Strasbourg. de J. Sturm aux Nobel

Charles-Édouard Aubert, 23 ans, est étudiant à Strasbourg en 1ère année de master de Droit. Après une chronique sur son arrière-arrière grand-père (Paul Lobstein, théologien protestant), il m’a proposé un texte sur L’héritage Protestant de l’Université de Strasbourg : de Jean Sturm aux Prix-Nobel. Le voici.

A l’heure où est sorti, chez la très alsacienne maison d’édition La Nuée Bleue, l’un des ouvrages les plus complets consacrés à l’Université de Strasbourg, sous la direction de Georges Bischoff et Richard Kleinschmager, respectivement professeurs d’histoire médiévale et de géographie à l’Université de Strasbourg. En ces temps où la culture de nos racines fait place à un grand syncrétisme des origines, de l’Histoire et des idées; alors que nous vivons ce que Jean-Jacques Rousseau avait appelé en son époque: « le grand relativisme culturel », sagesse nous gagnerait de ne pas céder à ce syndrome du « tout relatif » qui gangrène le XXIème siècle, et rappeler, en se gardant de tout prosélytisme, ce que l’Université de Strasbourg, avec toute son identité, sa force et sa pluralité, doit au protestantisme allemand et français, et plus particulièrement au Réformateur Jean Sturm. Pour ceux qui pensent que l’Université de Strasbourg est née en 2009, qu’ils se détrompent car elle voit le jour en 1621. Un siècle plus tôt, un homme providentiel, Jean Sturm, humaniste et pédagogue natif de Westphalie en 1507, soit deux années avant Calvin, fut le premier organisateur de l’enseignement à Strasbourg.

Jean Sturm débute sa carrière à Paris en 1530 où il enseigne la dialectique. En 1537, il arrive à Strasbourg pour y réformer l’instruction publique après s’être rallié à la Réforme et s’être engagé dans le mouvement humaniste. C’est là que tout commence. Mais l’histoire aurait pu tout aussi bien tourner court, car de façon anecdotique, la légendaire rudesse du climat de la capitale rhénane a manqué de rebuter, et de renvoyer, tant pis pour l’Histoire, le Réformateur vers des horizons plus cléments. En effet, Sturm qui occupait alors une chaire de rhétorique consacrée à Cicéron, ainsi qu’une autre de dialectique aristotélicienne alors enseignée dans les différentes écoles de la ville, a pensé un temps quitter Strasbourg. Cette chaleur qui lui manquait tant, il ne tardera pas à la trouver en la personne, et dans l’accueil de Martin Bucer, Réformateur strasbourgeois qui termina sa carrière à Cambridge. Cette rencontre, elle aussi providentielle, suffira à le convaincre de poursuivre son œuvre et de créer en juin 1538 le Gymnase. Lire également « Humanistes Rhénans« .

A la même époque, loin des contrées provinciales, à Paris en 1533, Nicolas Cop est élu Recteur du Collège Royal, de nos jours le fameux Collège de France. Ami de Calvin, proche d’Érasme de Rotterdam et de Guillaume Budé, il ose faire l’apologie de la Réforme dans son discours inaugural du 1er novembre. Hérésies, blasphèmes, nombreuses allusions aux idées nouvelles, le pouvoir royal, alors exercé par François Ier, ne goûte que très peu ce genre d’humanisme. Cop est contraint de se réfugier dans la cité bâloise de Jean Oecolampade, déjà acquise à la Réforme. Cependant, le vent de la Réforme, bien que parfois réprouvée, mais entendue ici comme une œuvre culturelle et intellectuelle pour l’éducation, semble souffler sur le Royaume de France. Le terreau fertile des grandes idées est posé et ne demande qu’à faire éclore le modèle de la Réforme protestante dans toute la société française.

Pour ce qui concerne Strasbourg, assez rapidement le pari semble gagné pour Jean Sturm. Homologue de Cop, mais lui dans la plaine alsacienne, il connaîtra meilleure fortune. Première victoire d’un long combat, les élèves affluent en grand nombre de tous les pays d’Europe et de toutes les confessions. Preuve de notoriété dans une Europe humaniste, la noblesse allemande, hongroise, ou encore espagnole fournissent les bancs en princes et comtes. Dans la foulée, Sturm va exposer aux scolarques de la ville comment il entend mener son enseignement. Il insiste sur le fait de n’avoir qu’une seule école dans la ville car « il serait insensé, si l’on avait dix brebis, d’assigner à chacune un berger et un pâturage, quand il suffit d’un seul pré ».

