62 pages contre la Liberté

62 pages contre la liberté et la responsabilité des enseignants-chercheurs. 26 septembre 2013 au Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche : présentation aux organisations syndicales du projet de réforme du décret statutaire des enseignants-chercheurs. 62 pages distribuées sur place et examinées immédiatement : une parodie de consultation qui scandalise les syndicalistes présents !

62 pages pour rendre de plus en plus moribondes les libertés académiques, i.e. la base même de l’exercice de la profession d’universitaire, le fondement même des missions de formation et de recherche. L’hydre de l’administration centrale d’un pays jacobin et la pléthore de conseillers serviles feraient bien de relire Michel Crozier.

L’organisation bureaucratique qui centralise, toujours et encore, la production de règles pour régir les comportements de ses membres est vouée à une crise certaine et violente ; les règles, les plus nombreuses et les plus précises, ne peuvent prévoir toutes les situations ; dans l’espace non régulé et non régulable, se créent ainsi des situations, des rentes de pouvoir, de copinage, de clientélisme, de népotisme. Michel Crozier : on ne gouverne pas la société par décret !

Ce projet de décret bavard est un nouveau missile de défiance contre les enseignants-chercheurs, un lit assuré pour des batailles d’amendements, pour d’innombrables contentieux paralysants, et même un véritable pousse-au-crime contre le cœur de la profession, contre ses libertés et responsabilités, contre son unité et son identité. Enseignants-chercheurs qui se tairont et se démobiliseront par peur de ne pas respecter telle ou telle règle, enseignants-chercheurs qui pratiqueront la délation contre ceux qui feront fi du respect de règles idiotes pour exercer mieux leur métier, enseignants-chercheurs qui passeront trop de temps à comprendre et à mettre en œuvre des règles de détail et susceptibles d’être modifiées demain.

Quand le pouvoir d’État ne fait plus confiance à ses enseignants-chercheurs pour qu’ils exercent leur profession, en toute liberté et responsabilité et sous évaluation de leurs pratiques et de leurs résultats, alors… le métier de l’universitaire, dit être porteur de l’avenir du pays (Jean-Marc Ayrault à Matignon le 19 septembre devant la CPU), est proche de la mort.

La mort ! Pierre était enseignant.

10 Commentaires

Classé dans Non classé

10 réponses à “62 pages contre la Liberté

  1. Bonjour Monsieur,

    Savez-vous s’il est possible d’obtenir copie de ce texte ?

    Remarque: il est tout à fait normal que les libertés académiques continueront progressivement à diminuer tant que l’Etat sera à la fois le payeur et le donneur d’ordre. Encore plus en période de disette budgétaire.

    Je pense que les membres de la communauté du blog: http://rachelgliese.wordpress.com/

    serait à mon avis très intéressé par ce texte.

    Bien à vous,
    FBM

  2. Marianne

    Bonjour
    Est ce que vous pouvez détailler en quoi les libertés académiques dont mises en danger? J’ai noté les points suivants :
    – Comités de sélection : on garde le système en imposant qu’il y ait 40% de femmes. Suivant les sections cela me semble stupide en maths ou en info suivant le grade il y a en effet très peu de femmes disponibles. C’était plus logique selon moi de garder un système de représentativité des sexes par section
    -Mutations : le texte est flou. Les candidatures à la mutations sont prioritaires. Si on revient à l’ancien système ou elles sont regardées en premier cela revient quasiment à les interdire, aucun CS ne voulant se priver de regarder tous les candidats…
    -Modulation des services : pas clair. Le service de référence est de 192h mais on peut moduler le service à la hausse ou à la baisse…On ne comprend pas bien ce que cela signifie…Mais pour les non publiants je suis pour moduler le service à la hausse!
    -Evaluation : les EC sont évalués tous les quatre ans. Ca me parait une bonne chose! En tant qu’ex prag je reste toujours profondément choquée quand je vois que des ECs ne remplissent pas leur mission de recherche…Trouvez un autre job ou ça ne choque personne qu’on ne fasse que la moitié du boulot!
    -Enseignements : on peut faire son service dans tous les établissements de la communauté d’univesrités. Pas choquant. Je suis sur un site ou sont regroupés plusieurs universités et écoles sur un même lieu. Et c’est un parcours du combattant si on veut compter dans son service ne serait que dix heures chez les autres. A changer impérativement! Le système est de ce point de vue ubuesque!
    Voilà, pourriez vous détailler un peu plus votre point de vue. J’ai l’impression que peu de choses changent et qu’on ne fait qu’entériner la réforme de 2009
    Bien à vous
    Marianne

  3. Marianne

    Par contre je suis tout à fait d’accord avec vous sur le fait qu’il y a paraodie de consultation et que c’est bien dommage….D’un autre côté pendant des années une minorité a abusé du système (en ne faisant pas de recherche par exemple) et cela conduit à ne plus faire confiance à la communauté universitaire
    Ce qui est bien dommage mais malheueresemnet compréhensible!

