Najat, trop haut, trop vite ?

Najat Vallaud-Belkacem (NVB) a été nommée ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le 26 août 2014 (vidéo de la passation de pouvoir). Première femme, ministre de l’Éduc Nat’, à l’âge de 36 ans. Dans deux chroniques, je tente d’analyser une biographie qui, au regard des analyses de la mobilité sociale ascendante dans la période contemporaine, était très hautement improbable. Pourquoi et comment « si vite, si haut » ! En 2017, la question pourrait être : « trop haut, trop vite ?

Les sources. Elles sont très nombreuses sur le Web. Les deux les plus complètes : blog de NVB, Wikipédia. La Ministre de l’Éduc Nat’ a été confrontée très tôt aux médias ; elle a appris progressivement, comme porte-parole politique, les ressorts de la communication ; la maîtrise de la Com’ fait partie de ses nombreuses qualités. 2006 (NVB n’a pas 30 ans) : porte-parole de Ségolène Royal pour l’élection présidentielle de 2007, puis, en mars 2009, en vue de la primaire présidentielle socialiste de 2011. 16 novembre 2011, porte-parole de François Hollande pour la campagne de l’élection présidentielle. 16 mai 2012, ministre des droits des femmes et porte-parole du gouvernement. Lors de la campagne présidentielle de Ségolène Royal, article de Jeune Afrique du 18 au 24 mars 2007, Najat Belkacem, la vie en rose.

Facteurs de mobilité sociale. 1.La famille d’origine. NVB est née à Beni-Chiker (Maroc) le 4 octobre 1977. Son père est alors ouvrier en bâtiment en Picardie. Il est immigré et de religion musulmane. Mais il gagne sa vie suffisamment pour faire venir en France sa femme et Najat en 1981. Ces conditions ne sont pas celles qui permettent une ascension sociale rapide. La famille ne possède pas les « capitaux » économiques, culturels et relationnels indispensables à une progression fulgurante dans la hiérarchie sociale. Mais les parents croient au rôle des études pour réussir dans la vie (la sœur aînée de Najat est avocate).

2. Les études. « Je me suis arrachée à ma condition par l’école et par la lecture. Celle-ci m’a permis de voyager, de me projeter dans d’autres existences possibles, sans aucune censure, juste par l’imagination » (La Vie, mars 2013, NVB, portrait d’une oiselle rare). Des analyses ont montré que les jeunes filles issues de l’immigration réussissent, mieux que les jeunes hommes, de belles études supérieures. NVB est dans ce cas : baccalauréat économique et social à Amiens (18 ans), licence de droit obtenue dans l’université de Picardie (21 ans, en 1998).

3. La mobilité. Mais NVB fait mieux que ses consœurs : elle opte pour la mobilité géographique, facteur important de promotion sociale : « à la faculté de droit d’Amiens, elle trouve un prospectus sur Sciences-Po. Elle passe le concours, bien qu’un de ses professeurs la décourage : « trop dur », « trop loin » de son milieu. Mais elle réussit [diplôme obtenu à 23 ans en 2000], paie ses études en étant juriste sociale » (in La Vie). Elle paie ses études ? NVB n’a donc pas été boursière à Amiens et à Sciences Po ? Elle tente par deux fois le concours externe de l’ENA [en quelle année], mais elle échoue à l’oral. Toute biographie comporte des ombres…

4. Les premiers pas dans la vie active. Ayant échoué à l’ENA (et ne bénéficiant donc pas de la rémunération d’un futur Haut fonctionnaire), NVB doit travailler. Faire la juriste ? Wikipédia précise : « elle commence sa vie professionnelle en étant juriste dans un cabinet parisien d’Avocats au Conseil d’État et à la Cour de cassation, pendant trois ans » [2000 à 2003 ?]. NVB a donc exercé un métier lié à sa formation initiale de juriste. Un métier ou un stage ? Les opposants de droite et d’extrême droite attaquent NVB sur la toile, recourant à des attaques ad hominem. Un point est sûr : la Ministre n’est pas avocate, inscrite à l’Ordre. Ce n’est pas un détail quand on se pose la question de 2017 : trop haut, trop vite ?

