Lille 2 : fonds de roulement

L’université de Lille 2 Droit et Santé figurerait dans la liste des établissements dont le fonds de roulement serait taxé en 2015. Pour un de ses vice-présidents, ce serait une injustice flagrante. Occasion pour moi de mettre en ligne une interview réalisée en 2004 (recherche sur les présidents d’université) auprès de José Savoye, trois mois après la fin de son second mandat présidentiel : il explique, avec humour, comment il est parvenu à gérer de manière saine et performante les finances de son université.

Avril 2015, Alain Durocher, vice-président du Conseil d’administration, interviewé par News Tank Education : Prélèvement sur fonds de roulement : pour nous ce serait la double peine.

« Sur les 43M€ de notre fonds de roulement, 25M€ sont consacrés à la reconstruction et aux travaux concernant l’IUT. Il y a également, les recettes de la formation continue, environ 4M€ qui ne sont pas mobilisables comme le prévoit la loi sur la formation continue. Puis, il y a une partie consacrée aux traitements sociaux d’environ 2,2M€. Finalement, le fonds de roulement mobilisable serait d’environ 11,8M€, ce qui correspond à 30 jours de fonctionnement, ce que souhaite le ministère ».

Interview de José Savoye en avril 2004. Ce professeur de droit a une longue histoire de responsable universitaire. Il a été doyen de la faculté de droit de 1983 à 1989, président de 1989 à 1994, président du pôle universitaire lillois de 1994 à 1996, puis à nouveau président de 1999 à 2004. En avril 2004, il vient d’être élu président de l’université médicale virtuelle francophone (cette université comprend 23 universités dans le monde).

Parties de l’entretien portant sur la gestion financière de l’université. Le vote du budget ; c’est un pouvoir fantastique du conseil d’administration (comme le parlement), mais qu’est-ce que le CA fait de son pouvoir ? Soit il fait un blocage systématique, soit il avalise la proposition de budget. Le président arrive avec le budget (consolidé ou non, peu importe ; le budget, ce ne sont pas les comptes financiers ; ceux-ci sont plus importants). Pour le budget, c’est un ordre du jour spécial. Tous les conseillers ont eu les documents en temps et en heures, et aucun ne les a lus. L’agent comptable fait dans le pédagogique (avec des powerpoints), puis c’est « y a-t-il des questions ? des observations ? C’est alors un silence religieux » Le président fait alors un commentaire : « faites attention à ceci ou cela, aux réserves, aux investissements, au fonctionnement ». Le président redonne alors la parole ; il est rarissime d’avoir une intervention, sauf éventuellement d’un responsable gestionnaire avec qui le président a préparé le budget. Le CA vote le budget à l’unanimité, avec 2 voix contre, celles de l’UNEF. La CGT vote « oui » ; c’est l’alliance historique entre les gaullistes et les communistes.

Le contraste, c’est quand le CA vote les subventions pour un total de 30.000 euros, ou même de 1.000 Euros pour un match de football à la Pentecôte. Les questions fusent alors de partout. Pour voter 30.000 euros, la CA va mettre quatre heures. Pourquoi ? Parce que les gens savent ce que c’est 1.000 Euros, mais 100 millions d’Euros, ils ne savent pas ; ils font confiance.

A Lille II, le budget est vraiment préparé par les universitaires et l’agent comptable. « On pourrait faire n’importe quoi. Dans les universités qui n’ont que des littéraires et des médecins, comment font-ils ? C’est l’administration qui fait le budget (d’ailleurs pourquoi pas ?). Des universités sont fort mal gérées ; le ministère donne de l’argent et n’en regarde pas l’usage. Les réserves montent ; des universités ne dépensent pas et s’étonnent que le ministère redresse leur budget (celui des universités franciliennes en particulier). José Savoye dit qu’il a des doutes sur les compétences financières des universités.

Il y a eu une inspection de l’inspection des finances. La conclusion a été « l’université de Lille II est la mieux gérée de France » ; 11 mois de trésorerie.

José Savoye dit qu’il a fait voter le dernier budget de l’université (fin 2003). Il a fait voter un certain nombre de travaux pour l’avenir ; il faut les financer ; l’ordre de priorité a été établi par les doyens (il ne s’agit pas de faire se combattre les riches et les pauvres ; les pauvres ne peuvent pas financer les travaux). Cela a été voté dans le budget ; tout est dans le budget ; José Savoye est cynique sur ce point.

A la fin de son premier mandat, José Savoye a connu l’évaluation du CNE et une inspection de la cour des comptes. Le résultat était : « on ne comprend pas que vos réserves augmentent alors que n’avez jamais cessé d’investir. Comment faîtes-vous ? ». José Savoye a demandé à être entendu par la chambre régionale des comptes (elle n’avait pas respecté la procédure) : « comment ai-je augmenté la caisse ? pourquoi dans ce cas les multinationales ne m’arrachent-elles pas pour que j’aille travailler chez elles ? La Cour se méprenait sur la notion de réserves, sur la temporalité du budget. L’université a réussi à faire du 11% d’intérêts dans ses placements ».

José Savoye raconte alors l’histoire de la toiture de la faculté de droit, toiture qui était à refaire. L’appel d’offre est fait ; un crédit de 2 millions d’Euros est disponible. José Savoye arrive à économiser sur ce crédit pour faire des travaux supplémentaires, mais ne respecte pas totalement la procédure prévue de l’appel d’offres. L’inspection des finances le lui a reproché. Mais José Savoye revendique le résultat : en fin de mandat, il est parvenu à ce que l’université de Lille II ait un patrimoine immobilier qui est le meilleur de France. Il dit qu’il exerce en parallèle la fonction d’avocat dans le secteur de l’aménagement, qu’il a la compétence dans la construction et que personne ne peut lui raconter d’histoire dans ce domaine.

Le budget global. La CPU pousse au financement global. Le SNESUP est contre. La nouvelle loi de finances (LOLF) y poussera. Le problème est que les universités ne maîtriseront pas ; elles n’ont pas les compétences techniques. Le président doit exercer des compétences dont certaines relèvent de compétences techniques fort élevées. Le président en a délégué certaines à des personnes en qui il a toute confiance et qui ont des compétences professionnelles. Il faut éviter les « y a qu’à ».

Josée Savoye raconte encore une autre histoire. Il a acheté un stade sur les fonds propres de l’université (stade de 60.000 m², vote à l’unanimité du CA. C’est une très bonne décision ; le stade a été acheté à moitié prix et au 10ème de ce qu’il vaudra en utilité : demain, pour un laboratoire de recherche, le train existera. Les réserves ont été dégonflées, mais le patrimoine a été augmenté. C’est une technique de politique financière. José Savoye dit qu’il a tout son patrimoine dans l’immobilier : il sait donc de quoi il parle.

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2 réponses à “Lille 2 : fonds de roulement

  1. Lonee

    C’est intéressant et ca soulève beaucoup de questions. Le constat c’est que les Universités ont de nouvelles responsabilités. Ca suppose que ces nouvelles responsabilités soient bien maîtrisées, à la fois dans leur définition (question simple : qu’est-ce que la masse salariale ?) mais aussi dans leur utilisation.
    Comment le montre l’article, le besoin de hautes technicités s’accroit d’un point de vu comptable et d’un point de vue juridique, j’en viens donc à me poser la question de la pertinence d’un Président élu…
    Je pense en particulier à la fonction publique hospitalière et je me demande si ce dont ont besoin les Universités, ça n’est pas d’un Administrateur…

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