Gerhard Richter. 30 ans en 1962

1932-1962. Les trente premières années de la vie du peintre allemand, Gerhard Richter, constituent le cœur du film de Florian Henckel von Donnersmarck, L’œuvre sans auteur (2019). On peut comprendre pourquoi Richter s’est grandement fâché avec le metteur en scène. Dans les aspects fictionnels du film, ce dernier marie en effet le peintre avec Ema, imaginant que celle-ci est la fille d’un grand médecin eugéniste, qui a réussi à faire carrière sous le nazisme, puis sous le socialisme soviétique. On serait fâché à moins ! Trop, c’est trop !

Album de 36 photos. Œuvres de Richter exposées pour le 10ème anniversaire du Musée Frieder Burda en 2014 et pour la mort du collectionneur en 2019

La fête, 1963

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Ces 30 années se déroulent dans un contexte exceptionnel, très éprouvant pour les 15 premières d’entre elles.

Les années 30 : montée et installation au pouvoir du national-socialisme. Gerhard vit à Dresde dans une famille de la classe moyenne.

Les années 40 : guerre mondiale, capitulation  allemande en 1945, début de l’ère soviétique dans la partie Est de l’Allemagne. Le père Richter est soldat de 1939 à 1946. La famille fuit Dresde et s’installe dans une petite ville. A la fin de la guerre, lenteur de la reconstruction. Gerhard rejoint une école professionnelle, où il étudie la sténographie, la comptabilité et le russe.

Les années 50 : débuts de la guerre froide, pénuries à l’Est, début des 30 Glorieuses à l’Ouest. Gerhard est admis à l’Académie d’Art de Dresde pour 5 années d’études (1951-1956). En 1956 (il a 24 ans), il reçoit une première commande : celle d’une fresque murale pour le Musée de l’Hygiène. L’académie lui alloue un atelier pour 3 ans. Il s’interroge : faire ou non une carrière de fonctionnaire d’État, peintre du réalisme socialiste ? La réponse est : non !

La 1ère moitié des années 60. 1961, Richter décide de passer à l’Ouest avec sa femme. 1961-1964, il poursuit 3 années d’études à l’académie d’Art de Dusseldorf.

En 1964 (il a 32 ans), sa carrière est définitivement lancée : des œuvres d’un style nouveau, exposées dans des galeries, présentées dans des expositions collectives. Puis la première exposition personnelle en septembre 1964.

2019. Gerhard Richter a 87 ans : plus de 50 ans de carrière. Il est l’artiste vivant dont les œuvres battent régulièrement des records mondiaux de prix dans les ventes proposées par les Galeries les plus célèbres. Le record est actuellement proche de 40 millions de dollars.

Domplatz, Mailand (1968), une huile représentant la place du Dôme à Milan, a été vendue, en 2013 à New York, pour la somme de 37, 125 millions de dollars au collectionneur Don Bryant, fondateur du vignoble californien Bryant Family Vineyard de Napa.

1932 à 1964. Citations extraites de la biographie de Gerhard Richter sur son site personnel

1932. Gerhard Richter naît à Dresde le 9 Février. Il est l’aîné de Horst et Hildegard. Horst Richter était enseignant dans une école secondaire de Dresde. Hildegard était libraire et pianiste de talent. La famille faisait partie de la classe moyenne type.

1935 (Richter a 3 ans). Le père Horst obtient un poste dans une école à Reichenau.

1939-1946 (7-14 ans). Vivre dans une petite ville était plus sûr que de vivre à Dresde. La relation entre les parents de Gerhard s’est détériorée lorsque Horst fut incorporé dans l’armée et qu’il est parti se battre sur le front Est, puis à l’Ouest où il a été capturé par les forces alliées et détenu dans un camp de prisonniers américains jusqu’à la fin de la guerre.

1942 (10 ans). Gerhard est obligé d’adhérer à la section Pimpfe, un organisme préparant les enfants aux Jeunesses hitlériennes. Heureusement, il était juste un peu trop jeune pour être enrôlé de force dans l’armée durant la dernière année de guerre.

Bien que vivant à la campagne, le ressenti que Gerhard a du conflit n’en est pas moins intense. Outre les difficultés économiques évidentes et l’absence de son père, sa famille n’a pas échappé à la perte de deux des frères d’Hildegard, tous deux morts à la guerre. La sœur d’Hildegarde, Marianne, a également eu une fin de vie déplorable : souffrant de problèmes de santé mentale, et suite aux mesures eugéniques du Troisième Reich, elle est morte de faim dans un hôpital psychiatrique.

