Loi ORE. Échec de la contestation

Patrice Brun, université de Bordeaux Montaigne, Les raisons d’un échec de la contestation de la loi ORE (contribution reçue le 29 mai 2018).

En cette fin du mois de mai, chacun est forcé d’admettre que la contestation contre la loi ORE a totalement échoué dans sa tentative de faire abroger « par la rue » la dite loi. Et l’on est en droit dès à présent de tenter de comprendre l’échec des mouvements de contestation.

Que l’on soit bien clair : l’auteur de ces lignes persiste à considérer que, si cette loi n’est pas l’abomination de la désolation que certains de ses contempteurs ont bien voulu dessiner, elle n’a jamais eu son aval personnel. Je décris cette loi et les changements qu’elle opère comme bâclés, bien plus destinés à mettre, comme l’on dit, un coup de pied dans la fourmilière d’un système universitaire à bout de souffle, que de tenter de mettre fin à un prétendu principe de tirage au sort – qui n’a jamais concerné qu’un nombre très limité de candidats potentiels à une filière en tension – ou de régler, avec l’aide d’une baguette magique, la douloureuse question de l’échec en première année.

Pour espérer pareille conclusion, il eût fallu mettre à la disposition des universités des moyens supplémentaires en personnel et dotations de fonctionnement afin de permettre à tout le moins la création d’une véritable politique de mise à niveau des étudiants les plus fragiles. Mais l’État, préoccupé semble-t-il avant tout de permettre aux premiers de cordée de monter plus haut et plus vite, n’a jamais eu l’intention de les leur donner.

On ne peut pas non plus oblitérer les risques à terme de voir s’accentuer un fossé déjà existant entre universités, celles qui auront choisi d’établir de stricts classements de sélection – souvent celles qui sont déjà « prestigieuses » ou qui prétendent l’être – et d’autres qui, fidèles à leurs engagements, appliqueront a minima cette loi et accepteront la quasi-totalité de ceux que les premières auront refoulés.

Cela dit, comment peut-on expliquer l’acceptation résignée du système éducatif de l’enseignement supérieur dans sa très large majorité ? On n’éludera certes pas la détermination affichée du gouvernement et chacun aura probablement sa liste de raisons et la hiérarchie des raisons conduisant à cette acceptation – certains réfuteront même l’idée d’une défaite. Aussi vais-je tenter ici de dégager un nuage d’explications.

1) Un mouvement très minoritaire

La première des raisons de l’échec du mouvement de contestation réside d’abord dans son aspect ultra-minoritaire dès lors que l’on met les diverses réunions, assemblées générales et manifestations en regard du nombre global d’étudiants et plus encore si on les compare à la dernière grande « émotion » universitaire, des années 2008-2009, lorsque la loi Pécresse, la « mastérisation des concours » et les tentatives de mettre en place un nouveau statut des enseignants-chercheurs avaient mobilisé enseignants et étudiants. Les quelques points de fixation nés dans certains sites universitaires, s’ils ont alimenté les gazettes en invariables logorrhées et en images spectaculaires – au sens que Guy Debord donnait à cet adjectif – n’en ont pour autant jamais essaimé en dehors de lieux, toujours les mêmes, où paraissent se donner rendez-vous les apprentis-révolutionnaires du pays. Mais Paris I – Tolbiac, Rennes II, Toulouse – Jean-Jaurès, ne sont pas l’université française. Les occupations nocturnes, décidées par un quarteron d’étudiants parfois en retrait sinon en retraite de leurs études, ont su allier avec une poésie tout particulière la finesse de l’analyse politique et le sens affiné de l’esthétique. Au total, par leur propension à condamner les violences policières et en affectant de se présenter eux-mêmes comme de doux pacifistes obligés de répondre par des cocktails Molotov à des menaces d’intervention, ces rares contestataires auront donné l’image d’une université sectaire et peu ouverte aux débats dès lors qu’ils proposaient une ligne politique opposée.

Il a été aisé alors pour le gouvernement de présenter le visage de la modération et de la fermeté, et de mettre dans le même sac ceux qui dégradaient les locaux avec ceux, bien plus nombreux, qui marquaient à tout le moins leur scepticisme devant la loi.

