L'UVSQ ou les vraies questions

Jean-Luc Vayssières, président de l’université de Versailles Saint-Quentin (UVSQ), est heureux. Sur son blog, il se félicite du « coup de projecteur bien mérité sur le niveau licence, qui figure à la première place du classement. C’est aussi la confirmation de l’importance accordée par notre université à l’encadrement des étudiants« .

Le lecteur ne sera pas surpris par le débat, certes assez polémique, qui va suivre, un débat pour parvenir à des comparaisons plus rigoureuses entre les universités et pour poser les vraies questions sur l’organisation à venir des universités, questions que la loi Fioraso n’a pas su, a refusé de penser.

« Président, ne vous réjouissez pas trop vite ! Comparer, c’est plus difficile que vous ne le dites » ! L’UVSQ figurant parmi les universités qui communiquent de manière transparente sur les parcours de formation des néo-bacheliers, tout un chacun peut s’enquérir des taux de succès des 19 licences de l’université. Sont-ils les mêmes dans chacune d’entre elles ? Non ! Occasion ici de féliciter l’Observatoire de la vie étudiante pour la qualité et la pertinence de ses suivis de cohortes durant cinq années : les bacheliers et leurs familles ne sont pas intéressés par la performance moyenne d’une université, mais bien par celle de telle ou telle licence.

Note d’information de la DEPP : obtention de la licence en 3 ans à l’UVSQ pour les 960 bacheliers néo-entrants à l’université en 2007-2008 et qui n’ont pas changé d’établissement : taux observé : 56,4 % ; taux simulé : 42,6 ; valeur ajoutée = + 13,8. Celle-ci est la plus forte de celles observées dans l’ensemble des universités. Dès lors, question posée par le président : pourquoi l’UVSQ est-elle classée première université de France en licence ? Chronique du blog : explications des échecs en licence.

Les explications de la performance de l’université du Sud-Ouest francilien. « La signification de ce classement est à chercher du côté des équipes pédagogiques«  fortement investies. « Succès d’une méthode » qui rend la licence attractive : « une université à échelle humaine, un cadre de vie et d’étude agréable, un accompagnement pédagogique attentif, un travail organisé en petits groupes, des professeurs référents, la cohérence des équipes enseignantes, l’intégration de la recherche à la formation grâce à l’intervention de titulaires, y compris professeurs, dès la première année ! ».

Jean-Luc Vayssières admet, avec raison, la méthode de calcul dite de la « valeur ajoutée ». « Ce n’est pas un classement de la valeur absolue des étudiants, mais de la capacité de l’université à les faire réussir mieux ou moins bien que la moyenne prévisible ». Quelle est la population étudiante prise en compte par la DEPP dans le calcul des taux de succès ? 960 bacheliers entrés en 2007-2008 à l’UVSQ et qui n’ont pas ensuite changé d’établissement. La DEPP élimine donc les bacheliers qui ont quitté l’université en cours de L1, après la L1, ou encore après l’année de L2. Ils n’y obtiennent donc pas leur licence : logique.

Les informations données par l’Observatoire sur le devenir en 2009-2010 de la cohorte de bacheliers néo-entrants 2008-2009, bien plus nombreux que les 960 retenus par la DEPP, démontrent un taux d’évaporation élevé en 1ère année de licence, variable d’une licence à l’autre, sauf dans les doubles cursus avec sélection à l’entrée et numerus clausus. Trois chiffres (hors redoublements et réorientations au sein de l’université). 1. Nombre d’entrants en L1 en 2008-2009. 2. Nombre de passages en L2 en 2010-2011 dans un cursus de l’université. 3. Nombre de non-réinscrits en 2009-2010. Sciences et technologies : respectivement 566, 282, 201. Droit : 479, 240, 134. Administration économique et sociale : 190, 73, 84. LLCE Anglais : 134, 56, 68. Histoire : 94, 52, 31. STAPS : 56, 23, 19.

Retour sur le taux de la DEPP : taux de succès en licence en 3 ans pour les étudiants qui n’ont pas changé d’établissement. Ces taux ne peuvent être calculés pour chacune des licences de l’UVSQ, car des diplômés quittent l’UVSQ après la licence et ne sont pas pris en compte par l’observatoire ; certains diplômés entrent sur le marché du travail, d’autres partent faire un master ailleurs. Quelles sont les données pour ceux qui ont accédé, à la rentrée 2011, dans une première année de master à l’UVSQ, eu égard à l’ensemble des inscrits à la rentrée 2008-2009 ? Pour les mêmes 6 licences, deux chiffres : nombre d’entrants en L1 en 2008-2009, nombre d’inscrits en M1 dans l’université en 2011-2012. Sciences et technologies : respectivement 566, 56. Droit : 479, 97. Administration économique et sociale : 190, 25. LLCE Anglais : 134, 18. Histoire : 94, 35. STAPS : 56, 3. Si on tient absolument à faire des classements, il faut comparer les mêmes licences d’une université à l’autre et non les universités entre elles.

A partir des donnés de l’OVE, calculons les taux extrêmes, appelés « taux de rétention » :  nombre d’inscrits en M1 à la rentrée 2011 (ils ont obtenu leur licence en 3 ans) / nombre total d’inscrits à la rentrée 2008. Taux de rétention le moins élevé : STAPS, 5,4%. Taux de rétention le plus élevé : Droit, 20,3%. Les licences de l’UVSQ sont peut-être attractives, mais elles ne parviennent à retenir dans les masters de l’établissement qu’une minorité d’étudiants. Le président Vayssières a donc tort quand il affirme dans la chronique de son blog : « l’une des solutions les plus simples pour avoir de très bons étudiants en master, c’est d’abord de les former nous-mêmes ! Négliger le premier cycle, ce serait négliger une ressource essentielle à la réussite de notre projet universitaire ». Les faits infirment ses dires.

