Fioraso : "va-que-je-t'embrouille"

Le réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche ressemble de plus en plus furieusement au « jeu nocturne du va-que-je-t’embrouille » qu’aurait inventé Pierre Rosensthiel en 1944 en Bourgogne : « par rotation des panneaux de carrefour, il fit faire zigzaguer les colonnes de la Wehrmacht en repli vers l’Est« . En 1992, le Pierre deviendra membre de l’Oulipo.

Une magistrale illustration d’un tel jeu de labyrinthe est l’affaire de l’IDEX et du PRES Sorbonne Paris Cité dont l’université Paris 7 Denis Diderot (président Vincent Berger, rapporteur général des Assises) et l’université Paris 13 Villetaneuse (président Jean-Loup Salzmann, élu hier président de la CPU) sont membres fondateurs. Avant d’exposer ce cas de labyrinthe presque parfait, j’en rappelle le contexte.

Printemps 2012. François Hollande, puis Geneviève Fioraso, annoncent la couleur. Les Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche seront un lieu exemplaire d’échanges, de consultations et de propositions aux différents niveaux, local, régional et national. Un projet de loi et une loi s’ensuivront. Cette loi se devant de reprendre toutes les propositions consensuelles. Que n’a-t-on vanté les qualités d’un processus bottom-up ! Bref, un truc à l’inverse de la politique top-down pratiquée par Valérie Pécresse au début de l’été 2007 et qui allait aboutir à la loi Libertés et Responsabilités des Universités (LRU).

Les Assises ont connu un franc succès de participation et de « démocratie participative » : plusieurs milliers de contributions dont celles de la plupart des universités et des organisations représentatives. Le rapporteur général des Assises, Vincent Berger, a joué le jeu, a cru au jeu du bottom-up, étant l’étage obligé entre le bottom-up et le top-down.

Sa note intermédiaire fut courageuse : il notait qu’il n’y avait pas consensus sur des questions tabou comme la sélection à l’entrée de l’université ou les droits d’inscription. Son rapport final le fut beaucoup moins à ce point que je l’ai même qualifié de consternant. Mais Vincent Berger a quand même semé quelques fausses pistes oulipiennes : suppression de l’habilitation à diriger des recherches, suppression de la qualification par le CNU aux fonctions de professeur ou de maître de conférences.

Le rapport Berger à peine remis et les Assises aussitôt oubliées, Geneviève Fioraso a ouvert, le 19 décembre 2012, une première journée de concertation avec les organisations représentatives. « Les orientations de la future loi sur l’enseignement supérieur et la recherche leur ont été présentées ». Fine oulipienne du « va-que-je-t’embrouille », la Ministre n’a même pas daigné faire part des dites orientations gouvernementales aux milliers de participants et de contributeurs aux Assises (silence sur le site), à tous les citoyens français.

L’AEF a interviewé les représentants des différentes organisations syndicales à la sortie de cette journée marathon : certains étaient contents, d’autres étaient furieux. Il n’y avait pas besoin du grand spectacle des Assises pour en arriver à la concertation la plus traditionnelle qui soit ! Est-ce marrant de jouer au jeu de fausses pistes permanentes ?

J’en viens au cas du magnifique jeu d’embrouilles, pratiqué depuis quelques mois au sein de l’IDEX et du PRES Sorbonne Paris Cité. L’embrouille menée par l’état-major du PRES est tellement « labyrinthique » qu’elle a fini par agacer sérieusement les personnels des quatre universités concernées. Une mystérieuse assemblée générale permanente lance un appel à la grève le 23 octobre 2012. Mi-novembre, c’est le rififi à Sorbonne Paris Cité. Vincent Berger est dans la tourmente.

28 novembre 2012. Suite à l’appel à l’aide du PRES Sorbonne Paris Cité, la DGESIP, en la personne de sa directrice, Simone Bonnafous, ancienne présidente de Paris Est Créteil Val-de-Marne et surtout vice-présidente de la CPU de décembre 2008 à décembre 2010, accentue le rythme de la danse de l’embrouille. Une embrouille à mille temps : à lire absolument.

15 décembre. L’assemblée générale permanente se glisse dans les habits du Collectif de Paris Denis Diderot et du Réseau Abélard pour publier une tribune dans le Journal Le Monde : « Trop de Sorbonne nuit à la recherche« . Sa revendication : « une organisation confédérale, pour en finir avec le découpage à la hache du paysage universitaire francilien ».

17 décembre, Vincent Berger, président de Denis Diderot et rapporteur général des Assises, publie son rapport consternant. Ses propositions 95 à 99 sur la restructuration des universités inventent un nouveau jeu nocturne : le jeu de fausses pistes dans un labyrinthe dont la sortie est verrouillée, on ne sait par qui. Par Geneviève Fioraso, pas sûr ! Vincent Berger embrouille : « permettre le développement de grandes universités à caractère fusionnel, fédéral ou confédéral ».

