In Memoriam : Pierre Bourdieu

Vingtième anniversaire de la mort de Pierre Bourdieu (1er août 1930 – 23 janvier 2002).

Le début de carrière. Source : extraits de l’article de Wikipédia.

1960. « Pierre Bourdieu regagne Paris, devient l’assistant de Raymond Aron à la Faculté de Lettres de l’Université de Paris. Raymond Aron fait également de lui le secrétaire du Centre de sociologie européenne, institution de recherche qu’il a fondée en 1959, à partir de reliquat de structures d’après-guerre et avec l’aide financière de la fondation Ford. »

1961-1965. Pierre Bourdieu est enseignant de sociologie à la faculté des Lettres de Lille, rue Auguste Angellier. En 1964, il publie les Héritiers avec Jean-Claude Passeron.

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1964-1966. Source : souvenirs personnels. En 1964-1965, Pierre Bourdieu a 34 ans, donne des cours dans le cadre du certificat Morale et Sociologie. Une petite centaine d’étudiants de philosophie et une dizaine d’étudiants inscrits dans la licence de sociologie, créée en 1958, comme le doctorat de sociologie. Du fait de ce faible effectif, la plupart des cours sont mutualisés avec les étudiants en philosophie, ou en psychologie, ou en démographie, ou en économie politique. Je suis inscrit en sociologie.

Dans l’amphi, Pierre Bourdieu va et vient dans l’allée centrale, lit des extraits d’Économie et Société de Max Weber qu’il tient dans à la main. Mais il s’agit de la version en allemand ; il traduisait en temps réel. Nous étions subjugués.

Les 12 étudiants lillois en sociologie n’étaient pas des Héritiers. Ils en étaient fiers. La plupart avaient choisi la sociologie pour changer la société. Comment ? Et pourraient-ils en vivre ? Ils n’en savaient trop rien. Bourdieu, Passeron et Chamboredon ne publieront le Métier de sociologue qu’en 1966.

Après le cours, il arrivait à Pierre Bourdieu de nous rejoindre dans la petite bibliothèque du 5ème étage. Il discutait avec nous, proposait quelquefois d’aller prendre une bière au café de la place Philippe Le Bon, siège de la faculté des Sciences. Je n’ai pas souvenir qu’il nous ait mentionné la naissance de son fils Emmanuel en avril 1965 ; il n’était pas là pour nous parler de sa vie privée.

Il nous a par contre associés à une partie de l’enquête dont les résultats seront publiés dans Pierre Bourdieu et Alain Darbel, L’Amour de l’Art : les musées et leur public, Paris, Éditions de Minuit, 1966, compte-rendu par Régine Rodriguez, L’Homme et la société, Année 1967, 3, pp. 220-222.

L‘enquête. Nous sommes trois étudiants, positionnés dans le hall d’entrée du musée des Beaux-arts de Lille. Pour chaque visiteur ou groupe, nous notons l’heure d’arrivée et les moyens de les reconnaître, leur visite terminée. Nous leur posons alors et rapidement quelques questions : fréquence de visite de musées, catégorie sociale, heure d’arrivée et de sortie. L’hypothèse générale de la recherche : les classes supérieures fréquentent davantage les musées que les classes populaires, ces dernières s’y ennuyant quelque peu (visite de durée plus longue que celle notée par nous).

Étudiants, nous trouvons que la sociologie, c’est plutôt sympa : enquêter sur le terrain, rencontrer des gens, traiter les données et même des données quantitatives. Aucun n’effleure l’idée que l’observation in situ puisse être gratifiée ; les indemnités de stage seront pour plus tard.

1964-1965. Jean-Claude Chamboredon est l’assistant de Pierre Bourdieu à Lille. Il est décédé le 30 mars 2020 à l’âge de 81 ans. Extraits de l’Hommage à J-C. Chamboredon. Les apprentis sociologues que nous étions ignoraient tout de son statut. C’était un parisien, nous étions des provinciaux plutôt impressionnés par cet habitué du TEE, Trans Europe Express, 1 heure 57 pour faire Paris-Lille. Impressionnés bien qu’il fût très jeune (26 ans), de petite taille et habillé toujours pareil : veston bleu marine, pantalon gris, chemise blanche ; une cravate ? Nous ignorions tout de son excellent parcours scolaire ; il ne le mettait d’ailleurs jamais en avant.

En travaux dirigés, il nous faisait travailler sur les photographies que nous avions apportées. Encore un livre en vue : sous la direction de Pierre Bourdieu (Luc Boltanski, Jean-Claude Chamboredon), Un art moyen, Essai sur les usages sociaux de la photographie, Éditions de minuit, Collection Le sens commun, 1965, 368 pages.

1965 (juillet). Cinq des douze étudiants en sociologie de Lille sont invités par Pierre Bourdieu pour un stage d’une semaine dans son centre de recherche de la rue Monsieur le Prince (Paris 6ème). Séminaires de recherche, travaux pratiques sur les données de l’enquête sur la pratique sociale de la photographie, sur la fréquentation des musées. Nous logions dans le pavillon du Maroc à la Cité internationale. Jacques-Yves Eloy nous avait photographiés, Richard Biéganski et moi, dans le Jardin du Luxembourg.

1966 (juin). Douze étudiants obtiennent la licence de sociologie à la Faculté des Lettres de Lille, dont les 5 qui ont suivi le stage de Paris.

1966 (septembre). Je commence une thèse sur les délégués du personnel dans l’industrie textile du Nord de la France. Mon directeur est Jean-René Tréanton : il m’a trouvé une bourse de thèse. Le doctorat soutenu en février 1969, j’entre au CNRS, comme attaché de recherche dans le laboratoire de Sociologie industrielle, dirigé par Alain Touraine.

Je perds de vue Pierre Bourdieu. Je lui voue et lui vouerai une éternelle reconnaissance pour cette première année de formation à la sociologie à Lille, en 1964-1965.

1975. Pierre Bourdieu  fonde les Actes de la recherche en sciences sociales.

1981. Pierre Dubois et Daniel Chave, Les Mutants dans l’usine. Production de la Mobilité et Mobilité dans la Production, article écrit pour la revue dirigée par Pierre Bourdieu. Le titre choisi est un clin d’œil : notre maître n’avait-il pas écrit « Paysans sans terre et terres sans paysans ».

Malgré cela, l’article est refusé par le Comité de rédaction : il faut avouer que l’article était une lettre à un ouvrier que l’on tutoyait. Qu’à cela ne tienne ! Article proposé, accepté et publié par Les Temps Modernes, 2 / 1981, pp. 1352-1387. Traduction : I Mutanti nella fabrica, Unita Proletaria, 3/4/1981, pp. 92-102.

2 Commentaires

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2 réponses à “In Memoriam : Pierre Bourdieu

  1. victor lepaux

    Salut Pierre,
    Le livre dont je te parlais tantôt et qui fait écho aux souvenirs que tu évoques :
    https://classiques-garnier.com/pierre-bourdieu-et-l-art-de-l-invention-scientifique-enqueter-au-centre-de-sociologie-europeenne-1959-1969.html
    Dans les années 1990, la socio c’était déjà à Villeneuve d’Ascq : moins sympa que la rue Angellier pour aller prendre une bière…

  2. mirella giannini

    Pierre, j’ai compris pourquoi tu aime le titre bourdieusien de mon article!!!
    je connnaissai une parti de ton histoire à Lille, merci pour la condivision de tes années universitiaires. Amitié