Le président et la formation continue

Quelle est la place de la formation professionnelle continue (FPC) dans les professions de foi des candidats à la présidence d’université ? Mon attention a été attirée sur la situation de la FPC à Paris Ouest Nanterre La Défense (ex Paris 10), sur des pratiques peu transparentes. Qu’en disent les deux candidats à la présidence de l’université, Bernadette Madeuf, candidate à sa propre succession, et Jean-François Balaudé ? L’élection des représentants du personnel aux différents conseils aura lieu le 14 et le 15 février 2012 (site des élections) ; les élections des représentants étudiants n’auront lieu qu’en mars.

Pour comprendre la situation nanterroise, il faut d’abord exposer le contexte général de la FPC. Marseille, Colloque annuel de la CPU, chronique de Frank Dorge d’EducPros : « Quel modèle français d’autonomie des universités ?« . « Dans cette quête de ressources propres, Patrick Hetzel [directeur de la DGESIP] avance deux pistes : le développement des relations avec les entreprises, mais également la formation continue. Dans certains pays scandinaves, 50% des étudiants sont en formation continue, effectuent des VAE ». Patrick Hetzel a évidemment raison. Mais ! … La formation professionnelle continue, aujourd’hui dénommée « formation tout au long de la vie », est certes une des missions des universités, inscrite dans la loi depuis 1968, mais n’est-elle pas d’abord un serpent de mer ?

Apparemment, tout est bon dans la formation tout au long de la vie. Elle apporte, aux universités qui en ont bien besoin dans le cadre des RCE, des ressources « propres » : 5.000 à 10.000 euros environ pour un salarié bénéficiant d’un congé individuel de formation et inscrit dans un diplôme national (DUT, Licence ou Master professionnel), cf. le commentaire de Michel Abhervé. Tout est bon : les enseignants, qui apportent des « affaires » et qui enseignent en formation continue, sont intéressés financièrement. Dans une période de détérioriation du pouvoir d’achat, c’est fort bon à prendre !

Le problème. 45 ans après l’instauration de la mission de formation professionnelle continue, les universités ne possèdent toujours qu’une faible part d’un « marché » de 7 milliards d’euros par an (source). Selon la Note d’information de la DEPP d’avril 2011, le chiffre d’affaires de la formation continue des universités a été de 218 millions d’euros en 2008 (+7% par rapport à 2007). Les diplômes les plus délivrés : 8.500 licences professionnelles, 9.000 masters professionnels ou indifférenciés. A priori, une marge de progrès est possible !

Revenons à la situation nanterroise et aux professions de foi des deux candidats. Profession de foi « Nanterre d’Avenir » du challenger, Jean-François Balaudé, professeur de philosophie : pas un mot sur la formation professionnelle continue dans la profession de foi, dans les éléments de programme ; aucune question posée par les commentateurs du blog. Bernadette Madeuf en dit un peu plus dans son programme « Unité, Continuité, Avenir » : « les UFR et les Instituts seront associés à l’élaboration d’une stratégie mieux définie dans le domaine de la formation continue. Les enseignants seront sensibilisés sur cette question et le CREFOP recentrera ses activités sur sa mission formation continue qui doit être confortée, compte tenu des enjeux de la formation tout au long de la vie« .

Services de formation continue ? Oui, il y a quatre services de FPC à Nanterre, dont le CREFOP (le Centre des relations avec les entreprises et de la formation permanente a le statut de service commun). L’offre de formation est diversifée (niveaux, thématiques en particulier en management et ressources humaines). Sont même proposées des formations courtes de 1 à 18 jours, également en management et ressources humaines. Quelques chiffres : plus de 2.000 stagiaires, 17.500 heures de cours délivrées (près de la moitié en management), une trentaine de coordinateurs de formation. Quel chiffre d’affaires ? Quels partenariats avec d’autres organismes de formation continue ? Des conventions avec des organismes privés de formation existent-elles ? Aucune information sur le site du CREFOP.

