Diderot contre la Sorbonne

1752, une année horribilis pour Denis Diderot (39 ans) et pour Jean-Martin de Prades (32 ans).

Diderot et d’Alembert ont publié les deux premiers volumes de l’Encyclopédie en 1751. Mais le 7 février 1752, Louis XV en fait interdire la vente, l’achat et la détention.

Jean-Martin de Prades connaît l’Encyclopédie ; il en est un des contributeurs : article Certitude. Pour aller plus loin : Jean Haechler et Françoise Jouffroy-Gauja, L’article CERTITUDE de l’Encyclopédie commenté par un souscripteur anonyme, Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie.

Fin 1751, Prades, prêtre, soutient en Sorbonne la quatrième thèse nécessaire pour l’obtention du doctorat en théologie. Le jury lui décerne ce titre à l’unanimité. Retournement de situation : de janvier à mai 1752, la thèse est condamnée par la Sorbonne, le Parlement, l’archevêque de Paris et plusieurs évêques, et enfin par le Pape. Pour éviter la prison, Prades doit partir en exil.

Issue à peine croyable pour Diderot (cf infra, point 4). Il contre la Sorbonne, complétant la défense de Prades, démontrant aux théologiens que les argumentations du condamné produits dans sa thèse sont tout à fait orthodoxes. Il joue des contradictions entre les différents courants religieux (les conservateurs de la Sorbonne, les Jansénistes, les Jésuites), attaquant le plus faible du moment. Mettre de l’huile sur le feu lui réussit.

1.Chronologie 1746-1754

1746. Le libraire Le Breton et ses trois associés David, Durand et Briasson, obtiennent un privilège royal de vingt ans pour la traduction et la publication de la Cyclopedia or an Universal Dictionnary of Arts and Sciences, d’Ephraïm Chambers (London, 1728). Il confie la direction rédactionnelle à l’abbé Gua de Malves de l’Académie des sciences. Celui-ci engage, entre autres collaborateurs, Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert.

Gua de Malves change en fait profondément la forme que devait prendre le projet de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Grâce à lui, il ne n’agissait plus d’une simple traduction augmentée, mais d’un ouvrage nouveau, entrepris sur un plan plus vaste.

  • L’encyclopédie veut se substituer à tous les autres dictionnaires, et en particulier au Dictionnaire de Trévoux, ouvrage synthétisant les dictionnaires français du 17ème, rédigé sous la direction des Jésuites entre 1704 et 1771.

1747. En octobre, Gua de Malves abandonne le projet au profit de Diderot et d’Alembert, nommés co-directeurs.

1749 (du 24 juillet au 3 novembre 1749). Diderot est emprisonné au château de Vincennes. Dans sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, il exposait que la connaissance et la perception des choses émanaient d’une sensibilité propre à chacun. Ainsi, les aveugles ont-ils une conception autre du monde qui les entoure. Dans cet ouvrage, l’auteur montrait clairement une vision matérialiste et athée, qui ne pouvait que le conduire en prison… Diderot est très affecté par sa détention. Cela l’incitera-t-il à une plus grande prudence dans ses publications ? Pas sûr !

1750-1751. Parution du Prospectus en 1750 et du premier volume de l’Encyclopédie en 1751.

1752 (7 février). Louis XV fait interdire la vente, l’achat et la détention des deux premiers volumes de L’Encyclopédie.

2. La thèse de Prades. Citations de Hisayasu Nakagawa, Deux principes de la thèse : Sensualisme et Rationalisme, Varia 39, 2005, p. 157-176.

1748-1751. « Devenu prêtre, Jean-Martin de Prades quitte Montauban et gagne Paris pour y faire sa licence en théologie en Sorbonne. Il présenta sa thèse Majeure Ordinaire à la Faculté de Théologie de Paris. Auparavant, le bachelier de la Sorbonne avait soutenu avec succès trois des quatre Actes académiques pour le doctorat : la  Tentative le 8 janvier 1748, la Sorbonique le 23 novembre 1750 et la Mineure, le 27 juillet 1751.

1751 (18 novembre). « Prades présente sa Thèse majeure, la dernière des quatre, intitulée À la Jérusalem céleste : quel est celui sur la face duquel Dieu a répandu le souffle de vie ? (Genèse. chapitre 2, verset 7). Elle fut débattue avec ses examinateurs, huit docteurs nommés comme censeurs, pendant dix heures (de huit heures du matin à six heures du soir), au bout desquelles le candidat obtint à l’unanimité le titre de docteur.

1752. Le 26 janvier, malgré sa réussite, la situation du jeune théologien change totalement : sa thèse est condamnée par la Faculté de Théologie de Paris. La Censure de celle-ci stigmatise formellement dix propositions énoncées dans la thèse qui examine tour à tour l’essence de l’âme, les notions du bien et du mal moral, l’origine de la société, la loi naturelle et la religion révélée, l’économie du Pentateuque, les miracles de Jésus…. Si l’on dégage les deux principes théologiques et philosophiques de la thèse sur lesquels la Faculté jette son anathème, on trouve d’une part le Rationalisme et d’autre part le Sensualisme. La même Faculté déclare au premier chef que : « [L’impiété] entreprend de soumettre la Foi, sous qui tous les esprits doivent plier pour obéir à Jésus-Christ, à l’examen impérieux de la raison aveugle ; et s’efforce de persuader aux hommes qu’ils ne doivent rien croire au-delà de ce que les sens leur présentent, ou que les lumières naturelles leur montrent avec évidence ». La Sorbonne relève la mise en opposition de la Foi avec la Raison et les Sens et condamne ici l’examen rigide de la première et la suprématie des seconds.

