail complémentaire sur ses bases de données, il me semble tout à fait normal qu’elles paient le service public.