1945 (13 ans). Bombardement de Dresde

1946 (14 ans). Le prère Horst est libéré. La famille habite alors un petit village à la frontière tchèque (Waltersdorf). L’accueil que Horst reçut n’a pas été aussi chaleureux que ce qu’il aurait pu espérer. Bien qu’il semblât avoir gardé des opinions politiques neutres, son appartenance à l’ancien Parti National-Socialiste – une organisation que tous les enseignants avaient été obligés de rejoindre – lui a rendu pratiquement impossible son retour à la pratique de l’enseignement.

Il travaille pendant un temps dans une usine textile des environs de Zittau (à une dizaine de kilomètres de Waltersdorf) avant de trouver un poste d’administrateur pour un programme d’enseignement à distance dans une institution éducative de Dresde.

Gerhard  abandonne l’école secondaire de Zittau et rejoint une école professionnelle, où il étudie la sténographie, la comptabilité et le russe.

La fin de la Seconde Guerre mondiale, à bien des égards, a coïncidé avec le passage pour Gerhard de l’enfance à l’adolescence. La Saxe, sous contrôle soviétique après les accords de Potsdam, allait devenir très différente de celle qu’il avait connue étant jeune.

Richter a néanmoins de bons souvenirs de cette époque, notamment parce qu’il a trouvé un moyen de mettre la main sur des  livres qui avaient été interdits sous le régime nazi. Hildegard encourage son fils à s’intéresser à Nietzsche, Goethe, Schiller… La source inépuisable de livres illustrés pousse Richter à réaliser ses premiers dessins. Il se rappelle avoir étudié l’Art à partir de livres et de petits recueils de reproductions d’œuvres, Diego Velázquez, Albrecht Dürer.

1947-1948 (15-16 ans). Sa passion pour l’Art se révèle lors d’un camp d’été de huit semaines organisé par l’Etat et sous contrôle russe. Pour la première fois, il passe le plus clair de temps tout seul à dessiner.

Tout en continuant à étudier la sténographie, la comptabilité et le russe, Richter commence à fréquenter des cours du soir de peinture. En 1948, il emménage dans un foyer pour apprentis à Zittau, abandonnant sa vie familiale de Waltersdorf.

Richter ne se destine pas à la carrière de peintre et occupe, pendant un certain temps, un ensemble éclectique de professions, notamment la sylviculture, la dentisterie et la lithographie.

À la recherche d’un compromis entre ses compétences artistiques et un emploi à des fins commerciales, son premier poste se trouve être au sein d’une équipe de production des banderoles pour le gouvernement de la RDA. Lors des cinq mois à ce poste, Richter n’a pas l’occasion de peindre une seule des banderoles lui-même. Il est chargé de nettoyer les transparents détachés des murs et d’en refaire des fonds avant qu’ils ne soient repeints par d’autres employés.

1950 (18 ans). En Février, il est pris comme assistant peintre décorateur pour le théâtre municipal de Zittau. Il apprécie travailler sur la scénographie des pièces comme Faust de Goethe et Guillaume Tell. Sa carrière dans le théâtre interrompue lorsqu’il refuse de repeindre la cage d’escalier du théâtre. Il est  congédié.

1950-1951 (18-19 ans). Il tente alors d’entrer à l’Académie d’Art de Dresde pour y étudier l’Art de la peinture… Après une première candidature refusée, les examinateurs lui recommandent de trouver un emploi dans une entreprise nationalisée afin d’augmenter ses chances d’être accepté, ce qu’il fait. Après huit mois au poste de peintre à l’usine de textile Dewag de Zittau, il envoie ne dernière candidature qui est  acceptée. Il retourne donc vivre à Dresde, à l’été 1951.

1951-1956 (19-24 ans). Études à l’Académie d’Art de Dresde. La ville entière de Dresde est encore jonchée de gravats. Richter vit près de Dresde avec sa grand-tante Gretln. Elle l‘aide financièrement en particulier pour son logement.

Peu de temps après son inscription à l’Académie, Richter rencontre Marianne Eufinger qui allait devenir sa première épouse en 1957. Plus connue sous le nom de Ema, elle étudiait la mode et le textile. Cela a dû jouer un rôle dans le choix de Richter de quitter la maison de sa grand-tante pour aller partager avec des amis un appartement à quelques pas de chez elle.

