V. Berger : "arrêtez le massacre !"

Vincent Berger, président de l’université Paris 7 Denis Diderot, a été rapporteur général des Assises. Il est, en principe, sincèrement préoccupé par la réussite des étudiants en licence. Il se doit de l’être car le document de travail que je me suis procuré établit qu‘une minorité des bacheliers, entrés dans son université en 2009-2010 en L1, ont obtenu, en 2012, leur licence en 3 ans, et ce quel que soit l’indicateur utilisé : taux d’obtention de licence en 3 ans pour l’ensemble des 1.545 bacheliers néo-entrants en L1 en 2009, taux pour ceux encore présents en 2010-2011 (i.e. ceux que la DEPP appelait jadis les « étudiants confirmés« ). Le second taux de succès est bien sûr plus élevé, puisque le calcul a éliminé du dénominateur les abandons en 1ère année. La méthode utilisée – la plus rigoureuse et la plus signifiante – est celle du suivi de cohorte.

405 des 1.545 bacheliers 2009 ont obtenu leur licence en 3 ans (taux de succès = 26,2%). 405 des 1.016 bacheliers 2009, encore présents à Paris 7 en 2010-2011, ont obtenu la licence en 3 ans (taux de succès = 39,8%).

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Le taux d’obtention de la licence en 3 ans est plus fort chez les 954 bachelières (respectivement 30,2% et 45,9%), chez les titulaires d’un baccalauréat général (29,1% et 41,8%), dans les disciplines de Sciences humaines et sociales, de Lettres et langues (page 19 du document).

Le taux d’obtention de la licence en 3 ans est particulièrement faible chez les 148 bacheliers technologiques (7,4% et 17,2%) et est nul chez les 41 bacheliers professionnels.

Le massacre des étudiants de licence est général dans les disciplines scientifiques, et en particulier en informatique (71 bacheliers néo-entrants ; taux d’obtention de licence en 3 ans : 4,1% et 6,5%), en physique (59 bacheliers : 8,5% et 12,2%), en mathématiques (44 bacheliers : 11,4% et 17,2%).

Vincent Berger, il vous faut arrêter cette hécatombe. Quelle est la recommandation de votre rapport des Assises que vous comptez appliquer à votre établissement pour faire progresser le taux de succès en licence ?

Mais il me semble qu’il y a plus grave encore. 203 bacheliers néo-entrants en 2009 en 1ère année de licence à Paris Denis Diderot ont accédé, en 2012, à un de ses masters, soit 13,1 %. Certes, l’université a délivré en 2012 plus de 405 licences. Il faut en effet y ajouter les diplômés qui ont obtenu leur licence en 4 ans ou plus, ceux qui sont arrivés en cours de licence après une CPGE ou un DUT. De même, les étudiants inscrits en 1ère année de master en 2012 sont davantage que 203. Des étudiants sont arrivés d’ailleurs, sinon l’université serait morte.

Ces constatations font naître une hypothèse qui n’est pas l’objet de débats. Denis Diderot serait une université en train de construire un système d’ESR à deux vitesses. Une université de premier cycle organisée pour massacrer la majorité des bacheliers qui l’ont choisie. Une université de 2ème et 3ème cycles, coupée de son 1er cycle et qui jouerait son attractivité sur sa réputation d’université parisienne intra-muros. Les jours du 1er cycle de Paris VII seraient-ils comptés ? Vincent Berger, votre stratégie serait-elle de vous débarrasser de vos licences ? Il vous faut débattre !

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13 Commentaires

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13 réponses à “V. Berger : "arrêtez le massacre !"

  1. Sirius

    Ces chiffres terribles expriment l’attitude de Vincent Berger et de biens d’autres responsables universitaires. Défendre en public la non-sélection à l’entrée de l’université et, en même temps, de façon masquée, pratiquer la sélection la pire, par l’échec de l’immense majorité des étudiants admis.

    En résumé, sous la démagogie, le cynisme.

  2. Alain

    Affligeant, mais sûrement pas unique….

    Mais qui se préoccupe de l’étudiant de licence dans l’université d’aujourdh’ui ? Qui enseigne en L1 : ATER, vacataires, moniteurs ? L’université est soit disant pauvre, mais elle peut financer des masters d’excellence à 10 étudiants, et mettre 40 etudiants de L1 dans une salle de TD de 25 places (de toute facon les 15 retardataires n’ont pas le niveau, autant qu’ils partent d’eux memes) .
    Il y a des choix qui sont fait (dans les instances, lors des recrutements d’EC, lors des promotions locales ou au CNU), ceux ci favorisent de maniere excessive l’excellence de la recherche au détriment de l’accompagnement des bacheliers et étudiants…. Et les universités font tout leur possible pour ne pas savoir faire un suivi de cohorte. Meme le mnistere qui a toutes les données grace au numero unique d’etudiants ne le fait pas (ou en tout cas ne le publie jamais).

