L’excellence et le matheux

Suite de la chronique Lorraine Université d’Excellence (LUE, 2ème phase du Programme d’investissements d’avenir). Le projet LUE a été retenu par le jury international comme I/SITE et non comme Initiative d’excellence (IDEX) (cf. note en fin de chronique). Opposé aux IDEX, un enseignant-chercheur en mathématiques de l’université de Lorraine m’a fait parvenir deux courriels qu’il a adressés au président de l’université en septembre 2014 et en mai 2015.

Avant de lui donner la parole, extraits du courriel du président Pierre Mutzenhardt aux personnels de l’université. Les notes obtenues par la candidature LUE montrent que le jury a considéré qu’il s’agit d’un bon dossier avec des points forts : la création de notre Université est achevée, nous avons une convergence et une collaboration largement ouverte avec les EPST, nos partenariats internationaux sont bien établis, notre ancrage territorial est avéré, nos propositions d’outils pour l’allocation des moyens et la politique d’attractivité sont accueillies favorablement.

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Cependant, si nos atouts scientifiques thématiques et distinctifs sont reconnus sur le plan international, le jury estime que la largeur actuelle de notre spectre d’excellence ne nous permet pas de nous qualifier pour un IDEX. Le jury, prenant en compte la réalité de notre potentiel scientifique et de notre ancrage socio-économique, nous conseille d’orienter notre candidature LUE vers un ISITE, avec notamment un cœur de compétence en ingénierie, y compris dans ses aspects transversaux tels que nous les avons proposés dans notre candidature.

11 septembre 2014. L’enseignant-chercheur en mathématiques au président de l’UL

Votre lettre du 9 septembre concernant la candidature de l’UL à l’IDEX/I-SITE arrive au même moment où les rumeurs sur un nouveau gel de postes à l’UL s’amplifient et prennent forme : ce gel concernerait tous les Collegiums et le  personnel BIATSS, cette fois-ci, et serait accompagné par une réduction généralisée des heures complémentaires.

Dans le deuxième alinéa de votre lettre, vous parlez de « notre ambition de faire de l’UL un modèle européen… renforcer l’excellence… en s’appuyant sur les 8 grands axes scientifiques… travail qui s’engage avec l’ensemble de la communauté … » et « Ceci viendra compléter une vision globale de la stratégie portée par l’UL.. » : je voudrais savoir, quelle est cette vision ?

P1160006Je ne sais pas si, au sommet de l’UL, vous gardez encore un certain contact avec les réalités du terrain. Si c’était le cas, vous devriez savoir comment ces phrases seront reçues par celles et ceux qui ont encore la force et le courage de s’engager sur ce terrain – avec cynisme, au mieux, résignation, au pire. La réalité vécue : on déshabille secteur x pour habiller secteur y ; on crée, sciemment, une concurrence tous contre tous, sous le maître mot de « faire des économies ». Demandez aux responsables de formation, chacun(e) pourra vous citer de nombreux exemples, souvent très récents, comment cette pression permanente d’ « économiser » plombe notre enseignement et épuise les équipes enseignantes ! Je redemande : quelle est la « vision globale » derrière tout cela ?

En tant que scientifique, je crois au sens des mots ; sans cela, notre travail perdrait son fondement. Or, visiblement ici les mots n’ont plus aucun sens lié à une réalité. Comment, alors, lire votre lettre ? Devrions nous, implicitement, admettre qu’il s’agit seulement de langue de bois, obligatoire de nos jours, et qui s’adresse uniquement aux instances décideurs (parisiennes) et non aux collègues de base, comme prétendu ? Mais vous savez sans doute qu’en physique, et en toute autre science, langue de bois et travail de qualité s’excluent mutuellement – sans même parler d’ « excellence », mot abusé au point de devoir être interdit.

Ou, peut-être, y a-t-il une deuxième lecture, qui, tout de même, dégage un certain sens derrière cette langue de bois : la « vision globale » existe et elle est clairement définie – car il s’agit en fait d’une « vision globale de la stratégie portée par l’UL en termes de structuration et de gouvernance », avec (cf. alinéa suivant) sa « capacité avérée de transformation de l’établissement ». En effet, cette « vision » est en parfait accord avec celles des gouvernements actuels et précédents : en lançant le « grand emprunt » devenu « investissement d’avenir », par la création d’inégalités et la mise en concurrence, transformer en profondeur la « gouvernance » des universités françaises. On culpabilise de façon permanente les uns car ils ne font toujours pas assez d’effort d’économiser, et on dépense – ou on promet – à d’autres, de très grosses sommes : aux certifiés « excellents » (machins en -ex) ; aux détenteurs des primes (toujours bien protégés des gels) ; aux gagnants au grand loto qui s’appelle ANR ; aux entreprises bénéficiant du CIR et d’autres niches fiscales du même type. C’est, en effet, une certaine « vision ». Mais vous ne pouvez pas prétendre qu’elle soit portée par « l’ensemble de la communauté.

Vous avez invité chacun d’entre nous à « contribuer à ces réflexions » : voici donc ma contribution. Je me permets de mettre la liste « expression libre » en copie car je pense qu’il faut discuter ce sujet publiquement, et non seulement « via le biais des instances et conseils centraux » comme le préconise votre lettre. Dans ce sens, je souhaite, à vous et à nous, une discussion de vérité et qui nous permettra d’exprimer notre propre « patrimoine, culture et identité » universitaires, qu’on soit finalement reconnu par Paris « comme l’un des dix grand sites universitaires français », ou non.

mai 2015. L’enseignant-chercheur en mathématiques au président de l’UL commente l’article du numéro 1 de Factuel, le Mag de l’université consacré à l’IDEX .

La bonne humeur me quitte complètement et là, je n’ai plus du tout envie de plaisanter : « Lorraine Université d’Excellence, un moteur à projets ».

P1320554Je me suis exprimé en automne 2014 (cf. ci-dessus) quand vous aviez sollicité des contributions à ce sujet, et vous ne m’avez pas répondu ni même donné un accusé de réception. Votre silence témoigne d’une absence d’argumentation. Et je lis, dans votre magazine : « L’État souhaite soutenir l’excellence dans l’enseignement supérieur et la recherche par la construction d’actions structurantes… » ; et vous illustrez ces innocentes actions structurantes par des jolies bulles bleues où l’on met des mots-clefs à la mode et on fait la connexion de tout avec tout, faisant plaisir à tous et en ignorant souverainement le monde réel.

Monsieur le directeur de la publication, vous nous prenez pour des cons. Vous vous êtes trompés de destinataire : envoyez cela au monde politique et socio-économique si vous pensez qu’ils en ont besoin, mais pas aux collègues  universitaires.

Note. Le président du jury du PIA2, Jean-Marc Rapp, explique la différence entre IDEX et ISTE dans un entretien avec EducPros.

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