Tout est simple pour les simples…

Tout est simple pour les simples… (texte en pdf). A propos du projet de loi Orientation et Réussite des Étudiants, libre opinion de Patrice Brun, professeur d’Histoire grecque, université Bordeaux Montaigne, président de cette université de 2009 à 2012.

« Sélection ! » affirment les uns. « Orientation ! » rétorquent les autres. Dialogue de sourds comme notre pays et notre système universitaire en ont l’habitude. Tant d’arguments aussi péremptoires les uns que les autres ont déjà été échangés à propos d’une réforme en cours que l’on hésite à les reprendre, même en y mettant toutes les nuances voulues.

Pourtant, on aurait pu penser qu’un certain consensus s’établirait autour d’un constat, qui n’est tout de même pas très brillant à certains égards. Même pas… On a vu sortir des chiffres, agrémentés de réflexions du style « toutes les études montrent » – ce qui dispense d’en citer une seule – ou sortis d’offices et officines fort discrètes jusque-là. Les uns parlent de moins de 40% d’étudiants réussissant leur première année à l’université – mais dans des filières pré-choisies ; les autres de 80 % obtenant un diplôme de l’enseignement supérieur – escroquerie intellectuelle notoire puisque ce diplôme-là est le baccalauréat… Évidemment, personne ne parle des mêmes étudiants, ni des mêmes cursus, chacun prenant ce qui l’intéresse et le sert. Quant à APB, il est voué aux gémonies par les uns qui mettent en avant les exemples de tirage au sort dans certaines disciplines, mais les autres lui trouvent à présent des qualités telles, qu’au révélé de tant de vertus jusqu’alors insoupçonnées, on se demande si tout le monde parle du même système. Dialogue de sourds porté à l’extrême entre les zélateurs du « toujours oui » à des réformes dès lors qu’elles nous font sortir d’un système qui ne marche pas et les sectateurs du « toujours non » à des réformes dès lors qu’elles nous font sortir d’un système qui ne marche pas – mais qui marcherait à coup sûr mieux avec quelques milliards en plus ; entre les « réformateurs » à tout crin qui taxent toute modification d’insuffisante et d’inutile et les « conservateurs » de profession qui y voient l’évidence d’une atteinte – toujours « sans précédent » – au service public, la lutte rhétorique, frisant souvent la logorrhée, fait rage.

Faut-il refuser la sélection ? Mais de quoi parle-t-on, exactement ? Je ne sache pas, sans parler de l’enseignement supérieur privé qui attire de plus en plus de monde (il faudrait s’interroger sur les raisons de ce développement), que quiconque, à l’exception de quelques coupeurs de têtes, ait sérieusement exigé la fin des cursus de Sciences-Po, qui attirent chaque année davantage de candidats aux concours et leur intégration dans les universités ; ou des IUT et des BTS ; ou encore des « prépas intégrées » dans certaines écoles supérieures ; ou bien sûr, des classes préparatoires aux écoles d’ingénieurs et aux grandes écoles (CPGE) qui se sont développées dans des villes moyennes ces dernières années. Qui ne se souvient de la tentative de Vincent Peillon pour diminuer les tarifs des « khôlles » en Prépa ? Les syndicats les plus « à gauche », associés à tout ce que la France compte de réactionnaires en matière d’enseignement, de Sophie Coignard à Natacha Polony, levèrent haut et fort leur bouclier pour lui faire rendre gorge. Passons donc sur les CPGE, après être pudiquement passés sur Sciences-Po, sur les IUT et les BTS et les écoles plus ou moins publiques qui sélectionnent à tour de bras sans que l’on s’en émeuve particulièrement. Comme si certains établissements « avaient le droit » de trier leur bon grain. Et pas les autres.

Les autres, c’est-à-dire les universités. Enfin, pas toutes. Parce que, dans les universités à l’accès « libre », sans sélection, il est illusoire de ne pas trouver ça et là des formations où l’on entre sur dossier, c’est-à-dire sur sélection ; mais comme nous sommes de gauche, le mot est tabou, et l’on va trouver des expressions contournées. Un exemple, l’université à laquelle j’appartiens, Bordeaux Montaigne (anciennement Bordeaux 3). Pas le genre à accueillir avec tapis rouge les réformes et incitations ministérielles des dernières années. Nous avons ainsi refusé la fusion des universités bordelaises, quand le président de l’université de Droit – Sciences Eco, membre d’un syndicat bien-bien-bien à gauche, y plongeait le cœur léger. Eh bien, dans notre université, en Arts (Théâtre, Cinéma, Arts Plastiques, Musicologie), en Communication, dans des Licences pluri-disciplinaires, on n’entre pas comme dans un moulin. Avec l’aval du Rectorat, depuis bien longtemps, on a parlé effectifs étudiants, encadrement général, nécessités pédagogiques etc. pour en arriver à déterminer des quotas d’entrée – sans tirage au sort, bien entendu, donc avec sélection mais avec une expression magique : « capacité d’accueil ». Mais, comme on dit, « on assume ». La sélection ? Que nenni ! L’encadrement, vous dis-je… Pour ceux qui ne sont pas pris, il y a toujours les formations privées.