    Pas de suivi de cohorte, c’est surement la solution la plus simple pour eviter les chiffres de réussites trop bas.
    Désolant
    alain

  3. Abraxas

    Les chiffres ne s’améliorent pas, et on ne voit pas comment il en serait autrement, vu la formation dispensée en lycées. C’est toute la chaîne qui est pourrie, et les tours de passe-passe du Brevet et du Bac se paient tôt ou tard. Et je préfère ne pas penser aux dégâts psychologiques sur des mômes qui ont pu croire qu’ils étaient bons élèves. Je constate le même effritement en prépas — à ceci près qu’ils sont en général préparés au pire, alors que les entrants en université croient parvenir à un chemin de roses. Et lorsqu’ils n’intègrent pas une grande école, ils parviennent encore à relever le niveau des facs en Licence — et à truquer malgré eux les chiffres effarants de l’échec.
    C’est entre 5 et 18 ans que l’on bousille des gosses souvent capables de mieux — encore faudrait-il qu’on le leur ait demandé. Après, ils paient les pots cassés.
    Franchement, le mariage gay, la guerre au Mali, la neige et autres circonstances médiatiques empêchent seuls de réaliser la nullité absolue de Fioraso. Elle bénéficie des écrans de fumée élevés par ailleurs.

  4. François

    @Abraxas
    Deux remèdes opposés. Qui croire ?

    Point de vue d’un grand mathématicien :
    « L’enseignement actuel, le même pour tous alors qu’il faudrait un enseignement adapté à chacun, est un désastre.
    Il faut créer un nouveau système éducatif. Être capable de choisir les meilleurs enfants de tous les horizons, et de leur faire bénéficier d’un enseignement spécifique.
    Il faut sélectionner les bons élèves, qui peuvent apprendre dix fois plus vite que les autres, et qui aujourd’hui perdent leur temps dans les écoles standard.
    Accéder à la machinerie de l’esprit humain, c’est tout l’objet de l’enseignement. C’est une clé qui reste assez mystérieuse. Or, il n’y a pratiquement aucune recherche sur l’éducation. Tout le monde croit savoir comment enseigner ! »
    http://www.lejdd.fr/Societe/Sciences/Actualite/La-science-bute-sur-trois-enigmes-majeures-interview-de-Misha-Gromov-596631

    Point de vue d’une professeure-blogueuse :
    «  Pour le collège unique. Une fois que l’on a donné la possibilité à tous les enfants de suivre le même enseignement, il n’est pas possible, pensable de revenir en arrière. Donner, c’est donner. Ce serait une terrible régression démocratique. Ce serait comme  rétablir le suffrage censitaire au motif que, dans les milieux défavorisés, on vote un peu trop Le Pen. Ce serait comme rétablir les classes dans le métro au motif que certains mettent les pieds sur les banquettes et écoutent leur musique trop fort.  Oui au collège unique, c’est une question de principe. »
    http://maragoyet.blog.lemonde.fr/2013/03/16/unique-forcement-unique-le-college/

  5. Damien

    @Francois
    Le discours sur l’enseignement des maths de Misha Gromov est pour le moins étrange. Il regrette l’enseignement « pour tous », non parce qu’il ne marche pas pour la majorité, mais parce qu’il ne permet pas de faire émerger les très bons. C’est étrange, d’une part parce qu’en maths, on peut dire que l’identification des meilleurs ne marche pas si mal (des Lafforgue à Villani, je dirais même que le système français est très bon pour dégager des bons mathématiciens), d’autre part parce que ce qu’on reproche à l’enseignement actuel des maths c’est d’être inadapté pour la majorité (ce qui se discute, mais bon). En résumé, il répond complètement à côté de la question.

    Les « remèdes » proposés par Misha Gromov ou Mara Goyet ne sont pas si opposés, ils ne parlent simplement pas de la même chose. Misha Gromov ne s’intéresse qu’aux 3 % (soit dit en passant, je ne vois pas comment « 3 % d’enfants » en France représentent « 2 à 3 millions de personnes », ça me semble un raccourci du discours un peu malhonnête). Marat Goyet, elle, parle d’une séparation du collège en différentes filières de tailles non négligeables (on pourrait rappeler que pour les élèves en grande difficulté, il y a déjà des alternatives au collège unique). Par exemple séparer le collège unique en trois filières accueillant chacun en gros 1/3 des élèves.
    Et quand Misha Gromov dit « Le premier objectif de l’enseignement est de donner la même éducation à tous, pour que l’on partage des idées communes. C’est important pour la cohésion sociale. Cela fonctionne. », il « défend » de facto le collège unique.

