Wauquiez se trompe d'ascenseur

Laurent Wauquiez, dès sa nomination comme Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, avait déclaré en juin 2011 à EducPros : « Une société, dans laquelle l’ascenseur social ne fonctionne plus, est morte« . Laurent le 1er partout veut refaire fonctionner l’ascenseur social, en particulier pour les classes moyennes, « aspirées vers le bas de l’échelle sociale » (chronique : « Laurent le prétentieux« ). En confiant à Salima Saa, présidente de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE), une mission sur la relance de l’ascenseur social par l’enseignement supérieur, il démontre sa méconnaissance de la technologie de l’ascenseur…

… Et, observant une régression de la démocratisation dans l’enseignement supérieur, il tire une balle dans le pied de la majorité politique qui gouverne le pays depuis 10 ans. « Les diplômés restent en majorité issus des classes supérieures. 41% d’entre eux ont un père qui appartient aux professions intellectuelles, 18% aux professions intermédiaires et 15% aux employés. La proportion d’enfants d’employés et de catégories intermédiaires a baissé en 10 ans dans l’enseignement supérieur : elle est passée de 28,3% en 2001 à 25,1% en 2010, alors même que cette catégorie s’est renforcée dans l’ensemble de la population« .

Laurent Wauquiez est agrégé d’histoire, diplômé de sciences politiques, énarque et conseiller d’Etat. Son problème, c’est qu’il n’est pas qualifié pour réparer les ascenseurs. D’ailleurs, il n’a pas compris qu’il existait deux ascenseurs. 1. L’ascenseur au sein de l’enseignement supérieur, les étages étant les différents niveaux de diplôme : faire que l’ascenseur mène chacune et chacun à l’étage de diplôme qu’il souhaite et pour lequel il a les compétences, et ce indépendamment de son origine sociale. 2. L’ascenseur au sein de la société, les étages étant les différentes professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) : faire que l’ascenseur mène chacune et chacun à l’étage correspondant au niveau du diplôme obtenu et non en fonction de son origine sociale.

Il y a ascension sociale quand les enfants occupent une place dans la hiérarchie sociale supérieure à celle de leurs parents. Il y a reproduction sociale quand la place occupée est la même. Il y a descente sociale ou déclassement quand la place occupée est inférieure. Laurent Wauquiez, par exemple, est en situation de reproduction sociale : sa place dans la hiérarchie sociale se situe au même niveau que celle de ses parents ; il ne pouvait pas être en ascension sociale car ses parents avaient déjà atteint l’étage le plus haut !

Salima Saa, candidate UMP aux législatives dans une des cirsconscriptions de Roubaix, est présentée comme étant en ascension sociale par rapport à ses parents (« son père était harki »), la condition de son ascension sociale étant le diplôme de l’enseignement supérieur (un DESS obtenu dans les années 90 à Lille). Est-elle réellement en ascension sociale et peut-on la présenter comme un exemple réussi de méritocratie républicaine ? Dès l’obtention de son diplôme du supérieur, elle occupe un emploi de cadre. Que faisait alors son père ? La biographie de la chargée de mission indique que, avant son entrée dans le supérieur, elle a obtenu son baccalauréat à Berlin où son père état « officier ».

Quel grade ? Tout le problème est là. S’il était sergent-chef (profession intermédiaire), Salima Saa serait en ascension sociale. Si son père était capitaine, voire commandant ou plus (cadre et profession intellectuelle supérieure), alors elle serait en situation de reproduction sociale. C’est même encore un peu plus compliqué que cela : quel était, à l’époque, le revenu d’un officier français en fonction à Berlin ? En effet, pour mesurer la mobilité sociale, on peut certes prendre en compte la PCS du père, mais aussi son revenu (salaire et avantages en nature).

Le Ministre devrait donc savoir qu’il y ascenseur et ascenseur. L’ascension sociale dans la société (ascenseur 2) n’est pas d’abord fonction de la démocratisation de l’accès des enfants des classes populaires et moyennes à l’enseignement supérieur, de leur accès aux plus hauts diplômes de cet enseignement (ascenseur 1). Elle est d’abord fonction de l’évolution des places disponibles dans les plus hauts niveaux de la structure des emplois.

