Plan pour la réussite : pilotage ?

Université de Strasbourg. Le service d’aide au pilotage (SAP) et l’un de ses quatre départements, l’Observatoire ORESIPE, sont-ils utiles et performants ?

« L’université vient d’adopter un plan pour favoriser la réussite étudiante. Ce plan bénéficie d’un soutien de l’Initiative d’excellence (Idex). Un budget de 370.000 euros sur la période qui va de septembre prochain à juin 2016 a été débloqué. Deux ingénieurs d’étude vont être embauchés pour la durée du projet. Ils viendront en accompagnement des nombreux services concernés par le plan, et notamment l’Espace Avenir » (Pascale Bergmann, vice-présidente déléguée en charge de la réussite étudiante, dans L’Actu n°93, 20 juin 2014).

Les obstacles à la réussite ? Pascale Bergmann : « c’est la première question à laquelle le plan va s’efforcer de répondre. Intuitivement, par nos contacts avec les étudiants, nous savons qu’il y a un panel de raisons et des situations très diverses qui expliquent cette difficulté à passer le cap de la première année à l’université : cela peut-être une erreur d’orientation, un choix d’études par défaut, des difficultés méthodologiques, l’engagement dans des études pour lesquelles on n’a pas les prérequis nécessaires. Ou bien tout simplement, le fait de se sentir complètement perdu à l’université, après des années de lycée très encadrées… Ce qu’on ne sait pas aujourd’hui, c’est l’importance relative de ces causes dans l’échec. On a très peu de données« …

« Intuitivement, nous savons »… « On a très peu de données » (Pascale Bergmann). Engager un Plan pour la réussite selon des intuitions et avec très peu de données est surprenant, pour ne pas dire hasardeux. Les données sur la réussite des étudiants existent-elles ? Oui, mais il y en a de moins en moins à Strasbourg, et ce pour les raisons suivantes.

L’Observatoire régional de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle des étudiants, créé par Annie Cheminat, n’est plus que l’ombre de lui-même. Il a perdu toute indépendance depuis qu’il est devenu l’un des quatre départements du Service de l’aide au pilotage. Son cahier des charges (analyse des parcours de formation des étudiants, des taux de réussite, du devenir professionnel des diplômés) ne peut plus être rempli, dans la mesure où son effectif a été réduit à deux ingénieurs d’études. Les deux recrutements prévus par le Plan seront affectés à l’Espace Avenir et non à l’ORESIPE.

Les publications de l’Observatoire se font de plus en plus rares et se limitent désormais à la production de tableaux statistiques, sans commentaires. Plus de Dossiers de l’ORESIPE depuis  décembre 2011, plus de Lettres depuis août 2012. La dernière Lettre, n°9, août 2012, Les sorties à l’issue de la 1ère année d’université : échec ou réorientation ? 5.914 bacheliers 2009 se sont inscrits, à la rentrée 2009-2010, en 1ère année de Diplôme universitaire de technologie (DUT) ou de Licence dans une des deux universités de l’académie de Strasbourg, l’université de Haute Alsace ou l’université de Strasbourg. A la rentrée suivante, en 2010-2011, la moitié d’entre eux poursuit des études en 2ème année au sein de ces deux universités, un quart a redoublé ou s’est réorienté en 1ère année et le quart restant ne s’est pas réinscrit.

Pour ce qui concerne la réussite des bacheliers en 1ère année de licence et en 1ère année de DUT, selon le domaine (grandes disciplines), la mention, le baccalauréat obtenu et l’université d’appartenance (Strasbourg ou Haute-Alsace), les données les plus récentes (connues ou publiées) font référence à la cohorte 2011. Le dernier suivi de cohorte (taux d’obtention de la licence en 3 ou 4 ans, taux d’obtention du DUT en 2 ou 3 ans) concerne les bacheliers 2006 ! De qui se moque-ton ?

Autrement dit, l’université va engager 370.000 euros sans avoir les outils et les bases de données statistiques nécessaires et sans avoir la possibilité de mesurer rigoureusement l’impact des actions qu’elle va engager pour tenter d’améliorer la réussite des étudiants. Ces actions n’ont d’ailleurs rien d’original. Évidemment, la question de la sélection – orientation sélective ou prescriptive – à l’entrée de la 1ère année de licence, celle des taux d’encadrement (travail en petits groupes et accompagnements individualisés) ne sont pas posées.

Plus grave encore. Les composantes verront leur dotation de fonctionnement diminuer en 2015, ceci les obligeant à réduire le nombre de semaines de cours et à augmenter la taille des groupes de TD. Je dirais qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans l’université de Strasbourg : réduction des moyens pédagogiques récurrents d’un côté (budget 2015) et affectation d’un financement IDEX de l’autre (370 K€).

En définitive, l’intégration de l’ORESIPE dans le Service d’aide au pilotage (SAP) a été une mauvaise décision politique de l’université : l’Observatoire s’est éteint sous un entonnoir. Je constate également, au vu de l’article de L’Actu, que la vice-présidente déléguée en charge de l’insertion n’a pas recherché (ou trouvé) de données ou d’indicateurs auprès du SAP. Ne serait-ce que l’indicateur de dépense par étudiant pour chacune des formations de licence et de DUT. Celle-ci n’est-elle pas plus importante en Sciences qu’en Droit, Gestion ou Économie ? Quel rapport entre la dépense par étudiant et la réussite, toutes choses étant égales par ailleurs ?

La création d’un service d’aide au pilotage, à Strasbourg et ailleurs, n’est-elle pas au final une mauvaise bonne idée ?

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Une réponse à “Plan pour la réussite : pilotage ?

  1. Pierre

    Très peu de données? C’est la même chose dans la plupart des universités. Il est rare de voir publier simplement le nombre d’inscrits et le nombre de reçus pour chaque année et chaque diplôme. Il est encore plus rare de voir de véritables suivis de cohortes. Il y a à cela de multiples raisons :

    1. C’est difficile à faire, et ça coûte cher. Il est plus simple de ne rien faire.

    2. La réalité est attristante; il vaut mieux ne pas la voir, et parler dans l’abstrait, ce qu’on ne peut plus faire quand on a des données réelles. Les taux d’échecs montrés par les rares suivis de cohorte existant sont beaucoup plus importants, en particulier en sciences, qu’on ne le pense. Pourquoi payer cher une information qui va tous nous déprimer, et dont on ne fera rien?

    3. Les bureaucrates du ministère (comités de suivi des licences et des masters, et leurs prédécesseurs) passent leur temps à changer les règles du jeu, ce qui rend tout suivi très difficile. Comment étudier, par exemple, les résultats d’un master enseignement qui change 5 fois en 5 ans? Que veut dire un suivi de cohorte pour un diplôme de licence qui n’est pas reconduit au bout de 4 ans?

    4. Les règles de validation des diplômes finissent par rendre la notion même de validation d’une année imprécise : où compter un étudiant AJAC qui est à moitié en L1, et à moitié en L2?

    En fait, comme le montre une étude récente sur l’université de Montpellier, les universités ne savent même pas d’où viennent les étudiants qu’elles prennent en première année…

    Il est plus agréable de fabriquer un village Potemkine : lancer une initiative d’excellence, inventer un diplôme de licence Science et Finance hautement sélectif, faire un MOOC… La seule chose que l’on puisse gagner à tenter de savoir quelque chose sur la licence du service public et à améliorer ses résultats, c’est la perte de la prime de recherche.