Et pourtant une convention doit exister entre l’université et l’Institut Français de Gestion (IFG CNOF Formation et Conseil). La preuve en est donnée par Pierre Pariente, Président d’IFG, dans la présentation des missions d’IFG. « Nous avons développé l’offre d’IFG Executive qui regroupe 14 programmes conduisant tous à un diplôme, master ou licence. Délivrés en partenariat avec les universités Paris Ouest Nanterre la Défense, Paris-Dauphine, Versailles, Paris Evry, Lyon 2 et Bordeaux IV, ils couvrent tous les domaines du management »… « Répondant aux besoins des entreprises et des cadres qui souhaitent que les formations les plus longues soient validées par des diplômes et des titres homologués, les principaux programmes d’IFG-CNOF, présentés sous la marque IFG Executive, sont diplômants grâce à des partenariats avec les Universités de Paris Ouest Nanterre La Défense, Paris Dauphine, Versailles Saint Quentin en Yvelines, Lyons 2, Bordeaux IV, Evry Val d’Essonne ». Un partenariat exige une convention qui comprend des clauses financières : pas de trace de celles-ci.

Mais d’ailleurs, c’est quoi IFG CNOF ? Son histoire est celle d’une expansion fort rapide. Impossible de trouver sur le site les statuts de l’IFG, son chiffre d’affaires, son organigramme, le nombre de ses inscrits. A peine, parvient-on à découvrir, au détour d’une phrase, qu’il fait appel à 800 consultants et formateurs ; aucune liste nominative n’est cependant fournie. L’information sur l’offre de formation – ses contenus et ses coûts pour les inscrits – est par contre relativement abondante.

Un exemple : celui des Masters & Diplômes d’université. Parmi ces masters, le Master N°9 en partenariat avec Paris Ouest et dont le directeur est Eric Pezet, Management stratégique des ressources humaines (40 jours sur 13 mois pour 19.900 euros HT en région parisienne). Eric Pezet est professeur de gestion à Nanterre. Son CV indique qu’il est directeur du Master 2 Gestion stratégique des ressources humaines et directeur du Centre d’études et de recherches sur les organisations et la stratégie (CEROS). Sur son CV, Eric Pezet n’indique pas qu’il est directeur de programme à l’IFG pour un diplôme au titre presque identique.

Revenons à Pierre Pariente. Le président d’IFG a été nommé Chevalier de la Légion d’honneur par décret du 30 décembre 2011 en tant que « Président d’instituts de formation et d’enseignement supérieur » (contingent du Ministère de l’enseignement supérieure et de la recherche). Il se fait que Pierre Pariente, comme Eric Pezet, est aussi enseignant-chercheur, maître de conférences en gestion à Nanterre, comme l’indique la liste des enseignants du département de gestion de l’UFR SEGMI.

Ecartons les jugements moraux du type : « je suis indigné par« Les trois pratiques décrites maintenant ne sont pas légalement répréhensibles1. Un fonctionnaire peut cumuler un emploi public et un emploi privé ; il peut percevoir plusieurs rémunérations (seul le cumul de rémunérations publiques est limité, réglementé et doit faire l’objet d’une autorisation). Une première question cependant : Pierre Pariente est-il mis à disposition de l’IFG ou y est-il délégué ou détaché ? Sinon, effectue-t-il son service plein d’enseignement ?

2. Un enseignant-chercheur peut dupliquer ses cours à l’université et dans un organisme privé de formation : il se donne ainsi « un bon service d’enseignement« . 3. Un enseignant-chercheur peut s’investir dans une formation professionnelle continue en dehors de son université plutôt que dans le service commun de formation continue de son université (le CREFOP), quitte à faire perdre à son université les fameuses ressources propres dont a parlé aujourd’hui Patrick Hetzel à Marseille.

Venons-en au point le plus délicat sous forme d’une question aux deux candidats à la présidence de Nanterre, Bernadette Madeuf et Jean-François Balaudé, qui devraient s’enquérir en urgence de la convention qui lie leur université et l’IFG. Ce point se situe aux frontières de la publicité mensongère et de la privatisation de diplôme nationaux habilités par l’Etat. Qui délivre le Master 9 de l’IFG, Management stratégique des ressources humaines ?

Est-ce une formation de l’IFG ou est-ce, au nom du partenariat entre l’IFG et Paris X, un diplôme national délivré par l’université ? Le terme utilisé par l’IFG (formation diplômante) est ambigü. L’IFG et l’université (mais aussi toutes les universités concernées par le partenariat avec l’IFG) doivent apporter une réponse claire à cette question simple. La transparence l’exige ! L’absence de transparence ne doit pas se faire sur le dos des salariés inscrits en formation continue, dans le domaine de gestion, à l’IFG et à Nanterre, sur le dos des enseignants qui s’investissent en formation continue seulement dans leur université.

