1947-52. Le Corbusier, l’usine Duval

Troisième source, Les sites Le Corbusier. Manufacture à Saint-Dié-des-Vosges – Usine Duval, 1946, article de Gilles Ragot, 2014.

« L’industriel Jean-Jacques Duval confie à Le Corbusier, en juillet 1946, la reconstruction de sa bonneterie, fondée en 1908, détruite aux deux tiers en novembre 1944. L’architecte saisit cette occasion pour réaliser une usine verte, programme issue des standards de la Ville Radieuse et de la Charte d’Athènes.

Le Corbusier réalise ici une construction entièrement calculée au Modulor, fonctionnelle, 20 % moins cher qu’une construction traditionnelle. La manufacture est reconstruite sur son site initial près de la cathédrale en ruine. Le Corbusier conçoit un projet qui se rattache à l’un des anciens ateliers au niveau du rez-de-chaussée.

L’édifice, long de 80 mètres et large de 12,50 mètres environ, ressemble à une petite Unité d’habitation montée sur pilotis, haute de trois étages et couverte d’un toit- terrasse autonome. Le bloc d’entrée et de circulation verticale s’inscrit dans une aile rejetée en façade arrière. L’organisation interne répond aux contraintes du processus de fabrication. La circulation du tissu et des pièces de confection est indépendante de celle du personnel, elle s’effectuait par des monte-charges et des toboggans supprimés depuis.

Sur le toit-terrasse, Le Corbusier place les bureaux du directeur de l’usine et de l’administration ainsi qu’une salle d’archives et une salle de réunion. Techniquement et plastiquement, la manufacture réussit l’alliage d’une ossature de béton et de deux murs-pignons aveugles en grès rose de réemploi.

Les plafonds sont peints de rectangles de couleurs vives. Le contraste de matériaux et de couleurs qui en résulte situe cette œuvre dans la filiation des villas des années trente, qui annonçaient déjà le Brutalisme des années d’après-guerre. Les ateliers largement vitrés sont protégés par des brise-soleil en béton qui jouent un rôle esthétique autant que fonctionnel. Ce sont les premiers réalisés en France, dans l’œuvre de Le Corbusier, quelques mois seulement avant ceux de l’Unité d’habitation de Marseille.

La Manufacture de Saint-Dié-des-Vosges est une usine textile toujours en activité aujourd’hui. La société fabrique essentiellement des produits de luxe, en maille, pour femmes. Elle collabore avec les grands noms de la haute couture française, belge et américaine ». Ce texte date de 2014. Lors de notre visite à Saint-Dié en octobre 2020, l’usine, proche de la cathédrale, semble désaffectée.

Quatrième source, Le Corbusier lui-même

« La Manufacture de Saint-Dié, issue des standards de la Ville Radieuse et de la Charte d’Athènes, est le prototype de l’Usine Verte qui révolutionne les conditions de travail.

L’urbanisation de la ville de Saint-Dié, selon le projet de Le Corbusier  fut rejetée à l’unanimité des groupements grand bourgeois, petit bourgeois, ouvrier, C.G.T. socialiste, communiste, etc … soulevés d’un bloc contre une telle conception. Et le Ministère de la Reconstruction ne poussa pas fort à la roue à ce sujet… Saint-Dié est aujourd’hui en cours de reconstruction – autrement. Le plan comportait la construction de huit « Unités d’Habitation ». C’était en 1945. Marseille n’était pas encore née, n’était pas construite, se débattant sous le coup d’attaques abominables qui durèrent jusqu’au jour même de l’inauguration solennelle (14 octobre 1952). La chronologie était retournée: il eût fallu en 1945 avoir bâti Marseille, et en 1952 avoir fait le plan de Saint-Dié…

De tout l’effort fourni à Saint-Dié, il restait une petite flamme très pure: l’amitié d’un des jeunes industriels promoteurs du plan 1945: Jean-Jacques Duval dont la manufacture de bonneterie avait été détruite par les Allemands. Le Corbusier fut donc chargé de faire les plans d’un corps de bâtiment de l’usine. La construction fut lente, constamment freinée par les circonstances, patiente. Mais la petite manufacture Duval de Saint-Dié porte en soi certains éléments pertinents d’architecture moderne :

  • une modulation complète au Modulor
  • une expression saisissante de la coupe
  • une manifestation intense de la polychromie des plafonds, menuiserie, tuyauterie et gaines, en plein accord avec la robustesse du béton brut: la manufacture de Saint-Dié fut achevée avant l’Unité de Marseille. Toutes deux expriment une rude santé dans leur épiderme, et leurs couleurs saisissantes poussées à la plus puissante intensité ».

Extrait de Le Corbusier, Œuvre complète, volume 5, 1946-1952.

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