L'anglais, tueur des autres langues

L’article L 121-3 du Code de l’éducation, modifié par la loi du 22 juillet 2013, contient une excellente surprise qui m’avait échappé : « la maîtrise de la langue française et la connaissance de deux autres langues font partie des objectifs fondamentaux de l’enseignement ». Cet article, qui avait fait coulé beaucoup d’encre critique sur la domination inexorable de l’anglais, affiche un objectif important et pertinent : chaque étudiant (et pas seulement les étudiants en langues) devra avoir connaissance de trois langues. Cet objectif doit apporter de l’eau au moulin des défenseurs des langues dites rares et des contempteurs du globish.

Trois évènements : la défense des licences d’arabe et d’hébreu à l’université de Picardie, la fermeture de départements de langues modernes au Royaume-Uni, l’entrée de la Croatie dans l’Union européenne. Deux réflexions. 1. Laisser faire le marché, à savoir le choix des étudiants de s’inscrire dans tel ou tel diplôme, fuyant l’apprentissage d’une autre langue étrangère que l’anglais, peut conduire un pays au désastre sur les plans politique, économique, culturel et social (dont le développement de la xénophobie). 2. Dans une situation de crise financière des universités, il ne faut surtout pas désinvestir dans l’enseignement des langues, anciennes ou modernes. Mais comment faire ?

1. Language teaching crisis as 40% of university departments face closure. Number of universities offering modern languages degrees plunges from 105 in 2000 to 62 at start of this academic year, article de Daniel Boffey dans le Guardian du 17 août 2013 (signalements par Samuel Bliman et une lectrice du blog). Texte en pdf. Les élites politiques, économiques et intellectuelles britanniques commencent sérieusement à s’inquiéter de la fermeture des départements universitaires de langues modernes.

2.  Enseignements d’hébreu et d’arabe à l’université de Picardie (chronique précédente : Formations en langues rares). Lettre ouverte de deux syndicats de l’université à Geneviève Fioraoso. « Nous attirons votre attention sur le choix de société que représenterait l’éradication de ces langues dont l’enseignement représente non seulement un enjeu disciplinaire, mais aussi un enjeu démocratique dans notre pays et dans notre région. Il s’agit bien ici du respect de la mission première de l’université qu’est la diffusion du savoir et de la culture, ainsi que de sa responsabilité vis-à-vis de la société »…

3. La Croatie est devenue le 28ème pays de l’Union européenne, le 1er juillet 2013. Contrairement à ce que je pensais, la langue usuelle et officielle de la Croatie n’est pas le serbo-croate, mais… le croate. Le lecteur d’un court article en ligne sera, j’en suis sûr, intéressé par l’histoire de cette langue, en particulier quand la Croatie était membre de la Yougoslavie.

Dans quelles universités françaises enseigne-t-on aujourd’hui le Croate ? Il est curieux de constater que le PRES Paris Sorbonne Université, PRES en voie de disparition, ait, dans son catalogue de formations, une licence d’excellence en Serbo-croate-bosniaque-monténégrin. Même agrégation de langues à l’université d’Aix-Marseille. (impossible d’ailleurs de trouver les contenus de formation). Peu de spécialistes des études serbes et croates à l’INALCO. Un DU de Serbo-croate dans le Département d’études slaves l’université de Strasbourg, mais seulement 3 inscrits… en 2008-2009.

Dans deux semaines, vacances en Croatie. Je les prépare en lisant un livre, passionnant mais austère : L’union forcée. La Croatie et la création de l’État yougoslave (1918), Jasna Adler, Georg, Collection L’Orient proche, 1995.

8 Commentaires

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8 réponses à “L'anglais, tueur des autres langues

  1. François

    Avant de partir en Croatie, ne pas oublier d’étudier le rôle qu’y joua mon compatriote le Maréchal d’Empire Marmont (en particulier dans le développement des infrastructures routières croates).

    Je présume qu’à l’époque le français apparaissait comme la langue tueuse des autres langues européennes …

  2. François Brunet

    Voilà que vous repartez de plus belle, bravo. Mais comment se justifie ce titre dévastateur, « L’anglais tueur des autres langues », quand vous notez justement que le Code de l’éducation défend l’apprentissage de deux langues étrangères, et que par ailleurs au RU certains (peu écoutés encore) s’alarment des fermetures de départements de langues? Il y a un non-dit qui m’échappe…. Angliciste de profession, j’ai à coeur d’enseigner l’anglais et non le globish. La progression de la maîtrise de l’anglais par les étudiants français me semble un objectif absolument légitime. BIen à vous,

  3. Olivier Ridoux

    Concernant l’anglais tueur, tout dépend du sens donné en pratique à maîtrise et connaissance dans la spécification « la maîtrise de la langue française et la connaissance de deux autres langues ». Il y a de la place pour de nombreuses dérives où l’anglais devient tueur. Par exemple, en faisant que l’anglais est *toujours* l’une des deux autres langues, ou que le niveau de connaissance attendu en anglais est *toujours* le plus élevé. Après, les statistiques parlent d’elles-mêmes, combien d’heures-enseignant par langue et par an, combien de certifications C1, C2, …, par langue et par an, etc.

