Béréziat ou la carrière improbable

Le professeur Gilbert Béréziat est mort le 3 février 2019. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises quand nous étions tous les deux « jeunes » blogueurs ; nous avions trouvé des atomes crochus.

Le 10 janvier 2013, j’ai publié cette chronique Béréziat ou la carrière improbable. Je la publie de nouveau en hommage à ce grand président d’université, à ce visionnaire d’exception. Photos de juin 2010, prise avant un déjeuner fort goûteux, rue des Fossés Saint–Bernard.

« Risque vital, en route pour les soins intensifs. J’apprends le décès de deux vieux copains… La loi des séries va frapper pensais-je. Pendant les longues nuits de décembre 2010 qui vont suivre l’intervention chirurgicale, lorsque le sommeil se fait attendre, je revois défiler toute ma vie : ma jeunesse, ma famille, mes amis, les études de médecine, ma période syndicale, ma vie professionnelle, l’hôpital, le laboratoire, la présidence de l’université. Le passé remonte en moi » (page 11). Gilbert Béréziat, Le romarin, le seringa et la blanche aubépine, autobiographie, Toulouse, Éditions Mélibée, 2012, 641 pages.

Gilbert Béréziat est né en juin 1942. Novembre 2010, grave pépin de santé. Août 2011, l’entrée en retraite à l’âge de 69 ans et la fin de son blog impertinent : « deux ans et demi d’un exercice nouveau et très prenant, parfois excitant mais souvent décevant ».

J’écrivais en commentaire à sa dernière chronique Je tire ma révérence : « savoir tourner la page : notre génération de professeurs, celle qui a fait ses études supérieures avant 1968, va sortir progressivement de toutes les positions, réelles ou apparentes, de pouvoir dans l’ESR. Et c’est heureux ! Les moins vieux auront-ils de meilleurs projets que ceux que nous avons défendus ? Nous verrons mais je ne suis guère optimiste ».

La révérence n’était pas totalement tirée : août 2012, l’autobiographie. Je l’ai dévorée dans le TGV Strasbourg – Brest, comme un roman policier. Avec beaucoup d’émotion : contemporain de Gilbert Béréziat et, comme lui, fils d’un père ouvrier qualifié et d’une mère qui a arrêté de travailler pour élever ses enfants, j’ai revécu des épisodes de ma vie dans les siens.

Je suis sûr que tous les universitaires de notre âge prendront un grand plaisir à la lecture de cette histoire évocatrice de leur propre mémoire : « quand nous avions 10 ans, 20 ans, 30 ans »… Les universitaires en activité découvriront des trajectoires d’études et des débuts de carrière professionnelle d’un autre temps, d’autres temps politiques, économiques, culturels, syndicaux, sociaux, universitaires…

Les jeunes sociologues doivent se mettre au travail pour recueillir les histoires de vie de cette génération d’universitaires, génération fort nombreuse car c’était le temps de la première explosion du nombre d’étudiants. Sociologues de la mobilité sociale, alors majoritairement ascendante, à vous de jouer ! A vous de comprendre les similarités et les singularités de trajectoires professionnelles réussies. L’autobiographie ou l’histoire de vie collectée par l’historien ou le sociologue ne révèle évidemment pas tout ; des faits, des pensées doivent être gardés dans la sphère privée.

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Pourquoi et comment Gilbert, le fils d’André Gabriel, né en octobre 1912, et de Suzanne, née en juillet 1906, parents mariés au milieu des années 30, deuxième d’une famille de quatre enfants, demi-pensionnaire dans un collège des Frères des écoles chrétiennes, puis lycéen dans l’école nationale professionnelle du boulevard Raspail à Paris, admis à faire des études d’ingénieur au CNAM de Lille, y renonçant au dernier moment pour entreprendre des études de médecine, dirigeant scout jusqu’à ses 20 ans, pourquoi et comment, Gilbert, cet éternel chahuteur décoiffant – il fut recordman des heures de colle durant ses études secondaires – et fort bon vivant, devint un jour professeur de médecine et directeur de laboratoire, puis président, de 2001 à 2006, d’une des plus prestigieuses universités françaises, l’université Paris 6 Pierre et Marie Curie, avant de se lancer dans l’aventure encore inachevée aujourd’hui de la recomposition des universités parisiennes (délégué général de Paris Universitas entre 2006 et 2010) ?

1952. Gilbert a 10 ans, son frère aîné en a 11, sa sœur 5 et son petit frère 3, quand ses parents achètent un petit pavillon en viager, après s’être installés deux ans plus tôt en région parisienne après quelques années à Troyes, son père ayant trouvé à Montrouge un bon emploi aux usines Krieg et Zivy. J’ai, des années 50, des souvenirs bien comparables à ceux de Gilbert Béréziat.

Pages 26 et 27. « Le pavillon de cinq pièces était tout sauf confortable, mais c’était leur bien et mon père passera tous ses loisirs à l’aménager. L’eau courante commençait tout juste d’arriver et notre pavillon ne l’avait pas. Nous allions nous approvisionner au puits dans la rue avoisinante. Comme il n’y avait pas de tout à l’égout non plus, les eaux usées s’écoulaient dans le champ bordant l’arrière de la maison. Comme sanitaire on se contentait d’une cabane en bois avec une fosse, pas septique du tout. Il fallait la vidanger chaque année, ce que nous faisions à mains nues au début pour procurer aux arbustes du jardin un engrais à bas prix. Dès l’année suivante, le camion citerne des vidangeurs vint embaumer la rue. Mais la commune dut viabiliser et l’arrivée de l’eau courante, puis du tout à l’égout, préfigura l’essor de cette classe ouvrière pressée de rejoindre les couches moyennes« .

« Mon père entreprit la réfection des plomberies et l’aménagement d’un prolongement du pavillon principal procura à ma mère une cuisine plus décente. Dans la pièce de buanderie, il créa une salle de douche qui remplaça le tub où nous prenions un bain par semaine. Elle accueillit ensuite une machine à laver le linge à rotor, premier et pour longtemps seul équipement électroménager moderne… Lorsque nous eûmes une quinzaine d’années, il construisit un nouvel appendice pour que mon frère et moi nous puissions avoir une chambre indépendante. Puis, lorsqu’il disposa d’une voiture un garage en fibrociment sera érigé en bordure du jardin, en prolongement de la cabane qui lui servait d’atelier ».

Les années 50. Les enfants de la classe ouvrière qualifiée de l’après-guerre voient se construire la réussite « matérielle » de leurs parents, à force de travail à l’usine et à la maison. Ils savent qu’ils pourront encore mieux vivre, et les parents leur en forgent l’envie par l’exemple, tous les jours. La société d’alors, les progrès techniques constants et l’expansion permettaient de progresser dans l’échelle sociale, sous la double condition d’heures de travail non comptées et de l’acquisition d’un métier par les études. Mais ce n’était pas la richesse : quand Gilbert Béréziat commence ses études de médecine, il est boursier. Il ne sait pas encore qu’il montera très haut.

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