5. Le mariage. Najat Vallaud-Belkacem rencontre son futur conjoint, Boris Vallaud, à Sciences Po. Rien d’original. Dans les années 50, le bal du village était le lieu de la majorité des rencontres. Au tournant de ce siècle, les multiples sites de mises en relation ne faisaient pas encore florès. Les étudiants qui font des études supérieures se rencontrent sur leur lieu d’études, et ce depuis des décennies. Trois originalités pourtant dans cette trajectoire plutôt banale. Boris Vallaud a réussi, lui, le concours de l’ENA (promotion Senghor 2004). La rencontre amoureuse conduit, le 27 août 2005, à un mariage  (et non à une autre forme d’union), à un âge plutôt précoce dans cette génération (NVB n’a pas encore 28 ans). Najat a-t-elle fait ce qu’on appelle un « beau mariage », un mariage avec un homme issu d’un milieu social plus élevé que le sien ? Pas vraiment, ses beaux-parents sont tous deux professeurs d’histoire. Troisième originalité : la Ministre donne naissance, en 2008 à l’âge de 30 ans, non pas à un enfant, mais à des jumeaux.

Je résume. Ni la famille d’origine, ni le parcours scolaire et les diplômes obtenus, ni la « montée » à Paris, ni les premiers pas dans la vie active, ni – a priori – le mariage avec Boris Vallaud n’expliquent la fulgurante et exceptionnelle carrière politique de Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la recherche, à l’âge de 36 ans.

Deux autres facteurs de mobilité sociale ascendante doivent donc être pris en compte : l’engagement politique précoce et la rencontre de personnes-clé aboutissant à la constitution d’un réseau social qui va s’avérer hyper-efficace. NVB a de l’aplomb, une autre de ses qualités. Elle a su, au moment opportun, saisir des occasions, des propositions décisives. Il faut toujours se rappeler que, dans le champ de la mobilité sociale, la carrière est le fruit de choix personnels et de choix collectifs, en interaction. Je fais la carrière que d’autres me permettent et m’incitent à faire.

Chronique à suivre.

13 Commentaires

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13 réponses à “Najat, trop haut, trop vite ?

  1. Antoine Chambert-Loir

    Cher Pierre. Léo Lagrange avait 38 ans lorsqu’il a été « sous-secrétaire d’État à l’éducation nationale, à la jeunesse et aux sports ». Auriez-vous écrit : « trop haut, trop vite ? ». Cela dit, son destin tragique ne lui a pas permis de peser longtemps sur la vie politique française.
    Cordialement, Antoine.

  2. GGD

    Merci pour cette analyse et recherche dont la méthodologie s’avère être un outil pour tous les chercheurs/chercheuses d’emploi. Madame Najat Vallaud-Belkacem est un exemple unique où le talent est accompagné par le soutien de ses proches et la chance. Mieux vaut trop vite que trop tard !

  3. Serge

    J’attendais une chronique à ce sujet avec impatience. Merci Pierre pour ton analyse qui me permet de comprendre et d’expliquer. Et de me poser d’autres questions 🙂

  4. Erka

    A Science Po il était évident que NVB cherchait a monter vite et loin. Elle a cultive cette ambition très vite en se liant aux personnes qui comptaient, et rien qu’a eux. Comme beaucoup d’autres petits ambitieux. Elle avait pour elle, contrairement a la moyenne du sciencepo moyen, d’avoir les moyens de ses ambitions, intellectuels et – paradoxalement – sociaux, car une fois dans la place, l’origine populaire et maghrébine sert plutôt d’accélérateur que de frein (pour les hommes aussi, d’ailleurs). Cf. son poste a Lyon, du sur mesure pour draguer la communauté musulmane. Rien que de tres normal dans le paysage politique français, l’ambition prime a a peu près tout (c’est pareil dans les autres pays, mais la sélection passée l’ambition se fait quand même sur des critères un peu plus pragmatiques – face a John Holdren aux USA le conseiller Science Techno d’Obama depuis 7 ans on croit rêver quand on voit qu’on se tape NVB et Fioraso).

  5. Antoine Chambert-Loir

    @Erka. C’est vrai que dans le système français, il n’est pas coutume que de grands universitaires occupent 4 ou 8 ans de leur carrière à des responsabilités politiques ou administratives, *et* retournent ensuite à leurs recherches. C’est sûrement regrettable, mais en France les universitaires qui bifurquent vers des fonctions politiques ne sont pas souvent les plus brillants, et abandonnent en général toute recherche (les contre-exemples justifiant la règle :-)). Cela dit, vu son âge, Holdren prendra peut-être sa retraite à l’issue du mandat d’Obama.