  4. Marianne

    Et bien sur en pratique l’évaluation par le CNU peut être problématique
    Nousi en maths on a des non publiants au CNU ce qui rend l’évaluation pas très sérieuse si son dossier est évalué par ces quelques collègues…qui eux bien sur seront par défaut bien évalués même si ce n’est pas merite

  5. Henni

    Bonsoir,

    Cher Pierre,

    Je rejoins Marianne dans ses commentaires. De nombreux abus ont eu lieu au sein de la communauté universitaire qui continue de jouir d’une assez grande liberté, mais qui ne fait pas vraiment preuve de responsabilité quand les problèmes apparaissent. Les EC qui font des heures complémentaires au détriment de la recherche ne devraient pas être rémunérés pour ces heures car, de fait, ils modulent leur service. Ils ont deux missions, si le temps de la mission de recherche est consacré à l’enseignement, je ne vois aucune raison de payer ces heures d’enseignements complémentaires. Les promotions « copinage » en local et décharges de services constituant des primes effectives, ajoutent de l’huile sur le feu des tensions entre collègues. Le monde universitaire est un monde individualiste, et c’est pour cela que l’on trouve « des chercheurs qui se tairont et se démobiliseront par peur de ne pas respecter telle ou telle règle, [des] enseignants-chercheurs qui pratiqueront la délation contre ceux qui feront fi du respect de règles idiotes pour exercer mieux leur métier ». Même si les bonnes volontés sont nombreuse dans ce milieu, il n’y a ni unité ni identité; par contre il peut y avoir un réflexe pavlovien de corporatisme dans certaines situations.

    Bien cordialement,

    Henni

  6. PB

    Cher Henni,

    Vous écrivez « Les EC qui font des heures complémentaires au détriment de la recherche ne devraient pas être rémunérés pour ces heures car, de fait, ils modulent leur service. » Vous semblez ignorer que, souvent, des enseignants-chercheurs sont obligés de faire des heures complémentaires pour faire tourner la boutique, pour pallier le manque d’enseignants-chercheurs statutaires.

    Qu’il y ait eu des abus, certes. Qu’il y en ait encore, sans doute, mais ils ne justifient ni la pression mise sur les jeunes enseignants-chercheurs, ni la dégradation de leurs conditions de travail.

  7. jako

    @Marianne. « pour les non publiants je suis pour moduler le service à la hausse! » Soit. Mais comment identifiez-vous un non-publiant? Sur la base des critères complètement débiles de l’AERES? Revue classée C? Non-publiant. Auteur de rapport de synthèse? Non-publiant. Auteur de rapport d’expertise? Non-publiant. Auteur d’une notice de dictionnaire ? Non-publiant, et on pourrait multiplier les exemples.
    Et puisqu’on y est, voici la fiche d’un non-publiant (Jan L…):

    Cliquer pour accéder à fm4411.pdf


    Jan L. a publié des bricoles soit dans des revues classées C, soit dans des revues fantômes (qui plus est en polonais…) ; c’est donc un « non-publiant » qui mérite d’être livré à la vindicte populaire…
    Vous rappelez que le service des EC est de 192h et c’est bien là le scandale quand on compare la situation de la France à celle d’autres pays où le chiffre est très largement inférieur à ça. La recherche, ça suppose du temps…
    Une dernière remarque : il y eut jadis dans ce pays des Universitaires ; on en a fait des « employés » sommés de fermer leur gueule, d’avaler toutes les couleuvres, d’accepter toutes les humiliations, et ce, en remerciant en outre les « donneurs d’ordre » pour les hauts « privilèges » octroyés à ces branleurs d’enseignants. Et on ne parle même pas du niveau de salaire des intéressés qui au regard de leurs qualifications et de leur expertise est d’une indécence totale (nos jeunes ne s’y trompent pas d’ailleurs, qui désormais aspirent à tout sauf à devenir enseignants) : bientôt le tarif horaire du CM, après avoir été aligné sur celui des TD, se retrouvera plus bas que le tarif horaire d’une femme de ménage. Alors franchement, quand certains se mettent à leur tour à se soustraire aux diktats d’un système qui n’a pas cessé de les entuber, il faut avoir soi-même un très haut sens du sacrifice et de la pureté morale pour leur jeter la pierre.
    P.S. A propos de couleuvres et d’entubage, lire ceci :
    http://bernard-gensane.over-blog.com/%C3%80-l-universit%C3%A9-fran%C3%A7ois-rabelais-de-tours-le-mot-savoir-s-est-absent-d-un-document-officiel

  8. M.

    En parcourant rapidement ce document, je constate en matière de recrutement
    – la priorité donnée aux mutations et détachements sur les recrutements,
    – un minimum de 40% de membres de chaque sexe dans les comités de sélection,
    – la disparition du second d’agrégation (disciplines 1 à 6).

  9. Henni

    Cher Pierre,

    Vous mettez effectivement le doigt sur le problème: « faire tourner la boutique » en négligeant/sacrifiant une des missions, l’une étant aussi importante que l’autre à mes yeux. Accepter ces conditions de travail à titre exceptionnel, est tout à fait recevable, mais faire perdurer un système bancal en usant les bonnes volontés jusqu’à la corde pendant des années, ne l’est pas. J’ai croisé le chemin d’un bon nombre d’EC respectables et même admirables qui font tourner la boutique contre vents et marées; les critères de reconnaissance officiels étant étroitement liés à l’activité de recherche, les bonnes volontés deviennent des aigris qui se disent que dans le fond, avec les heures comp’ on se fait une prime effective. Et cela ne justifie ni l’énorme pression mise sur les précaires en attente d’un poste, ni la dégradation de leurs conditions de travail.

    Cordialement,

    Henni

  10. Martinville

    et encore une prime aux apparatchiks… les MCF présidents pourront devenir professeurs, certainement grâce à leurs publications… de circulaires !!!!… l’exercice du pouvoir récompense toujours plus que la recherche et l’enseignement. L’appétit de pouvoir des élites aboutit au syndrome de Brignoles… et nos élites ne l’ont toujours pas compris : ils se servent… Montesquieu le disait déjà : le pouvoir corrompt….