Irréaliste personnalisation !

13 novembre 2017. Le projet de loi relatif à l’orientation et à la réussite des étudiants a été approuvé de justesse par le CNESER : 35 voix pour (dont Sgen-CFDT, Unsa, CPU, Medef), 32 voix contre (dont CGT-FercSup, Snesup-FSU, Unef, SNCS, Parole étudiante) et 8 abstentions (dont la Fage).

Le vote a été précédé d’une présentation du projet par Frédérique Vidal (12 pages). Deux principes inscrits « au cœur de notre droit » : liberté d’accès pour tous les bacheliers d’un côté et personnalisation des parcours de l’autre (lire les deux images ci-dessous). Personnalisation des parcours : une hypothèse forte soutient ce principe, celle d’un lien entre personnalisation et réussite ; or, aucune étude scientifique rigoureuse n’a prouvé l’existence de ce lien.

Pire : d’une part, cette personnalisation est irréaliste ; d’autre part, si elle se développait, elle ferait immédiatement apparaître des effets pervers.

Cliquer sur les images pour les agrandir

La personnalisation des parcours est irréaliste pour plusieurs raisons. Les enseignants-chercheurs ne sont pas des précepteurs qui ont pour mission de ne former que quelques élèves. Comment conseiller, organiser, suivre et évaluer des parcours personnalisés pour des centaines voire un ou deux milliers d’étudiants inscrits en 1ère année dans une des 2500 licences existantes ?

Ce n’est pas d’ailleurs la personnalisation croissante des parcours qu’on observe actuellement dans les universités, mais la mutualisation, sous l’effet de contraintes financières accrues. Quand les moyens sont réduits (suite à des gels de postes par exemple), des cours sont mutualisés pour plusieurs parcours, ou leur durée est compressée (12 heures par exemple pour l’ensemble du semestre) ou les effectifs des TD liés à ces cours explosent.

La personnalisation des parcours multiplierait le nombre de ceux-ci, nombre devenu pléthorique après la création du LMD en 2002 (autonomie pédagogique totale pour décider du nombre de cours dans une mention de licence). Les conséquences dramatiques qui en résulteraient seraient les suivantes : impossibilité d’organiser des cours de rattrapage dans les cours mutualisés (impossibilité de trouver un horaire de substitution qui aille à tous les inscrits), allongement du nombre de semaines de partiels en fin de semestre (seule solution pour éviter les chevauchements d’examens induits par la personnalisation des parcours), et donc au final, pression pour faire diminuer le nombre de semaines d’enseignement au cours du semestre (nombre déjà réduit à 10 semaines dans certaines universités). La personnalisation des parcours rendrait donc impossible la mise en œuvre de l’arrêté Wauquiez de 2011 : des licences de 1500 heures dans tous les domaines disciplinaires.

La personnalisation généralisée des parcours transformerait profondément l’univers de l’université. Dans les jurys d’examens, les enseignants seraient de plus en plus désarmés pour se faire une idée des savoirs et des compétences acquises par chacun des étudiants ; l’absentéisme y serait croissant ; les résultats au diplôme ne seraient plus l’affaire que du logiciel de scolarité. Malaise croissant des enseignants !

Les étudiants aux parcours personnalisés deviendraient incapables de construire un esprit, une identité de promotion, de développer des projets coopératifs, de s’entraider. Focalisés sur leurs parcours personnels, leurs notes, les crédits, les pondérations, les compensations, ils en oublieraient le sens et la valeur du diplôme de enseignement supérieur dans la société. Étudiants atomisés !

4 Commentaires

Classé dans Non classé

4 réponses à “Irréaliste personnalisation !

  1. David Cazier

    Bonjour,

    Je suis attérré par vos commentaires sur la personnalisation des parcours. Ca démontre une méconnaissance des innovations pédagogiques qui peuvent menées, par exemple pour l’accueil des bacheliers technologiques dans les IUT.