Condamnation unanime de la thèse de Prades :

  • le 27 janvier 1752, par l’archevêque de Paris,
  • le 11 février par le Parlement. Selon l’arrêt de celui-ci, il fut dit que l’auteur serait pris et appréhendé au corps et mené prisonnier ès prison de la Conciergerie du Palais. Du fait de ces événements, l’abbé de Prades et l’abbé Yvon, son proche collaborateur de l’Encyclopédie, durent tous deux quitter la France,
  • le 27 février par l’évêque de Montauban, évêché dont dépendait de Prades,
  • le 29 mai par l’évêque d’Auxerre, Charles de Caylus
  • le 22 mars par le pape lui-même ».

3. Diderot, lui-même menacé, se substitue à Prades pour le défendre. Citations de John Spink, Un abbé philosophe : l’affaire de J.-M. de Prades, Persée, Dix-Huitième Siècle, Année 1971, 3, pp. 145-180.

1752 (août et septembre). « Prades se cache en Hollande où il reste durant quelques mois tandis que D’Alembert, Voltaire et le marquis d’Argens arrangent son départ pour la Prusse où il pourrait vivre sous la protection de Frédéric II. Voltaire, qui était à Potsdam, s’occupe de préparer la venue du jeune théologien, et celui-ci arrive à Berlin en août. Frédéric lui promet un bénéfice en Silésie, lui offre une pension et le nomme lecteur du roi.

L’abbé ne cesse d’affirmer son orthodoxie. Il rédige les deux parties de son Apologie : il raconte ses déboires et répond respectueusement à ses détracteurs, se réclamant de l’enseignement de son maitre Hooke et des ouvrages des théologiens. L’Apologie est imprimée clandestinement à Paris tandis qu’une troisième est écrite par Diderot sous le nom de l’abbé. On les publia d’abord séparément ; au cours de la même année, une seconde publication les vit imprimés ensemble.

En septembre, Diderot prend la plume pour parer à l’assaut de l’évêque d’Auxerre, Caylus, assaut qui vise, à travers la thèse de Prades, la Sorbonne, les Jésuites et l’Encyclopédie, se gardant bien de détourner les coups qui étaient destinés à la Sorbonne et aux Jésuites. Les auteurs jansénistes développaient leur attaque sur un front très large, dans les Nouvelles ecclésiastiques : les thèses de la Sorbonne sont remplies de pélagianisme. La doctrine de la bonté naturelle de l’homme est avec le sensualisme de Locke, la source de tout le mal dont la thèse de Prades n’est qu’un symptôme ».

1754. « Désireux de se réconcilier avec l’Église, Prades renie lui-même sa thèse. Pour une raison financière d’abord : il voulait bénéficier du canonicat et devait donc donner un terme à sa querelle avec l’Église. Grâce aux bons offices de l’évêque de Breslau, capitale du duché de Silésie, et de Frédéric II, le pape Benoît XIV réintégra l’abbé et la Faculté de théologie lui restitua tous ses degrés.

4. Une belle synthèse de la stratégie de Diderot. Citations de Pierre Lepape, Diderot, Grandes Biographies Flammarion, 1991, 445 pages. Chapitre 7, pages 133-134.

« En 1752, c’est Malesherbes, directeur de la librairie Royale et exerçant comme tel un contrôle sur toutes les publications, qui sauve l’Encyclopédie et empêche que Diderot ne se retrouve à la Bastille… Jouant habilement des contradictions de la politique religieuse du roi, qui est alors engagé dans une lutte contre les privilèges ecclésiastiques, Malesherbes ne peut pas empêcher la condamnation et la suppression des deux premiers volumes de l’ouvrage, mais il obtient que l’arrêt royal « oublie » de révoquer le  privilège accordé à la publication de l’Encyclopédie.

Celle-ci se trouve donc dans une situation juridique étrange. Ses thèses sont déclarées infâmes, ses volumes existants interdits, ses auteurs dénoncés par tous les pouvoirs en place : le Conseil du roi, le Parlement, l’archevêque de Paris et la Sorbonne. Et pourtant, l’Encyclopédie peut continuer à paraître avec l’approbation royale.

Ce paradoxe reflète assez fidèlement le jeu des forces et les contradictions qui les minent. Un instant unis contre les philosophes, les courants conservateurs ont repris leurs querelles dès que la condamnation a été acquise. Les Jésuites du Journal de Trévoux voulaient reprendre à leur compte l’encyclopédie. Cette manière d’OPA intellectuelle leur aurait donné un rôle dominant dans la bataille des idées.

De leur côté, les jansénistes, influents au Parlement mais aussi dans certains évêchés, désiraient profiter de l’affaire de Prades pour abattre la domination de la Sorbonne.

Diderot va profiter de cette division. Sa tactique est simple : attaquer le camp le plus faible – celui des jansénistes dont la doctrine est officiellement condamnée – pour mettre de l’huile sur le feu et accroître les dissensions entre les assaillants. Il le fait en écrivant, anonymement, une troisième partie à l’Apologie que l’abbé de Prades publie à Amsterdam et à Berlin pour défendre ses positions ».

Succès de Diderot : il a réussi à ridiculiser la théologie de la Sorbonne. La Révolution supprimera les universités. Mort de l’université au 18ème siècle. Mort de l’université au 21ème siècle ?

Pour aller plus loin

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Classé dans A. Histoire moderne, C. Ile-de-France, E. Sciences humaines et sociales, F. 18ème siècle

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