Le collectif contestataire de Paris 7 n’en croit pas ses yeux : on nous embrouille, on ne veut pas que Sorbonne Paris Cité soit une université unifiée ou fédérale, on veut que ce soit une université confédérale. Il diffuse donc le 20 décembre 2012 le texte « Le bonneteur et ses barons« . Dans cet imbroglio francilien, il y a même un « coucou« . Normal, direz-vous, dans un jeu nocturne de « va-que-je-t’embrouille » !

21 décembre 2012. C’est aujourd’hui la fin du monde. Demain ce sera peut-être un nouveau monde. En pire ? Il gardera de l’ancien les jeux d’embrouille, de plus en plus sophistiqués et de plus en plus éloignés de l’humour de l’Oulipo. Je quitte le jeu.

Je profite de cette soirée de fin du monde pour faire disparaître le blog « Histoires d’universités ». Cette chronique est la dernière qui traite de l’actualité et du futur de l’enseignement supérieur et de la recherche. Si le 6 janvier 2013, 4ème anniversaire du blog, le monde existe toujours, alors « Histoires d’universités » ouvrira une nouvelle page de son existence. Une plongée dans le passé.

Commentaires fermés sur Fioraso : "va-que-je-t'embrouille"

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Une réponse à “Fioraso : "va-que-je-t'embrouille"

  1. zadig

    Je regretterai votre blog actuel et attends la « nouvelle page » avec impatience.

    Sur les embrouilles :
    Concernant la « nouvelle page » du ministère : il fallait une bonne dose de naïveté pour croire à une « métanoia » (révélation/conversion au sens fort) des conseillers (Elysée, Matignon), dircab (MESR), DGESIP, rapporteurs d’assises et autres issus des équipes dirigeantes qui ont mis pas mal d’ardeur à appliquer la LRU et ses avatars (tout le mille feuille des PRES, RTRA, plus les nouvelles agences, ANR, AERES, plus l’opération grand emprunt labex, équipex, idex, plus les Alliances et j’en oublie)
    Comment imaginer que tous ces responsables allaient brûler soudainement ce sur quoi ils ont construits leur propre carrière et pouvoir ?
    Ce que la LRU et Pécresse n’a pas achevé, la chute définitive en France de l’université comme institution (pas de tout le sup, non les Ecoles, grandes et petites, et le secteur privé survivront encore mieux) les nouvelles équipes au pouvoir sous la houlette de Fioraso le réaliseront-elles ?
    Le coup de grâce, quoi !

  2. Stroky

    Si je peux me permettre , C’est « université Paris 13 » ! Pas « Paris 13 Villetaneuse » Il y 4 autres campus dans 3 autres villes, dont celui de Bobigny qui contient l’UFR médecine.

  3. Bonjour cher blogueur,
    j’ai lu avec régularité et attention votre blog, et prêté crédit à votre projet d’IES auquel je trouve de nombreux intérêts, bien plus que PRES, IDEX et autres opérations dans le vent de nos technocrates et de nos universitaires joyeusement réuni – mais à leur lumière apparaît justement et malgré tout son défaut à mes yeux rédhibitoire : un grande réforme pour sauver l’université, par un grand coup de baguette magique, c’est s’embarquer dans un fatras bureaucratique très complexe et qui aura raison de nous par sa durée et son inachèvement même. Il faudra faire avec l’existant, trop difficile à supprimer ou à fusionner d’un coup d’un seul…
    De votre projet, je retiens en revanche la nécessité d’une réorientation des premières années universitaires vers les besoins de formation professionnelle et technologique : autrement dit, il faut commencer par ouvrir largement IUT et BTS, à la fois à leur public naturel et à celui qui les plébiscite. Cela dégonflera la pression sur la premier cycle de l’université et y permettra une meilleure affectation des moyens, notamment vers la recherche. Si elles apprennent à gérer la recherche, on pourra à terme, y redéployer les moyens du CNRS notamment SHS (dont je suis un heureux salarié). Et surtout pas continuer cette politique de gribouille va que je t’embrouille que vous dénoncez ici à juste titre. Que Fioraso et Hollande sont décevants, en effet oui. Je regarderai avec intérêt la mue de votre blog mais je ne garantis pas que l’histoire des universités me passionnera autant que le débat autour de leur réforme…

  4. Decanus

    A côté de Pierre Rosenstiehl, il faudrait aussi mentionner les ouvriers anarcho-syndicalistes Emile Pataud et Emile Pouget qui en 1909 dans « Comment nous avons fait la Révolution » expliquaient qu’ils avaient ralenti les voitures de militaires qui remplaçaient les postiers grévistes en plaçant des panneaux routiers de ralentissement!

  5. Martainville

    L’université est morte… les politiques l’auront tuée. Et les Assises n’auront été qu’une mascarade pour cautionner le nouveau coup de poignard.

  6. C’est un peu extrême comme point de vue « Martainville ». Vous ne trouvez pas ?