Alors, on est contre la sélection. Mais voilà le temps des corrections du premier semestre. Et là, caramba !, la consternation. Je tiens, malgré mon âge respectable, à m’occuper de la première année – je suis donc en première ligne. Histoire ancienne : 699 inscrits. 470 présents à l’examen. Perte en ligne, un tiers. Correction à peine terminée : 140 copies en dessous de 05/20 : copies blanches ou indigentes, ou écrites dans un sabir invraisemblable ou avec une orthographe – disons pittoresque – mais on peut cumuler le tout et, au total, 240 étudiants sur 699 ont validé leur semestre. Voilà… Plus de la moitié des inscrits ne sont de toute évidence ni mûrs ni solides pour l’université et certains l’ont d’ailleurs déjà fuie. Ce n’est pas un sondage, cela n’a aucune valeur scientifique, mais d’année en année, la même chose se reproduit. A l’inverse, j’ai surveillé une épreuve de L1 d’une « Licence Scientifique et Humaniste » recrutée sur dossier. 27 inscrits, 27 présents.

Le baccalauréat impose de fait une sélection pour entrer à l’université puisqu’il faut ce sésame pour y être admis. Je devrais dire tous les baccalauréats. Bac « général », bac « pro » ou bac « techno » permettent l’accès à toutes les formations dispensées dans les universités. Mais les épreuves – et toute la scolarité en amont – ne prédisposent pas également à une réussite identique… Comment mettre sur le même plan une note identique – disons 14/20 en Histoire-Géographie – dans une épreuve de quatre heures qui sanctionne un enseignement de quatre heures hebdomadaires (Bac ES) et une épreuve de deux heures après un enseignement hebdomadaire de 3 heures ½ comprenant du français pour plus de la moitié du temps ? Bien entendu, les résultats aux examens sont à la hauteur de ces différences. Dans les disciplines d’Humanités, on estime dans mon université les chances de réussite des « bacs pro » à moins de 1%. Appelons ça égalité des chances si l’on veut. On se rassure comme on peut.

De fait, nombre d’étudiants des bacs professionnels ou technologiques n’avaient pas demandé l’université en premier choix. Celui-ci s’était porté en priorité sur les BTS et les IUT. Mais ils ont été en majorité déboutés de leurs choix par les jurys d’admission (tiens, encore une sélection…) dans ces filières par des baccalauréats généraux supposés par ces jurys être meilleurs, et ils se rabattent alors sur les Lettres Modernes, sur l’Histoire de l’Art, sur le Droit, sur la Sociologie et tant d’autres filières qui affichent complet à la rentrée de septembre. Quant aux plus fragiles des bacheliers « généraux », ceux qui avaient mis l’université en premier choix l’avaient souvent fait par réflexe d’auto-censure. Mais savaient-ils tous qu’en entrant en Lettres Modernes, ils allaient devoir s’initier au Latin ? Savaient-ils tous qu’en entrant en STAPS, ils passeraient plus de temps sur des bancs d’amphi qu’à taper le ballon de foot ? A dire vrai, je l’ignore, mais lorsque nous voyons les bancs d’amphithéâtre ou les salles de classe se vider au fil du semestre, nous devons certes nous remettre personnellement en cause, mais nous avons le droit de ne pas nous considérer comme les seuls responsables. Mais nous le sommes pourtant, car nous donnons, par nos cours, par nos discours, l’illusion de la réussite à des jeunes. Alors que nombre d’entre eux, parce que les bourses sont notoirement insuffisantes en terme qualitatif, sont obligés de travailler moins pour financer leurs études – elles sont pour ainsi dire gratuites –  que, plus prosaïquement, pour vivre.

