Th. More. L’Utopie, cartes de l’île

Exposition à la BNU Strasbourg (jusqu’au 20 octobre 2019), Hors du monde : la carte et l’imaginaire.

Chronique 6/6. Thomas More, l’Utopie (1516). Deux cartes de l’île (1516 et 1518).

Thomas More (1478-1535), juriste, historien, théologien et homme politique. Utopia (1516) n’était pas un traité d’économie mais plutôt une satire de la société de son temps.

  • Nommé Ambassadeur extraordinaire, puis Chancelier du roi  par Henri VIII, il désavoue le divorce du Roi et refuse de cautionner le schisme avec Rome : il démissionne de sa charge en 1532. Devant la persistance de son attitude, il est emprisonné, puis décapité comme traître en 1535.

L’Utopie. Traduction française de la version intégrale, Victor Stouvenel, 1842. Version originale de 1842, Facsimile Gallica

  • Utopia (le titre complet en latin est De optimo rei publicæ statu, deque nova insula Utopia, parut en 1516. Il s’agit d’un livre fondateur de la pensée utopiste, le mot utopie étant lui-même dérivé de son titre « lieu qui n’est nulle part », οὐ τοπος en grec. L’ouvrage a connu un succès particulier en France au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle.

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Deux parties dans cette chronique. 1. Résumé. 2. Les cartes de 1516 et 1518

1.Résumé du livre. Source Wikipédia

« Utopus conquiert Abraxa, terre rattachée au continent, et lui donne son nom. Il humanise « une population grossière et sauvage, […] pour former un peuple qui surpasse […] tous les autres en civilisation ». Ensuite, il fait creuser un isthme et la terre d’Abraxa devient une île, l’île d’Utopie. La genèse de l’île est symbolique des intentions d’Utopus ; il a voulu en faire un lieu protégé, rebutant les voyageurs par sa difficulté d’accès. Les barrières naturelles mettent l’île à l’abri des influences extérieures. Quant au terme d’Abraxa, il n’est pas insignifiant : il désigne la ville des fous dans l’Éloge de la Folie de son ami Érasme. Désormais, l’Utopie sera régie par les mathématiques, pure manifestation de l’intelligible. Dans l’île, tout est mesurable parce que le nombre seul garantit l’égalité.

La base de l’organisation utopique est la stricte égalité entre les êtres. Pour assurer cette égalité, il n’existe ni propriété, ni argent. C’est le point central sur lequel le débat s’engage avec Thomas More (lui-même personnage de l’œuvre) qui semble d’abord sceptique vis-à-vis de cette idée, qui encouragerait selon lui la fainéantise. C’est alors que le voyageur Raphaël décrit toute l’organisation d’Utopie : chacun se voit prêter une maison pour dix ans. Tous sont agriculteurs pendant deux ans (ou plus s’ils le souhaitent), et travaillent 6 heures par jour. Il n’y a aucun oisif (pas de « nobles » par exemple). Tous ont les mêmes vêtements. Ils prennent leur repas en commun. Le temps libre est consacré à des loisirs comme les échecs ou l’apprentissage des belles lettres. Il y a des cours gratuits pour adultes, la culture devant être accessible à tous. Les Utopiens ne sont pas superstitieux, il n’existe aucune forme de divination ou d’augure. Les jeux de hasard sont interdits, le luxe inexistant. La chasse est interdite, sauf pour les bouchers (qui sont des esclaves), par nécessité, il ne s’agit donc pas d’un amusement. L’or et l’argent (le matériau) n’ont aucune importance. Un système de péréquation entre les villes permet d’aider les plus pauvres. C’est seulement par un tel système qu’on peut se soucier réellement de l’intérêt général, quand la fortune de l’État est bien distribuée. Il n’y a pas de pauvres en Utopie. Au contraire, dans les autres formes d’organisation, chacun doit toujours penser à lui-même, et il y a une « conspiration des riches », qui font les lois, et parviennent par ces lois à maintenir leur domination et à exploiter les pauvres. Ils veulent rester supérieurs et se réjouir en se comparant aux pauvres, plus bas qu’eux. « L’orgueil ne mesure pas le bonheur sur le bien-être personnel, mais sur l’étendue des peines d’autrui.