    Et je suis profondément sceptique sur la sélection des meilleurs telle que proposée par Misha Gromov, parce que si effectivement on « rate » actuellement les « génies » en fin de secondaire, je ne vois pas comment on arriverait magiquement à les sélectionner en fin de primaire (ou même à l’entrée du primaire). Ça me semble un brin naïf, même venant d’un grand mathématicien.

    Quant au collège unique, je ne me sens pas apte à juger. Mais ça me parait beaucoup trop facile de reporter sur le secondaire les échecs du supérieur.

  6. François Brunet

    Cher Pierre Dubois, je suis presque toujours en accord avec vos analyses mais ici je m’étonne – est-ce parce que j’enseigne à Paris 7? Sans vouloir défendre V. Berger contre des évidences accablantes, je me demande si vous n’allez pas un peu vite en suspectant la construction, à Paris 7, d’un ESR à deux vitesses, au motif que le recrutement externe en Master est important. L’ESR à deux ou trois vitesses est une réalité (CPGE/ IUT/ face) dont la condition première est la non-sélection à l’entrée en L ou plutôt l’aspiration légitime de tous à l’enseignement supérieur dans un système où certaines filières sont fortement sélectives et d’autres pas ou peu. Cette réalité est aggravée depuis 10 ans par la logique délétère de l’excellence et de la recherche à tout prix de financements temporaires et extérieurs. V. Berger, sur ces différents points, ne me semble pas plus en cause que d’autres, d’autant qu’il a beaucoup travaillé dans diverses directions pour rapprocher facs et CPGE et pour améliorer la réussite en Licence. Comparons si vous le voulez ces taux d’échec dans diverses universités. Et regardons aussi – comme vous savez si bien le faire – les invraisemblables asymétries de l’ESR et de la structure des élites françaises qui en est l’image réfractée. Mais peut être votre billet n’a t il d’autre but que d’inciter V. Berger à plus de sursaut républicain, en quoi il serait très bienvenu. Bien à vous, FB

  7. Pierre Dubois

    @ à Alain. Oui, les universités qui mènent des suivis de cohortes annuels sur le devenir des bacheliers néo-entrants peuvent se compter sur les doigts d’une main. C’est le cas de l’université de Strasbourg :
    http://www.unistra.fr/fileadmin/upload/unistra/universite/SAP_Parcours_et_devenir_des_etudiants/Licence_Tous_Bacs_2009-2010.pdf. Mais ce suivi n’est pas poursuivi pour pouvoir calculer le taux d’obtention de la licence en 3 ou 4 ans. Dommage !

    Les comparaisons entre universités sont donc impossibles. Cachez ce thermomètre que je ne saurais voir.

    @ François Brunet. J’ai également beaucoup d’empathie pour Paris VII. J’y ai travaillé de 1972 à 1988 au sein du Groupe de sociologie du travail (au 6me étage de la Tour Centrale). L’attention que j’ai portée au suivi de cohorte des bacheliers de Paris VII tient au fait que la publication de tels suivis est exceptionnelle en France : c’est un bon point pour Paris Denis Diderot.

    Vincent Berger a peut-être beaucoup travaillé pour améliorer la réussite en licence mais les résultats de la cohorte démontrent qu’il a échoué.

    Je poursuis mon hypothèse d’une université de Paris 7 à deux vitesses qui se désintéresse de fait de ses nouveaux bacheliers, de son 1er cycle, et qui est axée sur ses masters et ses doctorats. Plusieurs arguments.

    1. Le nombre de nouveaux bacheliers entrants à Paris 7 (1.545 en 2009) est faible eu égard à son effectif total(24.901). La même année, Strasbourg a accueilli 4.942 nouveaux bacheliers (dont 1.131 en Santé). Marne-la-Vallée en a accueilli 1.728 (pour un peu plus de 10.000 étudiants)

    2. Paris VII, université parisienne intra-muros, n’est pas « naturellement » une université de proximité. Mais je doute qu’elle cherche à attirer davantage de nouveaux bacheliers de la banlieue et de la grande banlieue. Peut-être même, au travers de l’orientation dite « active », elle cherche à dissuader les bacheliers qui l’auraient quand même choisie parmi leurs voeux d’admission post-bac. Il est sûr que les chiffres de l’hécatombe sont fortement dissuasifs.