  6. Olivier

    Plus que son parcours ou sa personnalité, le problème est ce mal français qui consiste à attribuer à des politiciens des ministères pour des raisons de loyauté politique et d’image. Elle aurait tout aussi bien pu terminer à l’agriculture ou à la défense. Une particularité de ce parcours est qu’il ne touche à aucun moment de près ou de loin aux questions d’éducation, d’enseignement supérieur ou de recherche. Ce sera encore une capture du pouvoir par les hauts fonctionnaires du ministère et les syndicats.
    Une autre particularité du parcours est qu’il n’y a pas grand chose en terme de réalisations effectives. Devenir ministre à 38 ans ne pose pas de problème si il y a un ensemble de réalisations déjà important. Là, ça ne semble pas être le cas. En dehors des ABCD de l’égalité ou ce genre de choses absolument mineures (en dehors du monde médiatique), c’est assez creu.
    Certains la présentent comme l’image-même de la méritocratie républicaine, mais c’est exactement l’inverse qui se produit. Elle a un parcours tout à fait admirable sur le plan individuel et sur celui du mérite, mais certainement pas admirable et encore moins suffisant pour accéder à l’une des plus hautes fonctions de la République.

  7. Jacques Leenhardt

    Je trouve consternant qu’un universitaire se laisse aller à juger (Najat, trop haut, trop vite?) un ministre avant de pouvoir évaluer ses actes. Simple question de méthode. J’ai été sensible à la couardise qui consiste à mettre un point d’interrogation à la question. Ce faux nez, comme le reste, ne dissimule rien de bien ragoutant. Appliquez votre sagacité aux parcours de ministres du passé en vous appuyant sur leurs réalisations effectives. Cela donnera plus d’intérêt à vos conclusions hypothétiques sur la belle question des parcours sociaux en démocratie relative. Et fera moins honte à la sociologie.

    • MB

      Sans me prononcer sur le fond du débat et de vos échanges, je suis pour ma part consternée du niveau de vocabulaire que vous utilisez pour dialoguer entre « universitaires ». Quelle violence verbale ! Et quelle agressivité ! On a plus envie de vous plaindre que de vous suivre ou même seulement de vous écouter et entendre…

  8. Biographie du sociologue Jacques Leenhardt (commentaire 7). Il ne me semble pas être un chercheur éminent en matière d’analyse des mobilités sociales http://cral.ehess.fr/index.php?/membres/membres-statutaires/139-leenhardt-jacques

    En 2007, il a signé un appel d’intellectuels pour Ségolène Royal
    http://tempsreel.nouvelobs.com/elections-2007/20070419.OBS2862/un-appel-d-intellectuels-pour-segolene-royal.html

    • Georges Benguigui

      Je suis d’accord avec Jacques Leenhardt et je trouve ta réponse, mon cher Pierre, indécente. Ce dont parlait Leenhardt relevait de la morale et de l’éthique et non pas d’expertise en matière d’analyse des mobilités sociales. D’ailleurs puisque tu veux te placer sur ce terrain là, connaissant bien ta bibliographie, je ne pense pas que tu sois un si éminent expert des mobilités sociales….

  9. Laure V

    Cela pose question que Najat Vallaud Belkacem soit ministre à 38 ans… mais se poserait-on la même question si c’était un homme ? Elle est justement née la même année qu’Emmanuel Macron semble-t-il, et elle est présente dans la sphère politique depuis plus longtemps que lui, semble-t-il…

  10. Yalaplace

    L’explication est simple : franc-maçonnerie.

  11. moi

    Effectivement, ce parcours éclair est impressionnant. Le mariage à un ENArque semble avoir été décisif (sa carrière se lance en 2004, le mari sort de l’ENA). Mais surtout il faudrait savoir à quand remonte son adhésion au PS : militantisme étudiant (dans le genre UNEF) ? au simple réseautage par procuration, en l’occurence le mari (ENA 2002/04) ? Et pourquoi ce démarrage à Lyon (2004)… loin d’Amiens et de Paris ? tuyau du parti ? Quant à payer des études à Paris en faisant « juriste sociale » avant d’entrer dans un cabinet d’avocats au CE et à la Cour de cassation… ouahou ! elle a eu des « jobs étudiants » en or massif !

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