2) Le manque de perspectives, la négation du présent et du futur

Une autre raison de l’échec de cette petite phalange d’opposants aura été l’absence d’une logique, même politique, autre que négative. Se limiter à des accusations de « marchandisation de l’université » et autres mantras du même calibre n’a jamais donné une autre impression que celle d’un conservatisme absolu et définitif et d’un refus de toute forme d’évolution, comme si la situation actuelle était satisfaisante. A écouter les propos, souvent confus, des occupants des amphis, l’université ne serait qu’un lieu d’épanouissement de la pensée globale du citoyen, mais jamais un endroit où l’on se prépare à un avenir professionnel. Pourtant, prompts à s’abriter derrière l’autorité morale d’un Pierre Bourdieu, les opposants à cette loi auraient dû méditer cette phrase du sociologue (Les héritiers, p. 86) : « être étudiant, c’est se préparer par l’étude à un avenir professionnel. Mais il n’est pas superflu de dégager toutes les implications de cette formule ». Il ne paraît pas que tous les aient dégagées.

L’absence de perspectives positives en dehors d’une exigence d’un toujours plus de moyens, aura donc également pesé. Les opposants, non contents d’être très minoritaires, sont apparus comme très conservateurs. On peut aujourd’hui se moquer des slogans que lançaient il y a cinquante ans les soixante-huitards. Au moins étaient-ils porteurs d’une utopie dont quelques graines comme la pensée écologique, ont pu germer. Mais que restera-t-il dans l’histoire des « dix-huitards », si toutefois on en écrit une un jour, sinon des gribouillis haineux, la vacuité de la pensée et un conservatisme affligeant porteur d’un no future désespérant ? Sinon cette volonté tragique d’empêcher les étudiants qui ne partageaient pas leurs idées de passer leurs examens ?

3) L’absence des lycéens dans la lutte

On a dit la petite minorité d’opposants à la réforme dans le cadre universitaire. Mais que dire alors de l’apathie des lycéens ? Or, si une catégorie d’âge aurait dû manifester son mécontentement dans le cadre d’une sélection marquée à l’entrée de l’université et pensée comme telle, c’eût bien été les lycéens. Or, leur silence aura été assourdissant, malgré les appels, bruyants et réitérés, d’une petite partie de la classe politique à une mobilisation générale. Et l’on ne peut que comparer là encore avec un autre moment, celui de la loi dite El Khomry, qui avait amené sur le pavé protestataire un grand nombre de lycéens. Ces dernières semaines, à l’exception de quelques feux de paille – ou plutôt de poubelles – il ne s’est rien passé.

Mais que déduire alors de cette absence de réaction ? On doit sans ambiguïté admettre alors que les lycéens n’ont pas vu dans cette loi quelque chose susceptible de les gêner dans leur propre orientation. Soit ils ont pensé, semble-t-il avec raison, qu’ils finiraient toujours par avoir une filière qui leur conviendrait, soit, et c’est à mon avis une raison majeure, ils veulent majoritairement une filière déjà sélective par le niveau d’études requis (classes préparatoires, grands établissements comme Sciences Po, IUT, BTS…) ou par le niveau financier nécessaire (écoles et instituts privés à 6000 euros et plus l’année). Auquel cas, la notion même de sélection ne leur pose aucun problème. Si l’on ajoute à ces formations supérieures les études de médecine où la sélection se réalise à l’issue de la première année, on conçoit aisément que la « loi Vidal » n’avait rien pour effrayer ces jeunes.

4) La prise en compte de réalités par une grande majorité

Mais peut-être, au final, que cette quasi-absence d’hostilité marquée à la loi réside dans la prise en compte de réalités qui s’imposent à tous ou presque : celui du niveau général d’un nombre croissant d’étudiants arrivant en première année d’université. On mesure aujourd’hui les conséquences de la décision, prise dans les années 80, d’amener 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat.

Nous fûmes nombreux alors à penser qu’un accroissement du niveau de formation permettrait de résoudre, au moins partiellement, la question du chômage, même si la masse croissante du nombre de candidats au baccalauréat eut pour corollaire presque immédiat une diminution des exigences des correcteurs. Le chômage poursuivant son inexorable montée, la seule solution pour les nouveaux bacheliers était de poursuivre leurs études, quand bien même celles-ci ne les prédisposaient pas à le faire avec le succès escompté.

