La camionnette et la sociologie

Promenade quotidienne. L’occasion d’observer le travail, les métiers dans Strasbourg. Je photographie et je tweete (certains tweets sont repris par @strasbourg.eu).

Je reviens ainsi à mes premières amours : la sociologie du travail, de l’organisation, des techniques… Je disais toujours à mes étudiants à Lille, à Nanterre puis à Marne-la-Vallée, pour leur donner confiance, que les sociologues avaient à leur disposition un grand nombre d’outils pour collecter et traiter les données.

J’ai toujours insisté sur une première étape : l’observation sur le terrain (on dit « observation in situ » !). Pierre Bourdieu m’en avait donné l’appétit lors de mes études à Lille au milieu des années 60 : il nous envoyait au Musée des Beaux-arts pour observer les visiteurs avant de leur poser quelques questions.

Depuis mai 2017, j’ai photographié soixante-quatre camionnettes d’artisans du second œuvre du bâtiment (album de 64 photos). L’observation, avec le soutien de la photographie, permet de se poser des questions, de construire une problématique avant une enquête documentaire, une campagne de questionnaires ou d’entretiens.

Cliquer sur les images pour les agrandir

Quelles sont les évolutions des métiers (division, organisation et conditions du travail) dans le second œuvre du bâtiment, les évolutions des techniques, des formations, des messages de communication commerciale apposés sur la tôle des camionnettes ? Que disent ces derniers aux clients potentiels ? Leur donnent-ils confiance ?

Trois exemples. J’ai noté – sans en faire le décompte car ce n’est pas mon objet de faire une recherche sur les artisans du bâtiment ! — :

  • que la plupart des véhicules étaient propres et relativement récents (qui passerait commande à un artisan dont le véhicule est cabossé et sale ?)
  • que tous indiquaient un ou plusieurs moyens de joindre l’entreprise : un numéro de téléphone, une adresse de courriel ou de site. Des clients potentiels vont noter. Ces informations sur un support mobile sont-elles plus efficaces pour passer « marché » que des publicités dans la presse locale ?
  • que la majorité de ces artisans venaient de l’extérieur de Strasbourg pour y travailler. On peut en supposer la raison économique : par rapport à la métropole, avoir un atelier de plus grande surface et à un moindre coût dans une petite ville. Mais cette commodité a ses revers : durée et coût du transport pour se rendre de l’atelier sur le lieu de travail (risques d’embouteillage et difficultés de stationnement : jamais à une exception près, je n’ai vu une camionnette sur un lieu de stationnement interdit).

L’observation in situ doit être rigoureuse et être préparée avant d’être mise en œuvre. Celle que je mène en est aux antipodes : rien de systématique. Mon objectif est seulement de marcher plus de 3/4 d’heure et de prendre plaisir à constater que la ville n’existerait pas sans travail artisanal et que le travail artisanal n’existerait pas sans la ville. Cela bien sûr, on le sait depuis l’Antiquité !

3 Commentaires

Classé dans C. Grand-Est (Alsace Lorraine Champagne-Ardenne)

3 réponses à “La camionnette et la sociologie

  1. mirella

    Bravo! c’est un petit cours de sociologie du travail! Dans mes recherches j’ai trouvé l’évolution de la division du travail, des conditions et des techniques, des relations avec les clients, mais la « logique artisanale » ( que Sennett a bien décrit) n’est pas tellement changé dans les « nouveaux artisans du numérique »!!! Il y a des travailleurs, pas tous bien sur, qui montrent la logique traditionnelle d’un travail bien fait, par exemple.
    En tous cas, il faut que tu nous enseigne de faire la sociologie du travail à partir de l’expérience et de l’observation in situ .. On attend…

  2. Sbo

    Bonsoir.
    Top. Le plaisir d’explorer, l’expérience vécue avec les agents, in situ, le premier moment de l’approche bourdieusienne. Pour passer au moment d’objectivation par les enquêtes. Et finir par la discussion. C’est beau et passionnant. Justement, avec notre groupe de chercheurs internationaux, le protocole consiste à marcher ensemble dans les villes (Paris, London, Tokio, Milan, Genève…passionant) pour ensuite rendre compte du premier moment. Pierre, je veux bien venir marcher avec toi 😃

  3. Merci Mirella et SBO pour vos commentaires et vos propositions. Dans l’immédiat, voici 15 autres camionnettes photographiées pour vous
    https://get.google.com/albumarchive/113394307149034804881/album/AF1QipNuVNw7oSpwjXlIYYsbn1qYfKay9cvT5aqYSTen?source=pwa&authKey=COqOpvu_qdW9CA

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