    Leur mise en oeuvre est relativement aisée et déjà pratiqué dans de nombreuses formations. Il s’agit principalement de proposer l’étalement des enseignements sur une durée plus longue (cela ce pratique déjà pour l’accueil de personnes handicapées, pour les étudiants salariés, pour les sportifs de haut niveau, etc). Parallèlement à cet échelonnement des cours, des activités pédagogiques complémentaires pourront être mises en oeuvre :
    des cours de soutien ou de remédiation, une approche par projets, l’utilisation de plateforme de type MOOC.

    Les équipes pédagogiques sont remplies d’enseignants motivés, inventifs, soucieux de l’intérêt des jeunes qu’ils accueillent. Je suis convaincu que des solutions intelligentes seront trouvées partout en France.

    Cordialement

    • Sbo

      Bonjour Mr Cazier,
      Vous écrivez « Les équipes pédagogiques sont remplies d’enseignants motivés, inventifs, soucieux de l’intérêt des jeunes qu’ils accueillent. Je suis convaincu que des solutions intelligentes seront trouvées partout en France. ». Ok soit. Ceci étant, dans quelles mesures ces « solutions intelligentes » (innovantes ?) seront-elles « achetées » par vos étudiants ? Qu’en est-il dans votre IUT de Haguenau ? L’alignement éventuel entre ce que les enseignants motivés, soucieux de l’intérêt des jeunes, inventent et les besoins exprimés (ou non) par les étudiants n’est pas souvent questionné. Un dernier point : tous les établissements ne sont pas soucieux de l’intérêt des jeunes qu’ils accueillent. Nous pouvons échanger « constructivement » à ce propos en message privé (si vous le désirez) car cela concerne votre IUT… (je ne suis pas parent de l’un de vos étudiants mais entreprise d’accueil). Cordialement.

  2. fabien

    Bonjour,
    Je suis d’accord avec l’analyse mais je ne mettrais pas le temps du texte au conditionnel. Les réformes actuelles ne font que terminer le cycle de réformes débutées sous Allègre il y a 15-20 ans.
    Le fameux échec au premier cycle était déjà décrié quand j’ai débuté en 1991 ce qui a justifié toutes les reformes « pédagogiques » postérieures , y compris d’ailleurs dans le primaire et le secondaire. Le résultat est clair : L’échec n’a pas diminué, malgré nos « efforts pédagogiques » de faciliter les notations et de diminuer le contenu théoriques des cours.
    La nouvelle réforme y compris au niveau des master prolonge encore cette tendance : réduction du volume horaire consacré aux disciplines sous couvert de pédagogie active et d’interdisciplinarité (exemple: un cours sur 30 h est ramené à 10 h et on nous suggère de combler le manque par des MOOC ou des classes inversées) , enseignement professionnel pour découvrir le monde de l’entreprise (vu du côté des entrepreneurs, le droit syndical n’est pas enseigné) plutôt que pour se former à un métier, cours de coaching sur la motivation, etc, etc…
    Quand on devine les enjeux sociétaux et sociaux portés par l’avancée des nouvelles technologies, on peut s’interroger sur la maîtrise de leur potentiel danger par les nouvelles générations plus formées au discours entrepreneurial béat qu’à la réflexion scientifique. Par ailleurs, il est clair que les étudiants les plus éloignés de la connaissance (en gros les classes sociales défavorisées) seront encore plus discriminés dans un tel système .

  3. Je crois que vous oubliez que j’ai été professeur des universités durant 28 ans (dans trois universités ou j’ai toujours été élu dans un conseil), que je mène des recherches sur l’enseignement supérieur en Europe depuis 1995, que je connais plus d’IUT que vous (lire le blog), et enfin que je suis étudiant (auditeur libre) depuis quatre ans à Strasbourg.

    J’y vois que le contrôle continu intégral qui y est pratiqué (il a été présenté comme une initiative pédagogique importante) s’est décomposé et ne permet plus de vérifier le réel niveau de savoirs et compétences des étudiants en fin de licence,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s