Les Utopiens sont épicuriens, ils conçoivent le bonheur avant tout comme le plaisir de l’absence de troubles, mais ils ont une religion, ils croient en Dieu et à la vie après la mort (contrairement à Épicure). Ils pratiquent l’euthanasie quand ils la jugent nécessaire.

Les futurs époux se voient nus avant le mariage, pour juger correctement de l’autre. Le divorce par consentement mutuel est autorisé. La récidive en matière d’adultère est punie de mort.

Les lois sont en petit nombre, d’où l’absence d’avocats.

La vanité est partout rejetée. Notamment, il est honteux de chercher la gloire militaire ; les rois européens et leurs perpétuelles guerres d’expansion sont vertement critiqués par le voyageur Raphaël. Celui-ci refuse d’ailleurs de mettre son intelligence au service des rois. Il s’imagine déjà ridicule dans les discussions des conseillers royaux, lui prêchant la paix et la sobriété alors que les autres parlent de guerre. Pourtant il est vrai selon lui que les rois doivent devenir philosophes ou les philosophes rois, comme l’a dit Platon ; mais il ne sert à rien de donner des philosophes comme conseillers à des rois non philosophes. Plusieurs références explicites sont faites à La République de Platon.

En Utopie, seules les guerres défensives sont permises, ou les guerres en vue du « bien de l’humanité ». On y méprise les mercenaires qui se font payer. Les guerres sont menées avec les utopiens, mais aussi les femmes utopiennes qui sont volontaires, et même avec les enfants (surtout en tant qu’observateurs).

Plusieurs religions sont tolérées en Utopie (même si elles tendent à devenir une) : la religion du soleil, la religion des grands hommes, etc. Mais la majorité des Utopiens croit en l’existence d’un Père incompréhensible, ainsi qu’en Jésus. « Dans les idées utopiennes, le Créateur […] expose sa machine du monde aux regards de l’homme, seul être capable de comprendre cette belle immensité. Dieu voit avec amour celui qui admire ce grand œuvre, et cherche à en découvrir les ressorts et les lois ; il regarde avec pitié celui qui demeure froid et stupide à ce merveilleux spectacle, comme une bête sans âme.

La tolérance religieuse et la liberté de conscience existent, en revanche le matérialisme et l’athéisme sont honteux, censés mener à l’égoïsme ».

2. Les cartes d’Utopie (Source. Document d’enseignement, Belgique)

« Les éditions de Louvain (1516) et de Bâle (1518) nous ont transmis deux cartes de l’île qui méritent d’être commentées car elles suggèrent un symbolisme qui est déjà une clé de lecture pour l’ensemble de l’œuvre. L’édition de Paris (1517) a renoncé au jeu de la carte.

La carte de l’édition de 1516

Intitulée « Figure de l’île d’Utopie », cette carte reproduit les détails géographiques donnés au début du deuxième livre de l’œuvre. Elle situe notamment la capitale de l’île, Amaurote (ciuitas Amaurotorum), et le fleuve Anydre, sa source (fons Anydri) et son embouchure (ostium Anydri). La forme de l’île est celle d’un croissant de lune « renaissante », comme le narrateur la décrit explicitement au début du deuxième livre : in lunae speciem renascentis. L’expression, inventée par More, désigne le mouvement croissant de la lune vers son premier quartier et oriente donc, du moins sous les latitudes des nuits anglaises, l’entrée dans la mer intérieure d’Utopia, dans le bas de la carte, vers l’est, soit vers le lieu d’où tout renaît ».

