Université : la crise s’aggrave

François Vatin, Université : la crise se confirme et s’aggrave, Commentaire, n°149, printemps 2015. Article communiqué par l’auteur. Ci-dessous la conclusion : un filet social.

L’extrapolation des tendances ici dégagées fait craindre le pire. Il est temps que les pouvoirs publics se penchent sur la situation réelle de l’enseignement supérieur français. La loi ESR, simple toilettage de la LRU, a les mêmes défauts que cette dernière. Elle repose sur l’idée que l’on pourrait réformer de façon isolée l’Université française en agissant sur ses modes de gouvernance, sans poser la question de ses missions et de sa place dans l’ensemble de l’enseignement supérieur. On fait comme si l’enseignement supérieur français était composé de deux secteurs étanches entre eux : un qui fonctionne (tout sauf l’Université) et un qui dysfonctionne (l’Université) et qu’il suffisait de réformer ce dernier, alors que le dysfonctionnement est celui du système dans sa dynamique globale.

Les universitaires se plaignent à raison de la faiblesse des moyens que leur allouent les pouvoirs publics. Mais on ne peut poser la question des moyens indépendamment de celles des missions, car l’enjeu réside dans la mesure de l’efficacité des moyens au regard des missions. Le développement de l’enseignement supérieur privé devrait faire réfléchir les universitaires comme les pouvoirs publics. De plus en plus nombreux, les citoyens français payent deux fois l’enseignement supérieur : par leurs impôts qui financent les universités et en payant par ailleurs des études supérieures privées à leurs enfants. Le financement, certes insuffisant, mais pourtant considérable, que la collectivité publique consacre à l’Université est donc socialement de moins en moins productif. Il est évident qu’une telle tendance ne pourra pas se poursuivre éternellement sans provoquer une crise ouverte.

La diminution de la « part de marché » de l’Université dans l’enseignement supérieur français n’est pas un problème en soi. L’Université n’a pas vocation à intégrer tous les jeunes bacheliers. Le problème est que cette régression est le produit d’une sélection négative qui conduit les étudiants, dès qu’ils en ont l’opportunité, à opter pour un cursus non-universitaire. Autrement dit, notre système d’enseignement supérieur est extrêmement sélectif. La sélection est présente partout et structure tout le système. Dans ce dispositif de sélection généralisée, une institution, l’Université, est chargée d’accueillir ceux qui n’ont pas trouvé de place ailleurs et joue en ce sens le rôle d’un filet social.

On pourrait se réjouir d’une telle mission sociale de l’Université française. Je pense qu’il y a maldonne. Non qu’il faille se désintéresser des difficultés sociales de la jeunesse, mais parce que cela ne saurait être la fonction de l’Université. Si tel devait être le cas, il faudrait renoncer à y employer des enseignants-chercheurs et recruter des pédagogues, des orienteurs et des travailleurs sociaux. L’Université est aujourd’hui une victime collatérale des atermoiements de la politique de l’emploi et de la protection sociale de la jeunesse. L’argument factice de l’insertion professionnelle que garantirait le diplôme masque une politique d’instrumentalisation de la poursuite d’études pour peser à la baisse sur les chiffres du chômage. Comment justifier, si ce n’est en raison de la mauvaise santé des comptes publics, la non-extension du revenu social d’insertion aux jeunes de moins de vingt-cinq ans ? Envoyer la population jeune en mal d’emploi à l’Université, au motif qu’un jeune chômeur est un déscolarisé qui s’ignore, ne fait aucunement progresser la cause de la jeunesse en manque d’emploi, car l’Université n’est pas équipée pour accueillir un tel public. Transformer son organisation, sa gouvernance, les compétences de son personnel pour la spécialiser dans cette nouvelle mission, c’est, tout simplement, la tuer.

Pour aller plus loin. Depuis le mouvement de 2009 et comme François Vatin dans cet article, je défends la refondation de l’ensemble du 1er cycle (licence, DUT, BTS, CPGE) : Le combat du blog : créer des Instituts d’Enseignement Supérieur, dédiés au seul premier cycle.