C’est l’évolution de la structure des emplois et du marché du travail qui détermine le volume et la qualité des recrutements des jeunes diplômés du supérieur. Dans la relation formation-emploi, l’emploi est plus important que la formation. Laurent Wauquiez se trompe d’ascenseur : l’ascenseur qui a besoin d’être relancé, ce n’est pas l’ascenseur par l’enseignement supérieur (ascenseur 1), c’est l’ascenseur par le marché du travail (ascenseur 2). Ouvrir les portes de cet ascenseur et permettre à tous les diplômés du supérieur de monter jusqu’à l’étage correspondant : être profession intermédiaire si on a un bac+2 ou 3, être cadre ou profession intellectuelle supérieure si on a un bac+5 ou davantage.

Si 130.000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail avec un niveau bac+5 ou davantage et que les recruteurs ne leur offrent que 80.000 places, 50.000 n’auront pas un emploi correspondant à leur niveau de compétences et seront déclassés. Les enquêtes sur le devenir professionnel des diplômés démontrent que ce sont les diplômés, originaires des classes populaires et moyennes, qui sont davantage en situation de déclassement. Les diplômés issus des classes supérieurs ont en effet un atout considérable : leurs parents mobilisent leurs « capitaux » relationnels, culturels et financiers pour leur faire franchir plus facilement la porte de l’emploi.

Dans la période de crise et de récession que la France connaît, la réduction du nombre de places offertes aux jeunes diplômés du supérieur est pénalisante pour l’ensemble d’entre eux, mais surtout pour les enfants issus des classes populaires.

Laurent Wauquiez reconnaît implicitement, dans son communiqué, qu’il en est bien ainsi. Il vante les mesures importantes qui ont été mises en oeuvre pour l’accès et la réussite dans l’enseignement supérieur des enfants des classes populaires et moyennes, mesures qui ont échoué. Dont acte. Mais il aurait dû s’enquérir prioritairement 1. de l’évolution du nombre d’emplois de haut niveau offerts chaque année aux diplômés du supérieur 2. de savoir comment ces emplois se répartissent selon l’origine sociale des diplômés. Des « déclassés » par rapport à leur niveau de diplôme pourraient très bien se retrouver au même niveau social que leurs pères et se trouveraient ainsi en situation de « reproduction sociale », en dépit d’un diplôme plus élevé que celui de leurs pères ! Bref, on est là au coeur de la panne de l’ascenseur social. La mobilité sociale ascendante n’est possible que si le marché du travail est dynamique et offre de plus en plus d’emplois de haut niveau.

Commentaires fermés sur Wauquiez se trompe d'ascenseur

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Une réponse à “Wauquiez se trompe d'ascenseur

  1. Sirius

    Puisque vous êtes un expert en technologie des ascenseurs, il conviendrait de rappeler que les ascenseurs ne démarrent pas au sixième étage.
    M. Wauquiez, comme Mme Pécresse, encouragés par M. Descoings, fait semblant de croire que les problèmes d’accès et de diversité dans l’enseignement supérieur sont uniquement le problème de celui-ci. La réalité est que c’est l’école qui ne joue plus son rôle de promotion sociale et de détection des potentiels.
    Il est vrai qu’il est plus facile de demander aux grandes écoles de réduire leurs exigences que de réformer l’éducation nationale afin qu’elle compense les handicaps sociaux.

  2. Marianne

    Je suis assez d’accord. Les inégalités commencent beaucoup plus tot. Le taux d’lletrisme (ou du moins de non lecture courante) est proprement effarant (15% il me semble?)!
    Par ailleurs, les parents de la classe supérieur savent choisir les bonnes stratégies pour que leurs enfants aillent dans les bbons quartiers et les bonnes classes. L’orientation actuelle (autonomie des établissements, choix de l’équipe enseignante par le proviseur) ne va pas a mon sens améliorer les choses. P(a)upériser une partie de l’enseignement supérieur non plus d’ailleurs.

  3. Pierre2

    La formation des enseignants est, si l’on peut dire, un « cas d’école ». Le recrutement des enseignants, instituteurs d’abord, puis professeurs, a longtemps été l’une des voies de l’ascenseur social. En 40 ans, le niveau de recrutement de instituteurs, c’est-à-dire l’âge auquel ils commencent à être payés, a été relevé de 8 ans. Il est maintenant plus élevé que celui des inspecteurs des finances (ENA) ou des généraux (Saint Cyr, X)…
    La mastérisation a achevé le système. Remettra-t-on prochainement quelque chose en route? Malheureusement, cela coûte de l’argent : c’est le seul reproche que l’on fait à ce système.
    Et pourtant, on sait très bien ce qu’il faut faire.