Substantiellement, que propose cet enseignement prétendument novateur et élitiste ? A la manière d’un stoïcien, le pédagogue strasbourgeois prend pour dies a quo l’analyse des besoins d’une vie humaine sur terre. Ainsi, il distingue d’un coté la vie physique et de l’autre, la vie spirituelle. In fine, le but ultime est de trouver une harmonie entre les deux principes. Par conséquent, et selon ses conceptions, cela le conduit à intégrer la notion de moralité dans l’enseignement : « sans moralité la civilisation est défectueuse ». Il fait alors valoir le primat de l’éducation morale et religieuse, sans quoi « l’ignorance serait source d’erreurs ». Enfin, Sturm se propose de placer la science comme sujet d’étude, car c’est elle « qui apprend à l’homme à gouverner sa maison ». Il synthétise l’essence de sa conception humaniste de l’enseignement dans cette formule restée célèbre : « Sapiens atque eloquens pietas ».

Il nous faut garder à l’esprit que Sturm est avant tout un homme de Lettres. Il est l’auteur de plus de 155 écrits dont la pédagogie et les textes classiques sont les principaux thèmes. S’il ne fallait en citer qu’un seul, ce serait les vingt-quatre Classicae Epistolae de 1565, lettres adressées aux scolarques qui témoignent des moyens et méthodes d’instructions prodigués par le Réformateur. Bien entendu, réduire l’humaniste Rhénan à un simple pédagogue strasbourgeois serait une erreur. En effet, outre la rédaction de nombreux traités pédagogiques, Sturm s’est consacré à la politique en se chargeant, par exemple, de missions diplomatiques à la Cour de France et auprès des princes allemands. Citons parmi sa correspondance foisonnante quelques illustres figures telles que François Ier, Du Bellay, Catherine de Médicis ou encore Calvin.

Une fois les bonnes œuvres de Sturm accomplies, l’Histoire connaîtra une accélération. Le Gymnase sera par la suite promu au rang d’Académie par l’empereur Maximilien II en 1566 et se verra alors reconnaître le privilège de former des bacheliers et des licenciés. Jean Sturm en sera alors nommé recteur à vie. Enfin, en 1621, l’empereur Ferdinand II lui conférera le rang d’Université, elle pourra alors former des docteurs. Conséquemment, le Gymnase enfantera deux établissements bien distincts, une université et un établissement secondaire qui existe encore aujourd’hui.

Jean Sturm s’éteint en 1589, et laisse derrière lui une œuvre colossale circonscrite entre éducation novatrice, idéal humaniste, courage intellectuel et audace réformatrice. C’est toute une vision de la société et de la culture qu’avait commencé à porter la Réforme protestante et que continuera à faire vivre Jean Sturm jusqu’à sa mort au travers de son œuvre qu’on peut désormais qualifier de véritable « prognose intellectuelle ».

Bien loin de la célèbre maxime d’ Honoré de Balzac : « l’ennui naquit un jour de l’Université« , ce rapide survol historique nous amène jusqu’en 1971. A cette époque intermédiaire, l’Université de Strasbourg n’existe pas encore telle que nous la connaissons actuellement. En effet, la loi Faure du 10 octobre 1968 modifia le statut et l’organisation des universités. Elle conduisit à la scission de l’Université en trois nouvelles institutions : un triptyque sommairement nommé Strasbourg I, II et III.

C’est en 2009 que les trois universités démembrées fusionnent pour donner naissance à l’Université de Strasbourg (l’UDS). N’en déplaise aux amnésiques de l’héritage laissé par l’Histoire, cet acte de naissance annonce un retour aux idées de Jean Sturm. En effet, la visée majeure de cette fusion a été de créer une véritable Université pluridisciplinaire, et il suffit de consulter son offre de formation pour s’en convaincre. Ainsi, l’Université de Strasbourg version 2009 s’articule autour de cinq grands domaines : Les Arts ; Lettres ; Langues ; Droit ; Économie ; Gestion et Sciences politiques et sociales; Sciences humaines et sociales; Sciences ; Technologies et Santé, soit l’idéal de Jean Sturm réactivé cinq siècles plus tard.

