La parabole du dirigeable

Olivier Sire, Le dirigeable UBL-2016 dans l’attente de son QEL (code Q de l’aéronautique pour demander l’autorisation de décollage immédiat). Nouvel épisode de la série Université Bretagne Loire.

On ne pouvait pas dire que l’ambiance était bonne dans le salon VIP du Grand Ouest Airport où s’étaient pressés à une heure très matinale les fleurons des sciences de l’Ouest. Tous, hommes et femmes, étaient des leaders de leur discipline, patrons d’unités de recherche, d’Écoles ou de plates-formes innovantes. Tous levaient les yeux comme s’ils cherchaient à lire dans l’air du temps de quoi serait fait leur lendemain. S’ils étaient là ce matin, c’est qu’un vol d’essai du tout nouveau dirigeable UBL-2016 avait été programmé à leur intention. En attendant le vol inaugural du vendredi 1er janvier 2016, celui-ci devait les faire monter à 300 mètres d’altitude pour qu’il puissent enfin contempler de leurs propres yeux le fantastique et fantasmé Horizon 2020. Tous, ou presque, trouvaient que la bulle spatio-temporelle qui les en séparait se réduisait un peu trop vite : 2020 ce n’était pas demain, c’était tout à l’heure ! Du second étage de l’aéroport leur parvenaient des éclats de voix soudains. Le Board travaillait sereinement à un nouveau plan de vol…

Olivier Sire (photo de mars 2012)

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Seul dans un coin, un petit homme en gris se frottait discrètement les mains. Patron d’une Petite et Moyenne Université locale, il avait réussi à convaincre ses actionnaires d’adhérer à l’aventure. Bien sûr, il avait eu à étouffer la voix de quelques esprits chagrins qui lui soufflaient que la pratique des alliances c’est bien, mais qu’avec une voix sur quarante huit, les marges de manœuvre seraient étroites, bien plus étroites qu’auparavant. Billevesées ! L’important était qu’IL rejoigne le Board ; pour son entreprise, eh bien on verrait ! N’était-il pas, après tout, LE spécialiste des langages multiples ?

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Ses collègues, eux, ruminaient des pensées plus sombres en se remémorant les dépeçages qui jalonnaient ce beau projet et étaient donc moins enclins à l’euphorie, fut-elle discrète. Certes l’UBL-2016 bénéficiait des technologies les plus modernes, deux firmes majeures ayant conduit une joint-venture hardie : l’UEB Limited et l’UNAM Extrapolated, toutes deux reconnues pour leur esprit d’entreprise. Sauf que le vrai chef de projet était loin, dans tous les sens du terme. Le projet global fut en effet élaboré en mode imposé sans tenir compte des pratiques, distinctes parfois, des deux firmes. Cette distance on la devait au séparisianisme, régulièrement dénoncé par l’Amiral Champaud (cf note infra). Le projet fut aussi marqué par le ratage du 2ème Plan d’Infrastructures Aéroportuaires (PIA 2) dont devait bénéficier le futur dirigeable. Franchement, ce matin là beaucoup des passagers se demandaient s’ils ne feraient pas mieux de revenir vers leur compagnie régionale, plus homogène, plus réactive pour faire face à cet Horizon 2020 qui, décidément, se rapprochait bien vite.

Et puis, et puis il y eut l’affaire que l’on appela L’affaire des gouvernails. Elle démarra en fait très tôt, même avant que le CNES-AIR ne retoque pour la seconde fois le plan de vol de l’orgueilleux dirigeable. Toute l’affaire partit du mode de propulsion. Deux moteurs à explosion furent conçus chacun par l’une des deux firmes : l’UEB Ltd et l’UNAM Etd. L’un fut conçu avec des cylindres en étoile avec hélice à pas variable, l’autre selon le modèle du piston rotatif avec hélice à pas constant. Sans rentrer dans des détails trop techniques de couple induit, les deux firmes affirmèrent qu’un gouvernail spécial devait être placé directement derrière leur moteur et non, comme cela se pratique pour diriger un dirigeable, en queue de ballon. Il en résulta un pilotage de l’aérostat assez improbable que soulignèrent très tôt les experts européens de la Lloyd’s chargée d’assurer financièrement ce projet d’avenir.

Oui vraiment, ce matin là dans le Lounge VIP, l’ambiance était pesante et beaucoup entrevoyaient déjà que ce plus léger que l’air pourrait bien rester une simple mais coûteuse attraction terrestre.

Note. Claude Champaud, Le séparisianisme, Armor-Éditeurs, 1977, et À jamais la Bretagne.

La parabole du dirigeable en version pdf.

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