C’est une banalité de dire que l’université n’est plus ce qu’elle était. Il n’y a nulle nostalgie dans ces propos, mais on constate simplement que, pour l’essentiel, les meilleurs étudiants choisissent en général des formations sélectives – et de plus en plus sélectives. Plus personne n’a peur de l’Université car tout le monde sait à présent que les futurs cadres du pays ne passeront pas par elle. Elle peut protester, manifester. Les premiers mouvements ont été très faibles, mais personne ne peut présumer de la suite : ce n’est pourtant plus qu’une question d’ordre public et cela ne remet pas en cause l’avenir de la Nation. On l’a vu en 2009, date de la dernière « émotion » universitaire : AG, manifs, avaient touché les établissements surtout spécialisés en SHS. Les autres ont tranquillement poursuivi leurs cours, pour ne pas parler des autres établissements d’enseignement supérieur qui n’étaient pas touchés par la funeste réforme de la « mastérisation » et sur lesquels la crise a glissé comme la pluie sur les plumes d’un canard.

Les manifestations contre les projets de lois ont commencé et d’autres auront donc lieu, peut-être agrémentées de la visite de membres d’un Black Block. Des poubelles, des automobiles risquent de brûler ça et là, du mobilier urbain, des vitrines de magasins, symboles du capitalisme, seront brisés. Le gouvernement reculera ou ne reculera pas. Au total, ça n’aura pas d’importance. Si la réforme n’est pas menée à son terme, rien ne changera et nous nous loverons dans ce que nous savons faire de mieux : continuer sans nous remettre en cause. Si la réforme passe, aux termes précis de la réforme telle que je l’ai comprise de mon côté, nos amphis conserveront leur tendance à se vider à partir de la troisième semaine de cours puisque au final, les bacheliers les plus fragiles se retrouveront aux prises aux mêmes difficultés.

Pourquoi ? Parce qu’en l’état, toute réforme du système qui aboutit à des charges supplémentaires pour les établissements (secondaires comme supérieurs) nécessite un investissement en personnel et en heures de travail que des organisations syndicales a priori pas hostiles à une réforme du système actuel dont on ne peut pas dire qu’il fonctionne à merveille, ont estimé à bien plus du milliard d’euros les sommes induites par le projet ministériel. Et, pour peu que l’on soit investi dans la première année du cycle de Licence, on sent bien qu’une année que les Anciens appelleraient « Propédeutique » serait nécessaire à certains. Mais, en un temps où l’on a rogné les ailes fiscales de la Nation en supprimant l’impôt sur la fortune mobilière, où des revendications sectorielles trouvent un écho compréhensif auprès de Bercy, il ne sera guère facile de trouver les sommes en question. Les premières informations qui remontent en toute discrétion des universités semblent faire état de compléments budgétaires parfois inférieurs à 100.000 euros et rarement supérieurs à 500.000, et une cinquantaine de millions d’euros pour tous les établissements. On est très loin du compte. Ce qui condamne toute idée de réforme, chose qui fera au final plaisir à ceux qui veulent que rien ne bouge.

Et, au total, on se demande d’ailleurs s’il ne vaut pas mieux que rien ne change et que toute idée de réforme soit abandonnée : les gosses de riches continueront ainsi d’alimenter les filières sélectives, gages de réussite professionnelle, et nous ferons croire aux enfants de famille modeste que l’université ouverte à tous peut leur apporter ce dont ils rêvent. Les inégalités continueront de se creuser, mais notre honneur d’universitaires sera sauf. L’ordre moral règnera dans les réunions de départements et notre conscience personnelle et professionnelle sera sauve. Ce qui, pour certains, est une définition du bonheur.

Patrice Brun est un lecteur et un contributeur fidèle du blog depuis sa création en 2009. Sincère et chaleureux merci à lui.

2 Commentaires

Classé dans C. Nouvelle Aquitaine (Aquitaine Poitou Charentes)

2 réponses à “Tout est simple pour les simples…

  1. François

     » Les uns parlent de moins de 40% d’étudiants réussissant leur première année à l’université – les autres de 80 % obtenant un diplôme de l’enseignement supérieur – escroquerie intellectuelle notoire  »

    Aucune escroquerie intellectuelle, les deux propositions sont exactes :
    – 60% des étudiants en licence échouent à la fin de la première année (ensuite : redoublement ou abandon des études supérieures ou réorientation),
    – 80% des bacheliers qui entreprennent des études supérieures (licence, PACES, CPGE, IUT, BTS,écoles post-bac) obtiennent un diplôme du supérieur (cf le rapport du sénateur Demuynck, très surpris de constater le relativement bon chiffre français par rapport à la moyenne de l’OCDE qui est 70%).
    2 raisons :
    – les bacheliers entreprenant des formations sans sélection initiale (licences + PACES) sont moins nombreux que ceux s’engageant dans des filières sélectives (CPGE + IUT + STS + écoles post-bac),
    – la complexité du système français a beaucoup de défauts, mais un avantage : elle offre de multiples possibilités de réorientations, souvent gratuites ou quasi-gratuites.

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