L’Université et l’Islam

La visite du Premier ministre à Strasbourg le 3 mars 2015 continue de me mettre mal à l’aise. Plusieurs thématiques me semblent mériter de plus amples débats, approfondissements : Université et Islam ; université, formation des cadres pour l’islam, diplômes d’islamologie ; État et offre de formation en islamologie ; niveau d’instruction religieuse et garantie de modération ; loi de 1905 et laïcité ; avenir du Concordat en Alsace et Moselle… Deux contributions : celle du président de l’université de Strasbourg, celle de l’Union des Familles Laïques.

Formation des cadres islamiques (chronique du blog, 5 mars 2015). La visite du Premier ministre à Strasbourg (3 mars 2015) m’a mis mal à l’aise pour cinq raisons. Retour sur trois d’entre elles. 3. parce que l’Université se fait instrumentaliser à court terme, perdant de son autonomie, de sa liberté et de sa responsabilité en matière d’offre de formation et de recherche, mais espérant quelques retombées financières ; 4. parce que l’hypothèse qu’un développement de la formation et de la recherche en islamologie entraînera un déclin de l’islamisme radical est une hypothèse forte qui ne pourra être vérifiée qu’à moyen ou long terme ; 5. parce qu’enfin j’estime qu’il faut lutter contre le jacobinisme, porteur de la création d’Églises de France. La vocation des religions peut-elle être autre qu’universelle ?

Former des cadres pour l’islam : nous sommes prêts, Alain Beretz, président de l’université de Strasbourg, dans Libération, 6 mars 2015.

Si l’État souhaite soutenir, dans quelques grands pôles universitaires français, le développement d’enseignements universitaires d’islamologie selon les critères épistémologiques scientifiques qui y prévalent, nous sommes prêts – nous le faisons d’ailleurs déjà. S’il s’agit de donner une formation universitaire à des cadres musulmans par l’approche historique et critique des nombreux champs disciplinaires concernés par l’islam, droit, économie, sociologie, philosophie, histoire, linguistique, culture, nous sommes prêts. S’il faut aller jusque dans l’exigence de niveaux de diplômes universitaires, voire nationaux, nous sommes aussi prêts. Avec l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Strasbourg délivre déjà des diplômes universitaires et nationaux sur ces sujets. La formation plus spécifiquement cultuelle ou liturgique serait, quant à elle, du seul ressort des instances dans lesquelles les musulmans se reconnaissent…

Ouvrir ces formations à l’université, c’est aussi permettre que la diversité de la jeunesse se reconnaisse mieux dans son université. L’université de Strasbourg doit mettre, au service de tous, son leadership en sciences religieuses, en raison de l’enjeu considérable que représente une formation au bénéfice d’un islam qui veut vivre en France. C’est un pari qu’elle fait sur les valeurs qui la font vivre : la tolérance, l’ouverture à l’altérité de l’autre, le débat, la critique et la passion pour la science. La valeur « Laïcité » n’est pas mentionnée par Alain Beretz.

Formation des imams, financement public des lieux de culte : retour au Concordat ? in Victoire posthume des terroristes ? Le pouvoir recule sur la laïcité ! Charles Arambourou, blog Union des Familles Laïques, 9 mars 2015.

Malgré les dénégations du Premier ministre, on voit se profiler la tentation du contrôle de l’État sur une religion en échange de ses financements – c’est-à-dire le retour au Concordat de Bonaparte…  Soit exactement le contraire du « libre exercice des cultes » garanti par la loi de 1905 !

Certes, il est loisible à l’État, qui leur verse une rémunération, d’exiger un minimum de formation des aumôniers musulmans (mais pourquoi pas des autres religions ?) en milieu carcéral. Mais, outre que l’instruction n’est pas une garantie de modération (beaucoup des chefs islamistes sont fort diplômés), nul ne peut imposer à quelque culte que ce soit un cursus validé par l’État pour ses ministres. Ce serait violer l’art. 4 de la loi de 1905, qui respecte « les règles d’organisation générale » de chaque culte.