Le cursus de cinq ans est rigoureux, démarrant à 8 heures et consistait en huit heures de cours par jour. Parallèlement à l’enseignement quotidien du dessin d’après nature, de natures mortes et de la peinture à l’huile figurative, l’école avait un programme comprenant l’histoire de l’Art, le russe, la politique et l’économie. Le but : le réalisme socialiste. L’Académie de Dresde est particulièrement docile en la matière.

Richter choisit de rejoindre le nouveau département  de peinture murale sous la direction de Heinz Lohmar. Il opte pour ce professeur peut-être car son département est connu comme étant moins dogmatique que d’autres,  mais aussi probablement parce Richter avait auparavant été inspiré par Hans Lillig, un fresquiste qui s’est rendu à Waltersdorf afin d’effectuer une commande pour l’école locale.

Alors que les matériaux venant de l’Ouest sont devenus une denrée rare, Richter a le privilège de recevoir le magazine photographique Magnum d’une tante d’Allemagne de l’Ouest ainsi que des ouvrages et catalogues. Avec le soutien de son professeur, Richter est également autorisé à voyager en Allemagne de l’Ouest et au-delà. Les voyages organisés par l’Académie de Berlin lui ont également permis l’accès aux films, aux musées et au théâtre.

1953 (21 ans). Parmi les autres souvenirs du temps de Richter à l’Académie, il y a celui de son intérêt pour les soulèvements contre les autorités russes le 17 Juin 1953, quand lui et certains de ses camarades de l’école d’Art sont allés à Postplatz dans le centre de Dresde.

1956 (24 ans). Lors sa dernière année d’études, une première commande importante est faite à Richter dans le cadre de son projet de thèse : celle de peindre une fresque murale pour le Musée allemand de l’Hygiène sur le thème de la Joie de vivre. Cet ouvrage a été accueilli avec beaucoup d’éloges et d’enthousiasme à la fois par ses examinateurs et par les officiels du Musée de l’hygiène. La fresque donne une indication de la direction que sa vie et sa carrière allaient prendre s’il n’avait pas pris des mesures allant à l’encontre de cette voie toute tracée.

1956-1959 (24-27 ans). Ayant brillamment achevé ses études à l’Académie en 1956, Richter est admis dans un programme géré par l’école pour les diplômés prometteurs. En échange de son enseignement (cours du soir), on lui accorde, pour 3 ans, l’accès à un atelier ainsi qu’un revenu modeste.

Il reçoit également reçu plusieurs commandes de fresques : l’une représentant une scène exotique et fantastique, une carte et un cadran solaire pour une école à la frontière polonaise, et une fresque pour les façades du siège régional du Parti socialiste unifié de Dresde, mettant en scène « des hommes musclés et des femmes maniant de grosses masses et des pavés, brandissant des banderoles en faisant face aux coups de matraque de la garde montée ».

Richter fait un début de carrière réussi comme artiste officiel de l’état. Mais il est de plus en plus gêné par les restrictions imposées à son travail. « J’avais toujours aspiré à une troisième voie salutaire dans laquelle auraient fusionné le réalisme de l’Est et le modernisme de l’Ouest ».

1957 (25 ans). Mariage avec Marianne Eufinger, plus connue sous le nom de Ema.

1959 (27 ans). Voyage à la Documenta II à Cassel en Allemagne de l’Ouest. La vue des œuvres de Jackson Pollock, Jean Fautrier et Lucio Fontana, entre autres, fait prendre conscience à Richter que  « quelque chose n’allait pas avec sa façon de penser », voyant dans leurs œuvres « qu’ici s’exprimait un contenu totalement différent ». Ce qu’il savait de la liberté offerte aux artistes de l’autre côté du rideau de fer a dû certainement lui être resté en tête. Le voyage à la Documenta a sans aucun doute renforcé sa détermination à quitter l’Allemagne.

1961 (29 ans). Quelques mois avant la construction du mur de Berlin, Richter se rend en qualité de touriste à Moscou et à Leningrad. Au retour, le train marque un arrêt à Berlin-Ouest, Richter dépose ses valises à la consigne à bagages et continue jusqu’à Dresde pour aller chercher Ema. Un ami les  conduit à Berlin-Est, où ils prennent  le métro vers l’ouest, se déclarant auprès du service social des réfugiés de l’Est à leur arrivée.

1961-1964 (29-32 ans). Les années à l’Académie d’Art de Düsseldorf.

