Hommage à Richard Biéganski (1)

1986. Je termine des recherches sur les techniques et l’organisation du travail de L’industrie de l’habillement. Richard et moi décidons de coopérer pour les entretiens qu’il doit mener pour une recherche sur la formation continue dans cette industrie : ce sera la seule fois dans notre vie de travail. Je me souviens d’une de ses réflexions : le temps d’enquête ne doit pas s’éterniser, dans la mesure où le nombre et la pertinence des données recueillies diminuent d’un jour à l’autre. Il faut savoir s’arrêter compte-tenu de la durée du contrat de recherche et de son financement (les enquêtes sur le terrain coûtent). Ainsi, trois jours d’entretiens par entreprise lui semblaient suffisants.

Les résultats de recherche donnent lieu à publication. Richard Biéganski, Pierre Dubois, Brigitte Sivan, Pratiques de formation continue et propositions visant à leur développement : évolutions inquiétantes et des signes encourageants ; les entreprises de l’habillement, ADEP, 1987. Étude de la formation continue dans les entreprises de l’habillement : analyse macro-économique du secteur; les pratiques hétérogènes de formation; approche des problèmes de formation présentées par type d’entreprise, par technologie, par caractéristique du recrutement. Synthèse de propositions formulées par l’ADEP pour développer les actions de formation dans les entreprises.

1990. Profil du métier de coiffeur, ADEP

Fin 1991. Fermeture de l’ADEP. « La mission première de l’ADEP  fut de doter l’éducation nationale d’instruments susceptibles de répondre aux besoins nés de l’obligation faite aux entreprises de former leurs personnels. Cet établissement a permis notamment la création des Greta et des Dafco… L’ADEP a travaillé pour plusieurs régions, de même que pour les services de la délégation à la formation professionnelle. Aujourd’hui la structure ADEP ne correspond plus à des besoins spécifiques et permanents de l’éducation nationale ».

C. Début des années 1990. 3ème étape de la carrière professionnelle : Richard rejoint le CEREQ ; il déménage pour cela à Marseille. Depuis 2009, 46 chroniques d’Histoires d’universités sur le CEREQ.

Au final, une quinzaine d’études, valorisées par une quarantaine de publications repérées entre 1979 et 2004, à l’Agence de Développement de la Formation Permanente puis au CEREQ. Études et contrats d’études prospectives sur des branches professionnelles (commerce de gros et de détail, commerce non alimentaire, textile et habillement, réparation automobile, papier carton), sur les métiers (métiers de l’ameublement, de coiffeur, de conducteur de bus, technicien de l’emballage). Mise en place d’observatoires de l’emploi et de la formation de plusieurs branches : formation des marins de commerce…

Richard Biéganski ne recherchait pas les responsabilités dites administratives, mais il ne s’y dérobait pas, en particulier dans les années précédant la retraite.

Février 1996. Il est élu, pour une durée de trois ans, membre du conseil scientifique du Céreq, par les personnels scientifiques et techniques du centre au titre de l’intersyndicale C.G.T.-C.F.D.T.-F.E.N.

Août 2000. Il est nommé membre titulaire de la commission pédagogique des instituts universitaires de technologie du groupe de spécialités Techniques de commercialisation-gestion administrative et commerciale.

Richard à Port-Royal des Champs en 1995

Sociologue : quelles conclusions avons-nous tirées de l’exercice de ce métier ?

Ces 10 dernières années, l’avenir du CEREQ a fait l’objet de presque chacune de nos conversations de retraités. Le retrait financier d’une des deux tutelles ministérielles du Centre, l’obligation qui en a résulté de rechercher dans tous les sens des ressources propres, la montée en puissance des observatoires universitaires et des enquêtes du ministère de l’enseignement supérieur sur les parcours de formation, les taux de diplomation, les premières années de trajectoire professionnelle des diplômés, ont diminué la visibilité et l’utilité de l’enquête-phare du CEREQ, les enquêtes sur les Entrées dans la Vie Active des diplômés, dont ceux diplômés du Supérieur. Richard et moi, nous estimions que le CEREQ n’étant plus dans le débat public, il n’était sans doute pas nécessaire de prolonger sa survie. La fermeture de l’ADEP fin 1991 a montré qu’il était possible de fermer une structure publique : « aujourd’hui, cette structure ne correspond plus à des besoins spécifiques et permanents de l’éducation nationale ».

Richard à Kerblaise en 1999

Nous partagions une deuxième analyse : celle de donner leur place et toute leur place aux enquêtes statistiques sur population exhaustive ou échantillonnée, les coordonnant ou les complétant par des enquêtes qualitatives. Mais cette conviction n’était pas suffisante : la statistique est un métier, suppose des compétences méthodologiques en enquête (périmètre de l’objet, champs, indicateurs, traitement de données, présentation et analyse des résultats). Pour les tableaux statistiques publiés dans la littérature, Richard était champion pour traquer les commentaires insuffisants ou erronés. Combien de fois nous sommes-nous moqués des journalistes se trompant dans le mode de calcul du taux de chômage des jeunes.

Richard à Kerblaise en 2012

Troisième conclusion partagée sur le métier. Les sociologues ne doivent pas être des guignols dans l’univers médiatique. La production de résultats sociologiques, prouvés par une méthodologie inattaquable, demande du temps ; c’est d’ailleurs le cas pour toutes les sciences. Les sociologues devraient ainsi « prendre des pincettes » pour parler de l’influence de la pandémie sur la société du futur ; aucune recherche d’ampleur n’est encore possible. Ils peuvent faire des hypothèses, mentionner leurs souhaits ou leurs croyances, présenter des observations limitées (mais peut-être seulement temporaires). Bref, faut-il aller sur les plateaux télé ou radio, écrire des articles voire des livres pour dire : « je ne sais pas » ? Les sociologues doivent faire preuve de prudence !

1 commentaire

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Une réponse à “Hommage à Richard Biéganski (1)

  1. gerardpo

    Merci Pierre !
    De ce très bel hommage à Richard. Cette disparition pour moi brutale, c’est celle d’un ami qui a accompagné ma route durant 38 ans, pour le meilleur et pour le tragique. Pour moi, avec le décès de Richard, Marseille n’a plus de sens…
    Amitiés
    Gérard Podevin