Mais tout n’est pas encore terminé, l’ambition, la volonté d’émancipation et la dynamique de progrès perdure encore aujourd’hui. L’UDS a pour projet d’entamer une nouvelle fusion (encore une) avec l’Université de Haute Alsace (UHA). Ce projet de « Grande UDS » devrait voir le jour d’ici 2015. Mais les fusions successives ne font ni le prestige, ni l’âme. La notoriété de l’UDS vient d’ailleurs, et aspire à quelque chose de supérieur. Il y a bien quelques chiffres qui ne manqueront pas d’impressionner : près de 42 500 étudiants dont 21% d’étrangers en 2011, de quoi renouer avec les grandes traditions d’étudiants migrants dans une Europe rhénane et humaniste ; 2500 enseignants et enseignants-chercheurs, 380 thèses soutenues annuellement, un budget de 430 Millions d’euros, soit le double de celui du Conseil de l’Europe …

Mais l’Université Strasbourg, l’une des plus grande Universités de France, n’a pas comme seul atout ses pompeuses statistiques, il semblerait qu’il faille chercher ailleurs, et en toute logique c’est vers la qualité de l’enseignement délivré que l’on se tourne. Toute œuvre, aussi grande soit-elle, ne doit pas nous faire oublier l’architecte, ou plutôt, les architectes.  Actuellement, exercent encore à l’UDS deux prix Nobel et 15 académiciens. Depuis sa fondation, l’Université a compté parmi ses rangs pas moins de vingt prix Nobel ! Pourtant, c’est bel et bien une fois de plus au passé qu’il faut se référer si l’on veut témoigner de la grandeur de notre Université. En effet, honneur aux scientifiques : Louis Pasteur (1822-1895), inventeur du vaccin contre la rage y a enseigné, tout comme Wilhelm Röntgen (1845-1923), inventeur du « Rayon Röntgen » que nous connaissons mieux aujourd’hui sous le nom de « Rayon X », prix Nobel de physique en 1901. Ajoutons à ce palmarès déjà brillant les figures de Charles-Emmanuel Sédillot (1804-1883) précurseur de l’asepsie opératoire et inventeur du mot « microbe » en 1878 ; de Charles Louis Alphonse Laveran (1845-1922), connu pour avoir découvert, en 1880, le parasite protozoaire responsable du paludisme et pour avoir été le premier prix Nobel de médecine français en 1907. Évoquons encore un instant la mémoire de Joseph von Mering (1849-1908) qui synthétisa en 1893 une substance baptisée acétaminophène et que nous connaissons actuellement sous le nom de Paracétamol ; et celle de Ferdinand Braun (1850-1918), prix-Nobel de physique en 1909 qui développa en 1897 le tube cathodique, dit « tube de Braun » qui permettra la réalisation premiers téléviseurs et écrans d’ordinateurs.

A la genèse de notre Université, nous trouvons aussi Mathias Bernegger (1582-1640) ami de Grotuis et de Kepler qui tenta, en vain, de convaincre ce dernier de s’installer à Strasbourg et avec qui il édita les œuvres de Galilée. Professeur d’éloquence en 1608, chanoine de Saint-Thomas, il fut également recteur de l’Université dans ses premières années d’existence. Louis Arbogast (1759-1803) également recteur de l’Université en 1791 est mathématicien et l’inventeur du calcul des dérivés. Il a siégé à la convention lors du procès de Louis XVI et a présidé à deux reprises le comité d’instruction publique. On lui doit également l’adoption du système métrique.

Parmi les penseurs, l’immense Albert Schweitzer (1875-1965), théologien, pasteur, philosophe et médecin, prix Nobel de la Paix en 1952, y a tenu une chaire à la Faculté de Théologie Protestante. Qui de mieux placé pour évoquer le dialogue entre philosophie et religion que Paul Ricoeur (1913-2005) qui enseigna l’histoire de la philosophie pendant huit années à l’Université de Strasbourg avant de rejoindre la Sorbonne. De confession protestante il développa notamment la phénoménologie et l’herméneutique tout en s’intéressant à la théologie protestante. Comptons encore parmi ce panthéon du professorat l’historien et influent membre de la Résistance Marc Bloch, mort en 1944 sous la torture de la Gestapo. Moins élus de la postérité, d’autres auraient mérité d’être mentionnés …