Il n’est pas vrai que le niveau des étudiants a baissé : cette cantilène peut alimenter les conversations du triangle Auteuil – Neuilly – Passy ; elle est totalement fausse. Mais l’université n’accueille plus beaucoup en L1 de très bons étudiants. Ceux-ci se tournent vers les filières dites d’excellence – en d’autres termes les filières sélectives évoquées plus haut, dont le nombre n’a cessé de croître ces dernières année – et délaissent les amphis où se retrouvent une masse importante de « laissés pour compte » du système universitaire.

Il est certain que les disciplines « SHS » accueillent massivement ces jeunes, souvent issus de milieux modestes ou défavorisés. Tous ceux qui interviennent en première année ne peuvent que constater des déficits considérables en termes de langue française, de concentration, de capacité de travail personnel et c’est aussi pour cela que les enseignants et enseignants-chercheurs, sans doute hostiles au fond d’eux-mêmes à l’idée de sélection, pensent qu’un filtre à l’entrée de l’université ne serait pas forcément inutile.

En d’autres termes, en dramatisant à l’excès les conséquences prévisibles de cette loi, en conflictualisant à l’extrême la question de l’orientation post-bac, les opposants les plus radicaux à la loi ORE ont parfaitement joué le rôle que nos gouvernants attendaient : violences diverses, occupations, destructions ou dégradations des locaux auront accrédité l’idée chez les étudiants et leurs parents voyant dans les études supérieures un tremplin professionnel, qu’il faut tout faire pour contourner l’université.

Sans le vouloir, du moins peut-on l’espérer, ces opposants professionnels auront mis quelques pelletées de terre supplémentaires sur le cercueil de l’université.

2 Commentaires

Classé dans C. Nouvelle Aquitaine (Aquitaine Poitou Charentes)

2 réponses à “Loi ORE. Échec de la contestation

  1. Marianne

    Oui, effectivement un des problèmes est qu’il n’y a plus actuellement qu’une opposition très conservatrice
    Personne ne propose des alternatives réalistes basées sur autre chose que le mantra : il faut doubler le budget
    D’où effectivement dur d’adhérer et un boulevard pour le gouvernement qui a beau jeu de se présenter comme pragmatique

  2. Olivier

    Un autre élément de cet échec a été le fait que les opposants fassent de la réforme une lecture erronée. Construire un argumentaire pour le retrait de la réforme (et donc le retour au statu quo et à APB) sur la base d’arguments qui s’opposent aussi à APB et aux systèmes antérieurs n’est pas très cohérent. Le libre choix sans contrainte des étudiants n’a jamais existé. Il est tout simplement impossible à mettre en place pour des raisons pratiques évidentes.

    L’autre défaut des argumentaires proposés est qu’ils s’auto-contredisaient parfois. Les premières tribunes de contestation dans Le Monde s’offusquaient de l’existence d’une lettre de motivation dans les dossiers, soit-disant écrites par des « officines privées » pour les plus riches. Mais plus tard, lorsqu’il est apparu que ces lettres n’étaient pas lues dans la plupart des cas, d’autres tribunes s’offusquaient qu’elles ne fussent pas lues et dénonçaient alors un classement arbitraire.

    De la même façon, les premières tribunes dénonçaient la fin du rôle de la sectorisation, favorisant la mise en concurrence des établissements, évidemment inacceptable. Le ministère a alors cédé en établissant des quotas très faibles d’élèves hors secteur dans chaque université. C’est alors que la semaine dernière un article du Monde (qui a été sans discontinuer un journal très hostile à cette réforme) s’est insurgé contre la difficulté élevée pour les élèves de banlieue d’être acceptée dans les facs parisiennes intra-muros. Mais c’est exactement ce qui était voulu initialement, car laisser les élèves de banlieue et de province entrer facilement dans les facs hors secteur, c’est renforcer la concurrence entre établissements.

    Bref, en voulant en même temps la liberté de choix total des élèves et l’absence de concurrence entre les établissements, l’argumentaire anti loi ORE montrait surtout qu’il n’avait aucune cohérence interne et ne présentait qu’une série de critiques circonstancielles, sans vue d’ensemble.

    Cette contestation assez faible a surtout au final éludé tout débat intéressant sur cette réforme, qui présente effectivement un certain nombre d’angles morts et qui aurait mérité un débat public d’un autre niveau.

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