    C’est tout l’avantage des spécifications floues : donner des garanties en façade, laisser les mains libres en coulisse.

  4. Pierre Dubois

    Merci à tous les 3 pour ces commentaires. L’expression « Tueur » est évidemment trop forte. L’anglais est incontournable, dont acte. Mais toujours est-il que des langues romanes, pratiquées en Europe, sont mortes. Il en est ainsi du « ragusain », employé aux origines de la République de Raguse (Dubrovnik aujourd’hui).

    Merci à François pour l’info sur le maréchal d’empire Marmont, duc de Raguse en 1808. Ce n’est pas le français qui a tué le ragusain. La langue officielle de la République de Raguse, lors de l’arrivée des français était… l’italien !

    J’ai voulu en savoir plus. Les deux rubriques de Wikipédia me semblent bien documentées.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste-Fr%C3%A9d%C3%A9ric-Louis_Viesse_de_Marmont. « Auguste-Frédéric-Louis Viesse de Marmont (né en juillet 1774). Napoléon choisit ce militaire français pour des missions éloignées du théâtre principal des opérations militaires. C’est ainsi qu’il est envoyé à la tête d’une armée française en Dalmatie en 1806, dont il est nommé gouverneur général avant d’être fait duc de Raguse en 1808 (34 ans). En avril 1814, il trahit Napoléon et livre son corps d’armée à l’ennemi. Il sert alors Louis XVIII, puis Charles X. Exilé après avoir maté la révolution de 1830, il meurt à Venise en mars 1852 ».

    http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9publique_de_Raguse
    « La langue de la République de Raguse (1358-1808). Le ragusain était un des dialectes dalmates, une langue morte de la famille des langues romanes. L’encyclopédie des langues d’Europe mentionne une variante méridionale appelée « ragusain » dont on connaît quelques textes brefs. Parmi ces derniers on trouve deux lettres de 1325 et 1397 et quelques textes médiévaux. Le ragusain tomba en désuétude et finit par s’éteindre. Sa disparition coïncida avec le développement de l’italien qui devint la langue officielle de la République (de 1492 jusqu’à sa fin) ».

  5. François

    Sur Marmont un article détaillé avec photos de son château, de sa tombe, … extrait d’un blog « provincial » d’un niveau exceptionnel (œuvre d’une enseignante retraitée) :
    http://www.christaldesaintmarc.com/chatillon-s-s-marmont-duc-de-raguse-c103324

  6. Dilma

    Très franchement, je ne suis pas très favorable au développement des cursus de langues étrangères en tant que tel à l’université. Ils ont rarement des débouchés suffisants (voir le problème de l’engouement pour le coréen dans certaines universités en lien avec la « K-pop »). En revanche, il est central que tout diplôme contienne une dimension de connaissance des langues étrangères.

  7. Martinville

    Le problème n’est pas la fermeture d’un département d’hébreux en Picardie. On a ouvert ici et là, à l’époque de l’afflux des étudiants, des départements, qui n’ont plus assez d’étudiants (d’Amiens on peut aller à Lille ou Paris). La vrai question, c’est la carte de formation sur un ensemble de régions, la viabilité des département, et l’accompagnement des personnels pour muter si nécessaire… et ça, le patron université ne sait pas faire (et ne veut pas le faire, parce qu’il n’en n’est pas capable)…d’ailleurs, le patron pétri de technocratisme et de bureaucratie ne sait que supprimer et briser des talents ou construire des usines à gaz pour apparatchiks. L’université est un laminoir pour la majorité des savants et un système de promotion pour les apparatchiks.

    L’autre scandale est que les apparatchiks (avec les protections de la fonction publique) se vautrent dans l’idéologie du marché (amusant non !!!) : l’Université est aussi un conservatoire de la connaissance…. et à capituler devant l’utilitarisme ambiant, nous continuons à détruire l’intelligence. Merci aux ministres, aux énarques et à leurs complices collaborateurs universitaires.

  8. Michel Pouyllau

    Dans une vie antérieure à l’université, quand je recrutais des professionnels aménageurs, beaucoup de géographes se présentaient, beaucoup de géographes parlant (plus ou moins bien) l’anglais se présentaient, peu de géographes parlant anglais ET portugais et/ ou espagnol se présentaient (il s’agissait de recrutements sur l’ensemble latino-américain).