    3. Devant cette situation, Paris VII devrait se poser vraiment la question : faut-il fermer les formations de 1er cycle ? Une réponse positive aurait le mérite de la clarté, mais, bien sûr, elle déclencherait un sacré tintamarre dans les chaumières universitaires !

  8. François Brunet

    @Pierre Dubois. Je ne connais pas assez bien les statistiques de P7 (encore moins celles d’autres universités) pour vous répondre de manière approfondie, et d’ailleurs mon post n’avait pas pour but de défendre V. Berger ou P7. Ce que vous dites sur P7 « qui se désintéresse de ses nouveaux bacheliers » et « est axée sur ses masters et ses doctorats » est une triste évidence qui, cependant, ne me semble pas singulariser P7 par rapport aux autres universités parisiennes en tout cas et qui, comme je le disais, est une tendance lourde aggravée depuis 10 ans par la course à l’excellence et, ajoutons-le, à la professionnalisation. Disons que « l’intérêt » de P7, comme celui de beaucoup d’autres universités, n’a guère été aiguillé ou aiguillonné vers le L. C’est évidemment très regrettable, mais vous ne pouviez pas non plus appliquer la LRU dans une université comme P7 en privilégiant le choix de la réussite en L par opposition à celui des Labex et autres RTRA, et même des M Pro, sans risquer l’explosion pure et simple de la fac. Je simplifie beaucoup, mais j’ai siégé au CS pendant toute cette période et c’est en gros ce que j’ai vu.

  9. Christian

    J’enseigne une discipline scientifique dans une université parisienne, où il est considéré comme acquis que la licence a deux publics. Le premier public est celui des L1 et L2 ; il n’accède pour l’essentiel pas à la filière d’élite de la L3, et encore moins aux master de recherche fondamentale. Le second public est celui qui arrive à partir de la L3, issu pour l’essentiel des classes préparatoires.

    J’ai l’impression qu’un système universitaire qui ne produit pas lui-même les étudiants qui le feront vivre va au casse-pipe. Mais « il faut maintenir le niveau » (ou son illusion).

    (Le prénom a été modifié.)

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  11. cedric prunier

    Il me semble que vous n’étiez pas forcement opposé à cet « abandon » des licences ou plus exactement que vous étiez très favorable à une séparation des deux niveaux licence et master.
    Ai je bien compris ?

  12. Damien

    @cedric prunier
    Il me semble que Pierre Dubois est pour réformer l’ESR, pas pour faire pourrir la situation sous une forme « politique du pire » qui profite d’abord aux initiés.

    Christian résume bien la situation (au moins pour les universités parisiennes) : l' »évitement » du L1-L2 (ex-DEUG) via les autres filières (prépas en particulier mais pas uniquement) a été parfaitement assimilé par les EC eux-même (en sciences). Il faut dire que la majorité ne sont probablement pas passés par là non plus.

    Et comme lui, je pense que cette situation bancale n’est pas tenable (en dehors du fait qu’elle est scandaleusement hypocrite). Dans les universités « de proximité » (bouh les vilaines), ce n’est pas tenu, et les objectifs de formation ont été revus (en gros le but n’est plus de préparer aux « masters de recherche fondamentale »). Le taux d’échec y est alors plus faible, mais les exigences théoriques sont différentes.

    (cela dit, pour nuancer un peu les chiffres effrayant de Pierre, on constate en lisant le document qu’il existe une licence mixte maths-informatique qui a des résultats un peu meilleurs que les licences maths et informatique, ce qui laisse penser que les étudiants les plus doués vont dans ce cursus double, diminuant encore les taux de réussite des licences maths et info)

  13. Bloc-notes

    Je suis d’accord avec Alain (commentaire n°2). Les enseignants se moquent bien des étudiants de licence. Il ne joue pas honnêtement leur carte « enseignant ». Les étudiants sont « abandonnés » à leur triste sort. Ils ne veulent pas s’investir, pour la plupart, pas tous, dans la réussite des étudiants en licence. Seuls, les étudiants de master les intéressent un peu car plus il y a d’étudiants inscrits dans leur spécialité où ils sont responsables, plus ils peuvents se faire payer des heures complémentaires. Enfin bref, c’est l’argent qui fait tourner le monde. Je suis aussi d’accord avec Christian (commentaire 9). L’université ne prépare pas bien les étudiants de licence à la suite de leurs études en master. Seuls les élites de prépa peuvent faire face à ces enseignements. Pourquoi à votre avis, la majorité des enfants des enseignants ont suivi une prépa plutôt que de s’inscrire à l’université. Beaucoup d’universitaires conseillent de suivre une prépa plutôt qu’une L1/L2 ????????????? Beaucoup de questions à se poser sur l’investissement des enseignants-chercheurs ?