Peu de bacheliers de L1 de l’UVSQ, qui ont réussi leur licence en 3 ans, dans les masters de l’établissement. Et pourtant ces masters ne sont pas vides ! Loin de là ! Des étudiants venus d’ailleurs s’y inscrivent. Et c’est là qu’il faut féliciter de nouveau la présidence pour sa transparence de l’information et l’observatoire pour sa performance, pour la poursuite du suivi de cohorte durant cinq années universitaires. Exceptionnel et exemple à suivre par les autres observatoires.

Retour aux données de l’observatoire pour les 6 licences jusqu’ici mentionnées. Deux chiffres. 1. Nombre d’étudiants, bacheliers inscrits entrés en L1 à la rentrée 2008 et inscrits en M2 à la rentrée 2012 (parcours sans redoublement).  Sciences et technologies : 41. Droit : 71. Administration économique et sociale : 17. LLCE Anglais : 7. Histoire : 22. STAPS : 1. Total : 159. Rappel du nombre de bacheliers entrés en L1 dans ces 6 licences : 1.519.

2. Nombre total d’étudiants inscrits en 2012-2013 dans les 20 spécialités de master 2, toutes origines confondues : 2.512 eu égard aux 159 issus d’une L1 de l’établissement après un parcours sans redoublement. 159 / 2.512 = 6,3%.

« Président, je vous suggère une autre chronique pour votre blog : pourquoi l’université « nouvelle » de Versailles Saint-Quentin est-elle classée par Shanghaï ? L’investissement admirable des équipes pédagogiques de la licence échoue à retenir les bacheliers qui se sont inscrits dans votre université, par choix ou par défaut. Il ne conduit en master 2, sans redoublement, que 6,3% des bacheliers. Ce ne sont pas vos licences qui sont attractives et performantes, ce sont vos masters ».

Les parcours de formation observés au sein de l’UVSQ posent les vraies questions pour l’avenir de l’Université de France : peut-on être à la fois une université de proximité et une université de recherche qui joue dans la compétition internationale au sein d’une alliance, voire d’une fusion, en l’occurrence celle de Paris Saclay ? Les données exposées dans cette longue chronique prouvent, selon moi, qu’on ne peut pas courir deux lièvres à la fois.

Le lecteur connaît le projet que porte ce blog depuis son ouverture en janvier 2009  : sortir la licence de l’université, créer des Instituts d’enseignement supérieur dédiés au 1er cycle (143 chroniques sur les IES). Le baccalauréat a été définitivement sorti de l’université par Napoléon, mais cela avait demandé plus de deux siècles et demi. Cette chronique sur les parcours de formation au sein de l’UVSQ démontre qu’il faut penser dès maintenant à sortir la licence de l’université. Débattre !

1 commentaire

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Une réponse à “L'UVSQ ou les vraies questions

  1. Vatin

    Cher Pierre,

    Merci pour ces analyses plus précises. Il va falloir en produire, car on a ouvert la boite de Pandore avec la mise en évidence des « effets d’université » sur la réussite en licence.

    Mais je persiste à penser (cf. ma précédente intervention) qu’il faut globalement dénoncer cette statistique pernicieuse. Je ne suis pas de ceux qui veulent, en toutes circonstances, « casser les thermomètres ». Ce n’est pas une raison pour s’appuyer sur des données dont on peut d’emblée montrer qu’elles sont fallacieuses et, de ce fait, dangereuses parce qu’elles peuvent induire des conduites perverties des acteurs concernés.

    Je n’ai rien contre la mesure d’ »effets d’établissements », en ce qu’elle peut corriger des disparités structurelles qui polluent les statistiques brutes de taux de réussite. Nous le savons tous depuis longtemps, les « bonnes formations » ne sont pas celles qui ont de bons enseignants, mais celles qui ont de « bons étudiants ». La « réussite » s’auto-confirme alors.

    Mais le principe de calcul d’effets d’établissements repose sur une évaluation qui doit être homogène et externe à l’établissement. C’est le cas quand on mesure des taux de réussite au baccalauréat par section ou quand on mesure des scores à de grandes enquêtes de type Pisa. Ces conditions ne sont pas réunies en ce qui concerne la réussite en licence universitaire.

    Deux biais:

    1. Le titre de licence n’est aucunement homogène. Il faudrait au minimum corriger en fonction des disciplines, sachant que toutes les universités n’ont pas la même composition disciplinaire. C’est un peu ce que tu fais dans ta chronique. Mais ceci est une critique vénielle. Nos statisticiens devraient pouvoir sans trop de mal corriger ce biais.

    2. Beaucoup plus grave: qu’est-ce qui prouve que,même pour une même discipline, les exigences sont les mêmes d’une université à l’autre ? Les universités (par le biais des règlements d’examen, souvent négociés avec les syndicats d’étudiants, ce qui est déplorable), mais aussi les enseignants eux-mêmes sont juges et parties. Comment en effet les juger sur la réussite à une épreuve qu’ils ont eux-mêmes définie ?

    Cette question est gravissime, car les universités disposent d’un moyen simple pour remonter leur rang dans un tel classement: brader leurs diplômes. L’évaluation des universités françaises par un « effet d’établissement » risque donc d’avoir de terribles effets pervers. Le taux apparent de réussite en licence va peut-être s’améliorer, mais à quel prix ? On peut malheureusement se demander si cet effet de levier n’est pas l’objectif poursuivi par notre ministère en publiant de telles statistiques: une émulation par le bas !