Mais d’autres constats s’imposent. Nul n’est prophète en son pays : c’est l’adage que vérifia Jacques Ellul (1912-1994). Quasiment inconnu en France, il a joui, comme souvent, d’une autorité bien plus grande aux États-Unis. Il fut professeur d’Histoire du droit à la faculté de droit de Strasbourg. En 1936, il soutient sa thèse intitulée : « Étude sur l’évolution et la nature juridique du Mancipium ». Il valida une seconde maxime qui tend à dire que le droit mène à tout. En effet, l’histoire retiendra surtout ses réflexions sociologiques et théologiques sur la société technicienne. Ellul qui s’était converti au protestantisme à l’âge de 18 ans reconnaîtra sa dette intellectuelle envers trois protestants : le théologien Karl Barth, le philosophe Soren Kierkegaard puis le grand Karl Marx. En 1946, il publie « Le fondement théologique du droit », une étude sur le Jus Naturalis. Mais c’est à partir des années 50 que paraît une « Histoire des institutions » en 4 volumes, ouvrage qui fut longtemps considéré comme une œuvre de référence. L’année 2012, le centenaire de sa naissance, nous commandait de revenir sur ce personnage important, penseur de valeur de notre société contemporaine.

A contrario, les quelques éminents étudiants passés sur les bancs de l’Université de Strasbourg offrent également une fresque tout à fait édifiante de la capacité qu’elle a eu d’enseigner doctement, de générations en générations. Le plus célèbre, et celui qui fait sans doute office de vitrine dès lors qu’on désire vanter les grandeurs de notre Université est le poète et protestant Johann Wolfgang Von Goethe (1749-1832), étudiant à la Faculté de Droit (de 1770 à 1771) pour suivre les pas de son père, alors juriste à Thuringe en Allemagne. Sa thèse de Licence porta sur des sujets bien peu poétiques tels que l’infanticide ou encore le pouvoir de légiférer. Durant son séjour Strasbourgeois, il résida à l’Hôtel de l’Esprit, quai Saint-Thomas et toucha un peu de médecine avec un certain Jean-Frédéric Lobstein (1736-1784). Ce même Jean-Frédéric exerça pas moins de dix mandats comme doyen de la faculté de médecine et termina sa carrière comme recteur de l’Université, poste auquel il fut élu deux fois. Il mourra précocement à l’âge de 48 ans. Néanmoins, on ne le confondra pas avec son neveu, Jean Georges Chrétien Frédéric Martin Lobstein, parfois appelé Jean-Frédéric Lobstein le jeune (1777-1835), professeur à la faculté de médecine de Strasbourg et qui donna son nom à la pathologie de Lobstein, plus communément appelée « La maladie des os de verre ».

Succède à l’art de régir l’âme et le corps, celui de régir les nations. En effet, bon nombre de Chefs d’État ont fréquenté l’Université de Strasbourg pour y apprendre l’art subtile de la gouvernance des peuples. A commencer par Napoléon Bonaparte (1769-1821); Robert Schuman (1886-1963), père de l’Europe; Albert Fujuimoro, ancien Président du Pérou; Jean-Claude Junker, Premier Ministre du Luxembourg et Mikheil Saakachvili, actuel Président de la Géorgie. Enfin, nous citerons le philosophe français d’origine lituanienne, Emmanuel Levinas (1906-1995) qui étudia 5 années la philosophie à Strasbourg, de 1923 à 1927, avant de partir en Allemagne pour y soutenir sa thèse intitulée « Théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl ». Husserl, ce Tchèque d’origine juive converti au protestantisme. Pour la philosophie, encore convient-il de ne pas oublier l’étonnant Georges Gusdorf (1912-2000).

C’est en survolant cinq siècles d’histoire, des premiers balbutiements d’un Réformateur visionnaire, qu’on appelait alors le « Nouveau Cicéron » dans un Strasbourg berceau de l’humanisme et bastion de la Réforme, pour arriver à ce que certains ont appelés la « réunification » de l’Université de Strasbourg en 2009, que L’Univeritas, entendue en son sens étymologique de communauté et unifiée une première fois par Jean Sturm, connaît encore aujourd’hui un prestige digne de respect. Des hommes ambitieux, aujourd’hui des femmes, guidés par la passion et par ce que Cicéron appelait « l’art de savoir et l’art d’enseigner », ont forgé au fil des siècles ce magnifique monument vivant pour l’instruction de l’humanité. Le protestantisme, et avant lui la Réforme, n’est pas seulement un système théologique et dogmatique complet, c’est aussi un formidable élan culturel et un modèle de pensée sui generis qui a imprégné un grand nombre de penseurs depuis le XVIème siècle. Dans une société contemporaine malade de sa propre amnésie on aurait parfois tendance à l’oublier.

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Classé dans A. Histoire moderne, C. Grand-Est (Alsace Lorraine Champagne-Ardenne), D. Allemagne, F. 19ème et 20ème siècles

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