1 commentaire

Classé dans C. Grand-Est (Alsace Lorraine Champagne-Ardenne), E. Sciences humaines et sociales

Une réponse à “L’Université et l’Islam

  1. Olivier

    1/ Aujourd’hui, la plupart des créations des lieux de cultes sont liées à l’origine ethnique des musulmans : marocaine, algérienne, turque… il n’y a pas ou très peu de lieux de cultes qui reflètent la diversité ethnique des croyants. Sur le financement des associations religieuses, aucune visibilité aujourd’hui si le financement provient de pays étrangers ou d’associations étrangères (aux objectifs parfois douteux…). Je vous rappelle que pendant la guerre de Yougoslavie, les Européens ont été incapables de financer la reconstruction de mosquées et c’est l’Arabie Saoudite qui a pris le relais (et bien sûr qui tente d’imposer le wahhabisme au détriment d’un islam qui s’est construit EN Europe depuis plus de cinq siècles ; car il y a bien un islam EUROPEEN qui n’est pas lié à Al Andalous….

    2/ Les instances représentatives des musulmans en France sont par ailleurs régulièrement le théâtre de conflits internes qui ne reflètent en rien des préoccupations théologiques mais qui sont liées aux origines ethniques des personnes et à l’ingérence d’Etats du sud de la Méditerranée qui veulent conserver une influence sur des croyants issus de l’immigration (le tout dans l’indifférence apparente du Ministère de l’Intérieur français…). Aujourd’hui, les musulmans de France sont des Français à part entière ; ils sont certes issus de l’immigration, mais il y a aussi des musulmans d’origine européenne qui se sont convertis. Ceux-là, on ne les entend jamais et en plus j’estime qu’ils sont pris en otage par les ingérences étrangères dans l’organisation du culte. D’ailleurs, la communautarisation de l’institution représentative est contraire aux enseignements du Prophète, car l’islam a une vocation universelle…

    3/ Le débat sur l’islam en France est biaisé car il focalise sur un islam pratiqué par des croyants d’origine maghrébine et orientales. A aucun moment en France, le monde politico-médiatique, les spécialistes de l’islam ne sont intervenus dans le débat depuis plus d’une dizaine d’années pour montrer que l’islam n’est pas seulement cette réalité. La France est le seul pays occidental dans lequel une partie de son territoire national est composé à 99% de musulmans, à savoir Mayotte, 101e département français ! Dans les débats actuels, je n’ai jamais entendu un cadi s’exprimer au niveau national ! Même si Mayotte est un département récent, Mayotte reste cependant française depuis bien plus longtemps que la Savoie et Nice mais leurs habitants sont purement et simplement exclus des débats !!! Aucun relais politique : ni députés, ni sénateurs, ni ministre de l’Outremer !!!! Rien le vide complet…

    4/ sur la formation des imams : il faut que les imams exerçant en France soient tous formés en France, dans des institutions reconnues par l’Etat et délivrant des diplômes LMD. Aujourd’hui, n’importe qui peut se proclamer imam, ouvrir une salle de prière n’importe où et faire n’importe quoi. Par ailleurs, il faut être attentif à ce qui se passe au niveau des médias : un certain nombre d’imams autoproclamés sévissent sur des télévisions privées diffusées par le câble et qui diffuse des « enseignements » sans contrôle… On voit ce que ça a donné dernièrement en Algérie avec le fatwa contre l’écrivain algérien Kamel Daoud… La France peut ne pas être épargnée par ce type de phénomène.

    5/ Enseigner un savoir théologique c’est bien, produire un savoir théologique c’est mieux. Je constate qu’en France, il n’ y a aucune institution capable de rivaliser avec les meilleures universités islamiques sur les questions de dogme et de théologie. Il faut que l’Islam de France puisse contribuer en tant que telle à enrichir la pensée islamique au niveau international. C’est un impératif compte tenu de sa position en tant que 2e religion en France… J’ajoute qu’il est malheureux de voir que personne ne connait les penseurs maghrébins qui ont écrit sur l’islam en langue française, alors que la France fut présente au Maghreb pendant plus d’une centaine d’années… Qui connait Mohammed Arkoun, l’un des plus grands penseurs du XXe siècle ??? Tous ces écrits étaient en langue française… C’est aussi une donnée à prendre en compte dans la formation des imams…

    6/ Enfin, il faut réintégrer l’histoire coloniale dans l’histoire de France… Aujourd’hui les islamistes jouent sur le passé colonial et racontent n’importe quoi. Mais quand on voit qu’aujourd’hui, on ne parle jamais de la « France d’outremer » dans les manuels scolaires et que la guerre d’Algérie se limite à deux paragraphes dans un manuel de terminale, cela laisse songeur… L’Education nationale a une part non négligeable dans les dérives actuelles du débat sur la colonisation… l’absence de cet enseignement est fortement dommageable pour des jeunes générations de Français ayant des origines ultramarine…

    Bref aujourd’hui, peu de choses sont faites pour que l’islam EN France devienne réellement un islam DE France