10 Commentaires

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10 réponses à “Université : la crise s’aggrave

  1. arnaudmartinhome

    Bonjour,
    je partage une partie de l’analyse, mais au risque de jouer les Cassandre, je voudrais rappeler que l’université a vu ses effectifs d’EC considérablement augmenté, en particulier dans les années 90 et début 2000. EC qui ont été recrutés aussi dans les facultés (et pas seulement dans la partie de l’ESR « qui marche »). L’université « qui ne marche pas » a donc eu une partie du beurre. Considérer faire comme si elle devait poursuivre une mission intemporelle et ne pas participer à la formation des jeunes qui « n’aurait rien à y faire » me parait relever d’une forme d’escroquerie intellectuelle.

    • François Vatin

      Que les universités aient eu des postes, je n’en disconviens pas. Qu’elles aient eu du « beurre », qu’est-ce à dire ? Oui, cela a permis de recruter de jeunes chercheurs, dont une partie sont d’ailleurs venus du secteur « qui marche » selon votre formule (ie qui sélectionne). Mais cette expansion quantitative n’a servi les universités et les universitaires qu’en apparence.

      La question toutefois n’est pas là. Elle n’est pas « morale » selon les interprétations qui dominent l’univers journalistique. La question est de savoir si la formation d’une large part du public qui s’adresse aujourd’hui à l’université relève du travail d’enseignants-chercheurs à 192 heures de service d’enseignement par an (en TD). On ne peut continuer sans risque d’explosion continuer à faire croître l’écart entre les attentes de ce public et ceux des enseignants universitaires. La situation actuelle correspond à un triple gâchis, pour les enseignants, pour les enseignés et pour les comptes publics.

      François Vatin

  2. FUBAR

    Je ne comprends pas trop les préconisations d’un rapport qui dit d’un côté que les universités sont pleines aux as et d’un autre côté que, comme elles n’ont pas assez d’argent pour payer leurs agents et pour avoir des locaux vaguement décents, il faut qu’elles augmentent leur droits d’inscription….? Faudrait savoir, on est riche ou on est pauvre? Augmenter les droits sans réformer entièrement l’ESR n’a aucun sens. Qui acceptera de payer 1000 euros pour étudier dans des locaux pourris, pour des diplômes soigneusement vidés de leur contenu disciplinaire au nom de la lutte (perdue d’avance) contre l’échec en licence?

  3. arnaudmartinhome

    Je persiste à dire que les universités sont très riches de leurs ressources humaines, enseignants-chercheurs, administratifs, chercheurs, etc. Certaines universités sont plus ou moins pauvres en terme de qualité des infrastructures, cela est très variable suivant les régions. Je pense que l’on a tout ce qu’il faut pour faire des filières innovantes, professionnelles qui peuvent absorber une partie (pas tout évidemment) des flux d’étudiants. Pour cela, il faut au moins agir sur la gestion des carrières. Il faut un minimum investir dans ceux qui (ils sont nombreux) ont envie de travailler dans ce sens. Cependant, les rares qui s’engagent dans cette voie le font systématiquement au détriment de leur carrière. Malgré les dispositions de la loi, il n’y a qu’un seul type de carrière possible dans l’université, il n’y a donc qu’une seule vision pour l’université : former des futurs enseignants ou enseignants-chercheurs, chercheurs dans le meilleur des cas. Je pense qu’il y un peu de gâchis dans le dispositif vu le nombre d’étudiants concernés et le nombre d’EC concernés. Je n’oppose pas un modèle à l’autre, je propose la coexistence de modèles donc de visions, de distributions des moyens. Je pense que nous en avons les moyens.

    • Vatin, François

      Je suis bien d’accord avec vous. L’obsession monomaniaque des universitaires pour leur propre reproduction a participé à la crise de l’institution. Il n’empêche, le coeur du problème est ailleurs : la concurrence dissymétrique à laquelle sont soumises les universités, interdites de sélection à l’entrée de leur public quand toutes les autres formations en ont le droit. Je vous engage à lire mes travaux qui montrent sans ambiguïté la dégradation constante de la place relative, en termes de public; des universités dans l’ensemble de l’enseignement supérieur. Changer le régime de carrière des enseignants chercheurs ne saurait résoudre le problème. Sauf à dire, bien sûr, que les professionnels de l’université ne devraient plus être des enseignants-chercheurs et ceci afin de s’adapter aux caractéristiques de leur public. J’ai l’impression que c’est bien ce qu’envisage notre ministre. L’université sera alors à réinventer.