« Le cercle extérieur de l’océan est un vide qui isole l’île des terres habitées dans le haut de la carte, pour en faire un lieu à part, dont la circularité, symbole de totalité, de perfection, d’unité est fortement soulignée ; l’emplacement de la cité d’Amaurote confirme cette circularité, puisque le centre de la figure est bien établi à partir de la circonférence de l’île et non à partir du bord de sa mer intérieure.

Le cercle extérieur de l’océan est lui-même doublé par un cercle intérieur fluvial qui reproduit au cœur même de l’île le néant ou le creux de l’océan, comme si l’Utopie contenait en elle-même le signe de sa propre négation. Cette circonférence intérieure protège la capitale dans une sorte de « matrice » ; après la lune « renaissante », le vocabulaire de la description géographique de l’île au début du livre II souligne, du reste, cette anthropologie : « les flots font du sein de cette terre, presque tout entier, un port », où l’étonnant terrae aluus évoque l’image du ventre maternel bientôt confirmée par le mot sinus ; l’entrée dans ce golfe est protégée par de dangereuses fauces, qui sont la « gorge » de ce corps, et la capitale se trouve tamquam in umbilico terrae, « comme au nombril de la terre ».

La carte des éditions de 1518

« Le dessin de cette carte sans titre est plus fouillé et plus détaillé que le précédent. Le contour de l’île reste globalement le même, mais le golfe intérieur est réduit à l’entrée d’un canal à gauche de l’image, et la forme du croissant lunaire est moins évidente que dans la figure de 1516, induisant une circularité plus achevée. La topographie et l’hydrographie de l’île sont les mêmes, mais la carte est pourtant inversée dans ses marges, en tout cas dans sa partie inférieure où les trois embarcations sont disposées dans l’autre sens ».

« L’image semble illustrer le propos d’une lettre de Jean Desmarais (Paludanus) à Pierre Gilles qui figurait dans l’édition de 1516, et qui a disparu des éditions de 1518 : « D’une manière plus pressante, très érudit Pierre Gilles, je vous prie d’assurer dès que possible la publication de l’Utopie, car on peut voir en elle, comme dans un miroir (uelut in speculo), tout ce qu’il faut pour qu’une communauté politique soit bien ordonnée » (fol. 4v).

L’Utopie doit être lue dans un miroir, dans le miroir de l’ironie ; elle est un monde inversé dont il faut décrypter les énigmes pour comprendre le véritable sens de l’Ailleurs qu’elle médiatise ; elle l’est d’ailleurs doublement puisqu’au départ, elle est déjà un envers ou un contrepoint de la société anglaise de l’époque. Les pinacles des édifices sont surmontés d’une croix, en particulier celui de l’imposante église qui comble le creux du croissant de l’édition de 1516, comme si l’Utopie avait atteint son équilibre et sa perfection dans la rencontre avec le christianisme, qui sera évoquée dès la lettre-Préface.

Cette carte introduit des personnages : Hythlodée, explicitement nommé, montre à Thomas More la direction de l’île d’Utopie comme clé des solutions aux problèmes évoqués dès le début de l’œuvre ; à droite, armé de son épée, un soldat est, comme les deux autres, debout sur le sol continental, lieu de conflits et de souffrances ; comme dans la figure de 1516, un personnage s’est embarqué pour le voyage utopique.

Sur l’oriflamme de la caravelle, les lettres NO pourraient être les initiales de Noviomagus, le nom latin de Gérard Geldenhauer de Nimègue, l’illustrateur de la figure de 1516 ; le R ajouté serait la première lettre de RESTAURO par laquelle le nouvel illustrateur, sans doute Hans Holbein, présente sa carte comme un remaniement amélioré du premier dessin.

Les guirlandes qui soutiennent le médaillon dans le haut de l’image et qui portent les cartouches des trois toponymes, suggèrent la distance esthétique de l’œuvre par rapport à la réalité de l’île : elles représentent par les mots, en avant de l’image, ce qui doit rester opaque sur la carte pour que la fiction symbolique continue d’opérer son mystère ».

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