1961 (29 ans). En passant à l’ouest, Richter envisage de déménager à Munich, mais il prend la décision d’établir sa nouvelle vie à Düsseldorf suivant les conseils de Reinhard Graner, un ami vivant déjà sur place et chez qui il vit pendant les premières semaines.

L’académie des Arts de la ville (Staatliche Kunstakademie de Düsseldorf ) est une ruche d’activités et a une vision progressiste. Bien qu’ayant déjà terminé ses études à Dresde, Richter décide d’y déposer son dossier, en partie pour être mieux informé sur les tendances actuelles du monde de l’art occidental, mais aussi pour trouver d’autres artistes avec lesquels il pourrait vraiment s’associer.

En tant qu’étudiant, il a droit à une bourse, ce qui est essentiel pour sa survie au cours de ces premières années à l’ouest. Débutant son cursus en Octobre 1961, il peint intensément  : « J’ai essayé tout ce qui pouvait être à ma portée ». N’étant pas satisfait d’un certain nombre de ses peintures,  il  a, par la suite, détruit la majorité d’entre elles. C’était un processus important de l’expérimentation qui démontrait à la fois son enthousiasme et son engagement, ce qui a certainement contribué à ce qu’il se fasse un nom au sein de l’Académie.

Après son premier semestre, Richter change de groupe pour aller rejoindre celui de Karl Otto Götz, Ses premières  collaborations sont importantes dans la carrière de Richter. « J’ai été incroyablement chanceux de trouver de bons amis à l’Académie : Sigmar Polke, Konrad Fischer ». L’Académie allait bientôt devenir la plaque tournante du groupe Fluxus, avec notamment Joseph Beuys, nommé professeur peu de temps après l’arrivée de Richter.

1962-1963 (30-31 ans).  La première exposition de Richter est en duo avec Manfred Kuttner, à la galerie Kunst Junge (Jeune Art ) à Fulda, une ville dans le centre de l’Allemagne, non loin de la frontière avec la RDA.

Richter, Lueg, Polke et Kuttner exposent ensemble en mai 1963, dans une boutique vide au centre de la vieille ville de Düsseldorf. En octobre de cette année, Richter et Lueg organisent une exposition et une performance dans un magasin de meubles :  » Vivre avec le Pop: manifestation en faveur du réalisme capitaliste »… L’exposition à la boutique de meubles génère un intérêt considérable et est caractéristique de l’énergie, de la curiosité, de l’humour et de l’esprit partagés par Richter et ses pairs. Les jeunes gens ont  un grand esprit de compétition, mais peuvent aussi s’apporter un soutien important.

L’intérêt particulier de Richter pour l’actualité, la société de consommation, les médias et la culture populaire commence à se manifester de plus en plus dans ses tableaux. Fête, 1963, représente un présentateur de télévision accompagné par quatre des femmes les plus glamour, au cours de la soirée du Nouvel An d’une émission de variété allemande typique de l’époque…

Musée Frieder Burda. Le château de Neuschwanstein, 1963, Un peu ironique, nostalgie d’une époque révolue.

1964 (32 ans). Ayant trouvé une nouvelle voie dans sa pratique, Richter se met  à explorer les relations entre l’image photographique et la peinture, produisant ses premières œuvres utilisant la technique du flou (notamment Piétons et Alster). Il  commence une série de tableaux d’avions de chasse ; il réalise un nombre croissant de portraits, principalement en noir et blanc, basés sur des images de médias et des photos trouvées, certaines appartenant même à sa propre famille.

Musée Frieder Burda, Deux Fiat, 1964

Musée Frieder Burda, XL 513, 1964

Suivant la recommandation de Kasper König, Heiner Friedrich, le galeriste munichois de Richter, l’a invité à participer à une exposition en duo (avec Peter Klasen) dans sa galerie (Galerie Friedrich & Dahlem) lors de ses dernières semaines à l’Académie à l’été 1964. Comme l’observa Elger, la relation Richter et Friedrich couronnée de succès s’avérera fructueuse au cours des huit années qui suivirent. Deux mois plus tard, en septembre 1964, le galeriste basé à Düsseldorf, Alfred Schmela, accorde à Richter sa première exposition personnelle.

Lorsque Richter quitte l’Académie de Dusseldorf en 1964, il a déjà pris un rythme lui permettant de démarrer pour de bon sa carrière.

Les années ultérieures : biographie sur le site personnel de l’artiste.

Musée de l’Orangerie, Karlsruhe, Vue d’une ville, 1968

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Classé dans D. Allemagne, E. Arts Lettres Langues, F. 19ème et 20ème siècles

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