      • arnaudmartinhome

        Bonjour,
        oui je vais regarder vos travaux et à l’occasion nous pourrions échanger plus en avant. Je comprends : comment concilier les fondamentaux du métier quitte a réorienter un peu nos façons de faire sans pour autant répondre naïvement a une prétendu demande des entrants dans l’université (là je suis bien d’accord avec vous pour le risque de dévoiement). Lorsque j’ai travaillé sur de nouvelles formations dans l’université (c’est à dire ne pas former que des enseignants ou des chercheurs), il y avait un contrat donnant-donnant avec les étudiants. On obtient rien sans exigence. C’est complètement idiot de se positionner comme un prestataire de service qui en fait tient du rôle de la garderie pour des jeunes qui ne sont, en fait, pas intéressés (pb de l’absentéisme et en particulier pour les deuxième sessions). Je me dis peut-être un peu naïvement, que si on ne peut sélectionner, on peut au moins essayer d’exiger. Au plaisir d’en discuter un peu plus. Contactez moi sur conseil@martin-arnaud.fr

  4. Pyrrhon

    Deux remarques sans plus : l’Université jouant un rôle de filet social, ça se voit dans d’autres pays. Il y a longtemps, les étudiants allemands mettaient beaucoup de temps pour avoir des diplômes en quittant les bancs de la fac vers 28 ans (et pas avec un doctorat, ils revenaient pour ça plus tard, pour certains). Il était clair alors que l’idée était de limiter ainsi le taux de chômage des jeunes, et ça marchait comme ça.
    Secundo : oui les universitaires français sont pour beaucoup narcissiques, jusqu’à la caricature parfois. Et oui dans ces conditions certains se contre-foutent de savoir qu’ils font perdre un an à des étudiants priés de passer un concours qui n’est pas fait pour eux, et qu’ils n’auront pas. Simple exemple parmi d’autres sans doute… Mais vous en avez aussi qui font leur métier sans narcissisme. La recherche, pour ceux qui en font vraiment (parce que ça c’est aussi un problème parmi les EC), permet d’irriguer et de revivifier les cours : donc c’est important que l’on continue à avoir des enseignants-chercheurs à mettre en face des étudiants.

    • François

      @ Pyrrhon  » l’idée (en augmentant le nombre d’étudiants) était de limiter ainsi le taux de chômage des jeunes, et ça marchait comme ça  »
      NON car si vous augmentez le nombre d’étudiants vous augmentez mécaniquement le taux de chômage des jeunes ! (en France un peu plus de 20%)
      Ce que vous diminuez est la proportion de jeunes au chômage (en France un peu moins de 10%) chiffre que jamais un journaliste ou un politique ne cite

  5. 664cives005

    Un dramatique sous-investissement dans ce secteur décisif pour l’avenir d’un pays a conduit à cette situation:l’université française ne peut plus accueillir les nombreux postulants aux études supérieures.Conséquence:sélection absurde sans critère clair (à l’aveugle),gestion de la pénurie & autoritarisme (à l’image des facs de Paul Valery à Montpellier & Tolbiac à Paris pour ne prendre que ces 2 exemples emblématiques).La crise est ancienne & grave:tous les ingrédients sont réunis pour qu’elle explose.1/3 du corps enseignant des universités françaises est en situation de précarité (y compris sociale,le nombre de vacataires a explosé au cours des 30 dernières années),le budget alloué aux universités (rapporté au nombre d’étudiants)est un des plus faibles de toute l’OCDE,enfin les rémunérations versées aux enseignants est faible (indigne ?)comparativement aux autres grands pays développés.L’université est devenue négligeable.Ils répètent à l’envi « la réforme,la réforme,la fermeté !! ».Cela n’est pas sérieux.Ce serait cocasse si cela n’était pas ridicule.En vrai, nous le savons bien, réformer selon ces prétendus responsables, revient à liquider.Selon ces gens peu sérieux la France n’aurait pas besoin de gens diplômés & qualifiés.

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