  4. bernard

    je pense que un probléme également , c’est le décalage entre le niveau donné par l’Université et les besoins des entreprises. les formations professionalisantes type IUT, ex IUP donnent d’excellents résultats d’insertion professionnelle au bon niveau, et c’est un excellent ascenceur social , dans les deux ascenseurs!;
    mais en même temps on a un peu trop décrété un taux de réussite ; quand on déclasse le niveau du bac régulierement par des consignes données chaque année aux enseignants de remonter les notes , on met sur le marché Universitaire des jeunes inadaptés , d’où le taux d’echec de 50% sur les deux premiéres années.

  5. Renaud

    Tous les ministres demandent à l’Université de réparer les dégâts de l’école et du collège. Ce n’est plus à notre niveau qu’on peut le faire. Aussi la nouvelle mode est-elle de baisser le niveau d’exigence et de supprimer la culture générale (ou la culture tout court). On aurait ainsi de bons spécialistes, de bons techniciens, sans culture, sans esprit critique.
    Si l’on veut faire de la diversité, il suffit d’intégrer les formations d’excellence dans l’université, on y a plus de diversité sociale que dans les grandes écoles. (et je ne pense pas que les grandes écoles pouraient faire ce qu’elle font avec les mêmes dotations que celles que reçoivent les universités)
    Ensuite, il faut revenir au système de promotion républicaine d’autrefois, dès l’école primaire, bourse, études, etc… système qui a permis au petit juif, au petit polonais, au petit italien, de prendre l’ascenseur social. A cette époque le système scolaire n’était pas pollué par la démagogie, la sociologie, la pédagogie, par tous ces technocrates soviétiques qui font du chiffre.
    Supprimons les inspecteurs, les commissions, les comités, les concepteurs de machins et d’usines à gaz pédagogiques, cela fera des économies, et laissons les enseignants travailler avec bon sens… des études du soir, des bourses au mérite, la promotion de la motivation, du talent… et on en sauvera plus d’un…
    A l’université, il suffirait de faire des bourses au mérite, avec suivi et contrôle, et des cours de culture générale en option pour les jeunes qui n’ont pas de culture, de supprimer la course aux examens toute l’année, afin de pouvoir acquérir une culture, plutôt que de gaspiller l’argent du contribuable en distribuant à tous, de façon égalitaire, des bourses…CHICHE
    Mais je ne pense pas que les élites ne souhaitent, à gauche comme à droite, réformer le système qui maintient leur domination, et a fini par créer une aristocratie du pouvoir avec ses réseaux et ses privilèges..

  6. François

    Une tentative d’explication.
    Toutes ces études négligent le fait que les professions déclarées de parents d’étudiants sont celles de personnes d’une cinquantaine d’années en moyenne.
    A cinquante ans les professions intermédiaires sont composées pour une bonne part d’anciens employés ou ouvriers sortis du rang et de faible niveau d’études (en France un peu plus de 20% de diplômés du supérieur pour cette classe d’âge), ce qui n’est pas propice à des études supérieures pour leurs enfants.
    De plus, beaucoup des parents qui faisaient partie des professions intermédiaires à 25 ans (dont les plus diplômés) sont devenus cadres.
    Ce qu’il faudrait demander c’est : « Quelle était la profession de vos parents à 25 ans ? ».

  7. mabherve

    Ce n’est pas directement en rapport avec le sujet mais avec le personnage
    Il s’est précipté chez Lejaby quand Montebourg y est allé, alors qu’avant la liquidation, personne ne l’y a vu
    Normal il avait deux ans plus tôt affirmé avoir sauvé l’entreprise Lejaby à Yssingeaux

    voir « Laurent Wauquiez a sauvé Lejaby, il y a deux ans. »

    sur http://alternatives-economiques.fr/blogs/abherve/2012/01/29/laurent-wauquiez-a-sauve-lejaby-il-y-a-deux-ans/

  8. Dadecadesse

    Bonjour,

    Votre analyse est pertinente sur l’ascenseur social emprunté par Salima Saa. Néanmoins, contrairement à monsieur Wauqiez cette dernière vient du monde de l’entreprise où elle occupe encore le poste de directrice commerciale dans le groupe Saur. Vous conviendrez que dans un milieu plutot masculin, à un poste de cadre sup, on ne peut guère parler de « méritocratie » pour une femme. Bref, pour la vie politique de Salima, on peut discuter, mais pour la vie pro, elle peut donner pas mal de leçon à ses collègues de l’UMP. A voir ce qu’elle va faire, wait and see.

    cordialement,