Il ne recrutait pas de docteurs

Témoignage d’un jeune employeur alsacien : il va désormais tenter de recruter des docteurs.

« J’étais au handball avec mon associé allemand. Nous avons parlé des personnes ayant un doctorat. Dans son entreprise en Allemagne (250 salariés), les docteurs sont présents et sans soucis. Ce qui m’interpelle est ma propre réaction en France : ne pas systématiquement tourner mon entreprise vers des docteurs.

Mon analyse, ma perception sont conditionnées peut-être par plein de choses :

– ce n’est pas la norme,
– les docteurs sont plus chers,
– aucun docteur n’a jamais postulé à l’une de nos offres d’emplois (savent-ils faire une recherche ?)
– les docteurs sont moins opérationnels,
– ils sont « caricaturés » même dans les pubs à la TV. Question : C’est quoi votre métier ? Réponse : Chercheur. Question : et quand est-ce que vous trouvez ? (rires). Donc, les docteurs sont vus en entreprise comme des chercheurs et non des trouveurs,
– ils veulent devenir Maîtres de conférences,
– enfin, ils sont écœurés par l’entreprise, ayant mal vécu leur terrain.

Et dire que moi-même, je ne recrute pas de docteur ! Je pense que mon attitude vient également de connaître maintenant ce système complexe et de ne pas faire confiance à cette population que j’estime être très individualiste.

Avec mon expérience, je comprends maintenant mieux les choses. Donc, je vais lancer une initiative pour recruter des docteurs uniquement. Je suis curieux de voir le résultat« .

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Une réponse à “Il ne recrutait pas de docteurs

  1. Pierre-Henri

    Les arguments témoignent des généralisations abusives qui sont fréquentes concernant les docteurs. Je les reprends point par point, dans l’ordre :

    – « ce n’est pas la norme », il est vrai. Mais il relève aussi de la responsabilité des recruteurs, des patrons de ne pas se contenter de la « norme ». La frilosité des entreprises s’explique par le marasme économique, mais celles qui restent dans la « norme » se condamnent à stagner.

    – « plus chers » ? Dans un économie de marché, un docteur, comme n’importe quel salarié, cherche le contrat qui est le plus avantageux pour lui. Certains patrons veulent des docteurs qui disposent de compétences spécifiques, quelquefois rares, de haut niveau, mais veulent aussi qu’ils travaillent pour 9.53 € de l’heure, voire moins sous statut d’auto-entrepreneur. A ce tarif, autant faire des remplacements au collège. Comme on dit outre Atlantique « if you pay peanuts, you get monkeys ».

    – Rares, très, très rares sont les offres d’emplois rédigées de manière à inclure un profil recherche. En outre, les retours qu’on a lorsqu’on postule sont souvent décourageants. Personne n’aime envoyer des CV pour se faire rire au nez, les docteurs pas plus que d’autres.

    – « moins opérationnels ». Je n’ai pas l’impression d’être « moins opérationnel » qu’un jeune diplômé qui peine à écrire quatre mots sans faute, qui est incapable de structurer sa pensée, qui ne sait pas produire de communication convaincante. J’ai aussi l’habitude des travaux de longue haleine, planifiés, menés avec rigueur, gardant l’objectif en tête. Il me manque assurément des compétences techniques, mais je possède aussi la capacité de les assimiler au besoin. Un employé qui n’a pas les bonnes compétences mais qui peut les acquérir efficacement est-il moins « opérationnel » qu’un employé qui a une formation adéquate, mais assortie d’une progression limitée ?

    – Concernant les caricatures, beaucoup tiennent de la jalousie. La recherche fondamentale, la publication de livres, la participation aux colloques et la fréquentation des milieux intellectuels font encore rêver.

    – Tous les chercheurs ne veulent pas devenir maitres de conférence. Seul le poids des habitudes nous pousse dans cette direction. Cela relève de la prophétie auto-réalisatrice : puisqu’on s’attend à ce qu’un docteur ne sorte pas de la fac, on le refuse partout ailleurs, ce qui le force à rester dans sa fac. Le serpent se mord la queue. En outre, comme je le disais plus haut, le marché de l’emploi des docteurs reste un marché. Entre un poste universitaire et un CDD à 9.53 € de l’heure en entreprise, on choisit le premier, plus avantageux, même si on n’a pas d’attirance particulière pour l’université.

    – Beaucoup de gens, pas seulement les docteurs, sont « écœurés par l’entreprise ». Mais les entreprises font-elles ce qu’il faut pour contrecarrer cet écœurement ? Quels salaires, quelles conditions de travail, quels principes de gestion en ressources humaines les entreprises utilisent-elles avec leur personnel ? Une entreprise qui vivote avec des stagiaires, des précaires sous-payés, des employés pressurés jusqu’à la rupture ne peut provoquer autre chose qu’un « écœurement » légitime, et sans rapport aucun avec le doctorat.