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Une réponse à “Le président et la formation continue

  1. mabherve

    Beau sujet, et débat à poursuivre

    Juste une précision
    Si un Cif coûte effectiveemnt 50 000 Euros et parfois plus, c’est loin de constituer une recette de ce niveau pour l’Université

    L’essentiel de la dépense est en effet pour le maintien du salaire du salarié en formation, payé par l’emplyeur et remboursé à celui-ci par l’OPACIF

    Ce qui est perçu par l’Université pour une formation de niveau Master 2 se situe plutôt entre 7 000 et 10 0000 Euros, ce qui n’est pas négligeable surtout que le stagiaire paye une inscription à l’Université (directement ou incluse dans le coût facturé par l’OPACIF) ce qui permet de l’intégrer dans les effectifs servant de base de subventionnement au Ministère

  2. Cher Pierre Dubois,
    je réponds bien volontiers à votre interpellation, en vous signalant que le verbatim des réponses que j’ai données lors du débat avec B. Madeuf le 2 février (en ligne sur mon blog de campagne) fournit quelques éléments de réponse à la question initiale que vous posez. Il m’a été demandé en effet: « Dans vos priorités, ou situez-vous l’insertion professionnelle des étudiants et les formations professionnalisantes (DUT, licences pro, formation continue) ? ». A quoi j’ai répondu entre autres:
    « (…) Plus largement, il me semble nécessaire de repenser l’articulation entre les diverses structures en lien avec le monde professionnel (Crefop, Caciope, Baipe). Il conviendrait de réfléchir à la possibilité de constituer un service intégré, qui serait dédié à l’ensemble des missions de professionnalisation, se consacrerait à développer les partenariats avec les entreprises, à accompagner l’insertion professionnelle de nos étudiants, et à contribuer à la dynamisation de la formation en alternance et de la formation continue dans les UFR (domaine dans lequel beaucoup de progrès restent à faire). La formation tout au long de la vie est une noble mission qu’il revient à l’université d’assumer, et qui lui ouvre de surcroît la perspective de ressources propres. A un moment où les financements publics se contractent, la recherche de tels financements s’impose à toutes les universités. »
    Je pourrais développer, mais ne veux pas encombrer votre blog.
    Concernant le dossier plus particulier sur lequel vous attirez l’attention, je dois dire que je serai aussi intéressé que vous à obtenir des informations plus précises concernant la convention qui lie l’université Paris Ouest à l’IFG. Je serais étonné que des irrégularités aient pu se produire, que le Crefop n’ait pas été chargé de la mise en oeuvre de la convention, ou encore que l’offre de formation soit aussi flottante que vous le dites. Je note d’ailleurs que l’IFG, ainsi que vous le signalez, a passé plusieurs accords avec d’autres universités, ce qui paraît à première vue un gage de sérieux. Mais c’est au fond à la présidente actuelle de répondre à la question que vous posez; car c’est elle, je présume, qui a signé, ou renouvelé, la convention qui lie notre université à l’IFG. Nous souffrons, dans notre université, d’un grand manque de transparence sur un grand nombre de sujets. Je vous remercie donc pour ce papier, et serai pour ma part très attentif à la réponse que B. Madeuf voudra bien apporter sur le sujet.

  3. Cher Jean-François Ballaudé. Merci de votre commentaire sur ce blog. Dont acte, évidemment, du fait que vous ne négligiez pas la formation tout au long de la vie dans votre promgramme pour l’université. Elle est source de ressources propres et doit être développée : Laurent Wauquiez et Patrick Hetzel n’ont eu que cela à la bouche au Colloque de la CPU à Marseille. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire !

    Surtout quand des enseignants-chercheurs de l’université donnent la priorité à la formation continue dans des Instituts privés.

    Je m’étonne qu’en tant que candidat à la présidence de l’université, vous ne parveniez pas à mettre la main sur la convention entre l’IFG et l’université. Le CREFOP n’archive-t-il pas les conventions ? Le texte de cette convention doit permettre de répondre à la question simple que j’ai posée : les masters dits diplômants de l’IFG sont-ils validés (et comment ?) par l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense, devenant ainsi des diplômes nationaux ?

    Je suppose que vous êtes lecteur du blog de Bernadette Madeuf. Je l’ai consulté à l’instant. Pas de signalement sur cette question de la convention IFG Paris X. Elle a été, bien sûr, destinataire de ma chronique sur « le président et la formation continue ».

    Ne stressez pas trop cette semaine !